Note de production
GRBAVICA est un mot imprononçable pour un étranger. Que veut-il dire ?
GRBAVICA est un quartier tout près de l’immeuble dans lequel je vis. Pendant la guerre, cette zone était assiégée par l’Armée Serbo-Monténégrine, et transformée en camp de guerre spécial, où la population était torturée. Lorsque vous marchez dans GRBAVICA aujourd’hui, vous pouvez voir des immeubles typiques du régime socialiste, des résidents locaux, des magasins, des enfants, des chiens … Mais en même temps, vous pouvez sentir la présence de quelque chose d’indicible et d’invisible, cette étrange sensation d’être dans un endroit marqué par la souffrance humaine. GRBAVICA est un microcosme auquel appartiennent Esma et les autres protagonistes. Étymologiquement, le mot Grbavica veut dire « la femme bossue ». Même si c’est un peu difficile à prononcer, ce mot ingrat donne une bonne idée du monde d’Esma.
Quelle est la genèse de l’histoire ?
Lorsque la guerre a éclaté, j’étais contente parce que mes examens de maths étaient annulés. J’étais une adolescente et ce qui m’intéressait le plus, c’était le sexe, ou plutôt parler de sexe, rêver de sexe comme de la plus haute manifestation de l’amour. Mais en 1992, tout a changé brusquement et j’ai réalisé que je vivais une guerre, dans laquelle le sexe était utilisé comme une arme de guerre pour humilier les femmes et provoquer la destruction d’une communauté ethnique ! 20 000 femmes ont été systématiquement violées pendant la guerre en Bosnie. Je vivais à 100 mètres de la ligne de front et pourtant c’était cette facette du conflit qui m’effrayait le plus. Dès lors, le viol et ses conséquences sont devenus pour moi une obsession : je lisais tout ce qui avait trait à ce sujet. Je ne savais pas encore pourquoi je le faisais ni ce que je voulais en faire. Lorsque mon enfant est né, cet enfant qui est le fruit de l’amour, devant cette maternité qui a remué tout une série d’émotions en moi, j’ai reçu un immense choc. Je me suis demandé quel sens émotionnel cette maternité pouvait avoir pour une femme dont l’enfant avait été conçu dans la haine. C’est à ce moment-là que j’ai compris ce que j’attendais de Sarajevo Mon amour et que je l’ai écrit, entre deux tétées.
Vous avez écrit le scénario et réalisé le film… Quels étaient les points importants dans le développement des personnages ?
Un jour, après le décès d’une personne qui m’était chère, je me suis levée le matin et je me suis brossé les dents. Je me suis demandé si ce monde existait encore, comment il pouvait encore exister et que je me brosse les dents, comment chaque chose pouvait encore être à la même place qu’hier, comme s’il ne s’était rien passé. Malgré ma souffrance personnelle, pas une feuille de plus ne tomberait des arbres. Je pensais à Esma dans les mêmes termes. Sa tragédie n’arrête pas le monde de tourner. Sa vie continue, elle prépare un sandwich pour sa fille, elle continue à rire et à plaisanter, elle repasse, elle prend le métro …. Pendant que j’écrivais le scénario, puis lorsque je tournais le film, je considérais chaque chose depuis ce point de vue.
Vous donnez à chacun des acteurs, y compris aux plus petits rôles, l’occasion de briller.
Sarajevo Mon amour est avant tout un film d’acteurs. J’étais consciente du fait que je ne pouvais faire vivre ce film qu’avec de bons acteurs, particulièrement pour les rôles de la mère et de la fille. C’est pourquoi nous avons passé beaucoup de temps sur le casting. Par exemple, nous avons auditionné plus de 2 000 enfants dans des dizaines d’écoles. Nous en avons sélectionné 200 pour des entretiens personnalisés. Puis nous avons travaillé pendant une semaine avec 20 d’entre eux, afin de déceler lesquels possédaient un talent d’acteur, mais également leur faculté de progresser, leur capacité de concentration et leur réaction aux indications de mise en scène. Comme pour les autres acteurs, après une sélection longue et rigoureuse, nous avons beaucoup répété, parfois dans les décors réels, afin que tous s’habituent à l’univers qu’ils allaient devoir créer. Ce qui m’a vraiment rendue heureuse, en dehors du fait que les acteurs étaient vraiment professionnels, c’est qu’ils aimaient leurs personnages, le scénario et l’équipe. Chacun voulait donner le meilleur de lui-même. Ça m’encourageait vraiment.
Quelles sont les conditions de tournage en Bosnie-Herzégovine ?
La Bosnie-Herzégovine est le seul pays d’Europe qui ne dispose ni de caméra 35mm, ni de labo de cinéma. Cette absurdité date de la création du cinéma en Bosnie. Nous manquons de professionnels, et nous essayons de palier ce manque en faisant appel à du personnel d’autres pays de l’ex-Yougoslavie, ou comme ici des pays coproducteurs. Mais je crois que nous avons un besoin urgent de raconter notre histoire, ce qui fait passer au second plan toutes nos autres insuffisances.