Avant d'être cinéaste, vous étiez psychologue...
Parallèlement à des études de psychologie, j'ai fait du théâtre. Puis j'ai eu l'opportunité de participer à un court-métrage et c'est sans doute delà que m'est venue l'envie de raconter des histoires. Mon diplôme de psy en poche, je suis partie faire une licence de cinéma tout en travaillant à mi-temps dans un organisme de formation santé. Mon travail de psy me passionnait, mais j'avais aussi très envie d'aller voir du côté du cinéma... J'ai donc réalisé et autofinancé un premier court-métrage. La rencontre avec mon producteur
Bertrand Faivre a été déterminante et j'ai réalisé trois autres films dont
La Tentation De L'Innocence (un moyen-métrage). Je tournais pendant mes vacances puisque le reste du temps je bossais à l'hôpital.
Sauf le respect que je vous dois... s'inspire de votre propre expérience professionnelle...
Je travaillais sur l'accompagnement des mourants, et juste un an avant que je décide de quitter la boîte qui m'employait, notre directrice a été licenciée et remplacée par ce qu'on appelle
« un nettoyeur » : il est arrivé en octobre, et en décembre il y avait déjà deux personnes licenciées, puis, très rapidement, ça a été tout le personnel permanent qui a été écarté. Fautes lourdes, dépressions, licenciements abusifs... En mettant la pression, leur objectif était de nous virer à coût zéro. Peu de temps après, j'ai commencé à travailler sur ce projet de film avec mon co-scénariste
Franck Vassal, philosophe de formation, qui avait vécu la même chose que moi puisqu'il était le deuxième sur la liste des licenciements.
En écrivant, nous savions qu'il était essentiel pour nous de prendre du recul par rapport à ce que nous avions vécu. On a ressenti le besoin d'insuffler de la fiction, d'imaginer des cadres, des lumières, d'emmener le récit du côté du polar... Il ne s'agissait pas de raconter fidèlement ce qui s'était passé mais de rendre compte d'un certain nombre de questions que nous nous étions posées à cette époque : pourquoi, et surtout comment faisons-nous pour accepter l'inacceptable, encore et encore, y compris sur des petites choses de la vie quotidienne ? De quels arrangements sommes-nous capables pour tolérer ce que nous jugeons moralement intolérable ? Qu'est-ce qui fait qu'à un moment, un individu se soumet librement à quelqu'un qu'il ne respecte même pas ? Avec en filigrane une autre question : et si la normalité était du côté de celui qui se rebelle ?
Se rebeller, c'est ce que fait François (Olivier Gourmet) dans votre film...
L'histoire de François est celle d'un homme qui se réveille et qui choisit de dire non. Non à une violence psychologique invisible à laquelle il a été soumis. Son réveil est d'autant plus brutal et violent qu'il est tardif. Ce qui déclenche sa prise de conscience, c'est le suicide de son ami, passé sous silence par l'entreprise. Et François réagit autant à cette indifférence qu'à la mort elle-même. Si l'on imagine assez bien à la fin du film qu'il sera jugé pour ses actes, qui sera inquiété pour avoir poussé un homme au suicide ? La violence morale ne laisse pas de traces, pas de preuves...
Vous mettez en scène le suicide de Simon de façon très violente...
Nous avons voulu, avec mon co-scénariste, que ce soit ainsi : choquant, parce que le suicide est un acte que l'on passe trop souvent sous silence, ou comme dans le film, dont on parle comme d'un simple accident. Le suicide de Simon agit par ailleurs comme un vrai détonateur. Montrer cela sans ellipse, sans chercher à l'atténuer, permet de comprendre pourquoi François, à son tour, devient, soudain, extrêmement violent. Il y a aussi le fait que Simon se suicide sur son lieu de travail: son geste s'adresse à la direction, à ses collègues...
Un personnage très intrigant du film, c'est celui qu'incarne Marion Cotillard...
Lisa s'inspire de deux ou trois personnes que j'adore, qui me sont proches, des gens profondément vivants et libres parce qu'ils se savent mortels ; non pas de façon intellectuelle mais viscérale. Ils ont l'énergie de ceux qui savent que le temps est compté et qui n'en font pas toute une histoire. Ce qui importe, pour eux, c'est de mener une vie « vivante » et ils refuseront toujours de se laisser enfermer dans quoi que ce soit.
Dans ce sens, Lisa est le complémentaire indispensable de François. Lui, est resté longtemps prisonnier de sa peur. Elle, à l'inverse, fonce tête baissée. Elle n'a peur de rien : ni des autres, ni de la vie, ni de se faire mal, ni de tout ce qui empêche les autres d'avancer. On suppose qu'elle a vécu des choses dures et qu'elle a dû abandonner une certaine innocence pour survivre. Mais ça ne l'empêche pas de sourire. J'aime bien ce genre de personnes, un peu en marge, parce que je crois qu'elles détiennent une vérité. Elles ont un point de vue privilégié sur le monde. Dans ce sens, Lisa représente une façon de vivre qui est à l'opposé de celle de François et leurs routes se croisent au bon moment. François n'aurait jamais prêté attention à elle dans d'autres circonstances.
Au-delà du polar social, c'est un film militant ?
Je ne me suis jamais posé la question sous cet angle. J'ai été victime et témoin d'une réalité dont beaucoup de gens souffrent dans le travail. Tout comme le personnage de la journaliste, j'ai la chance de pouvoir prendre la parole et de la restituer à ceux qui ne l'ont pas... Le film appartient maintenant aux spectateurs.
On ressent pourtant comme une urgence...
J'ai toujours eu cette sensation très physique de sentir le temps couler dans mes veines. Quand j'accompagnais des mourants, j'arrivais auprès de gens qui parfois me disaient : « voilà, j'ai loupé ma vie, j'aurais dû faire ci, j'aurais voulu faire ça, j'ai pas réussi, j'ai pas pu, ou j'ai pas osé, c'est trop tard... » C'est quelque chose qui m'a toujours bouleversée. Je crois qu'on oublie vite que l'on n'a qu'une vie et qu'il ne faut pas s'en remettre au lendemain.