Scènes de chasse en Bavière est une oeuvre importante des débuts du «jeune cinéma» allemand. Sans chercher à plaire, sans aucun souci du rythme et du temps, rejetant également toute recherche formaliste, Fleischmann accumule sur un milieu donné une série de notations dont le caractère documentaire, voire ethnographique, fait totalement oublier l’origine théâtrale du film. Trivialité, fermeture d’esprit, préjugés, violence latente et contagieuse, débilité même : le tableau ici dressé suscite le malaise chez le spectateur et engendre dans la réalité de l’intrigue, une tragédie banale et sordide qui n’aura rien appris à ses participants.
Dans l’histoire du «jeune cinéma» allemand, le regard froid de l’auteur et son pessimisme clinique fournissent une sorte de matériau de base dru et sans concession, à partir duquel un Fassbinder par exemple bâtira des arabesques beaucoup plus intellectuelles et esthétisantes, mais à dire vrai beaucoup moins convaincantes. Apport essentiel de
Martin Sperr, ici auteur de la pièce originale et acteur principal : c’est lui aussi qui écrivit le scénario de Mathias Kneissl (Reinhard Hauff, 1971), film qui n’est pas sans similitude de contenu et de ton avec ces
Scènes de chasse.
Dictionnaire du cinéma, Jacques Lourcelles
Fatale, mais tout aussi bien provocante, est l’attitude fondamentale exprimée dans
Scènes de chasse en Bavière : I’hostilité envers les “provinciaux“ qui n‘épargne que ceux que le village lui-même refuse : Abram, un jeune mécanicien dont on apprend qu’il a été en prison pour délit d’homosexualité, et Ernstl, un jeune débile mental. Abram est le seul à s’occuper de ce garçon et à la fin il est pourchassé par la police et le village fanatisé, et retrouvé dans une forêt. C’est le meilleur être du village, et peut-être aussi le plus faible qu’on accuse de meurtre et qu’on emmène. La caméra montre une, dernière fois le village - dans un plan d’ensemble – qui retourne à sa fausse paix idyllique.
Film in der Bundesrépublik Deutschland Pflaum et Prinzler
Fleischmann prend le contrepied du «Heimatfilm» traditionnel et montre un milieu borné, étroit, qui n’accepte pas la différence et se laisse entraîner par bêtise et conformisme dans l’engrenage de la persécution et de la violence. Dans
Scènes de chasse en Bavière , Fleischmann a reconstitué un microcosme (la «province» allemande) pour dénoncer la force des préiugés et les méfaits du «racisme ordinaire».
Rencontre du cinéma Saint Etienne 1982
Avant de parler de
Scènes de chasse en Bavière , il me semble indispensable, pour tout spectateur éventuel, de connaître le texte de
Peter Fleischmann publié sous le titre «Du fascisme quotidien», qui constitue la meilleure présentation du film, en précise le sens et la portée : «Je serais désolé que quelqu’un interprète mon film de manière fataliste. Autrefois, les hommes luttaient contre la peste et la syphilis ; aujourd’hui il faut combattre un autre ennemi : la névrose et une de ses formes les plus fréquentes : l’agressivité. Le monde est malade, donc il doit être guéri.
L’Allemagne a été spécialement atteinte, c’est pourquoi nous pouvons servir d’exemple au monde si toutefois ce monde peut nous considérer sans préjugés fanatiques. J’admets que c’est une tâche bien difficile. Mais il nous est tout aussi difficile de servir d’exemple. Certains cercles Allemands de droite et curieusement aussi certains Français de gauche qui, par commodité ou par opportunisme, n’ont pas révisé leurs conceptions de «résistants» vis-à-vis de l’Allemagne veulent toujours nous faire croire que le Troisième Reich était composé de Hitler et d’arrivistes vicieux et d’un appareil policier infaillible qui gouvernaient contre la population.
Pourtant, j’ai vu des actualités filmées ou des centaines de milliers d’Allemands levaient le bras en criant «Heil» et pas tous par crainte. J’ai vu des images de bons soldats se laissant photographier en riant à côté de Juifs mourant de faim. J’ai vu également des documents de techniciens honnêtes, calculant des poisons plus rentables. Entre temps, ces faits ont été connus de tous. Mais les anciens nazis rejetèrent toujours les torts sur quelques-uns : Ies Allemands sur les nazis uniquement et le monde sur les seuls mauvais Allemands. Chacun accuse une minorité et personne ne veut admettre que tout un peuple a été malade, et n’en cherche la cause. Immédiatement après la guerre, les Américains chargèrent le professeur Eugène Kogan de faire un rapport sur les camps de concentration. Il désigna comme une des pires atrocités du système S.S. celui qui forçait les victimes à utiliser les mêmes méthodes que les persécuteurs.
On poussait les détenus à se voler et à se dénoncer les uns les autres afin de pouvoir affirmer qu’ils étaient des «sous-hommes». Ainsi, dans mon film, le village pousse la refugiée Barbara à rejeter son propre fils afin de mieux pouvoir le lui reprocher ensuite. C’est le système de défense typique des faibles, il faut se dépêcher d’accuser un plus faible que soi. Afin de ne pas être accusé soi-même, il faut développer toutes sortes d’astuces pour trouver les faiblesses du voisin, pour ne pas être persécuté soimême. Il s’agit donc d’une maladie contagieuse. La pire négligence de la politique de l’après-guerre a été de ne pas essayer de guérir cette maladie. On a laissé couver cette haine et l’intolérance fanatique envers les Juifs a été détournée vers d’autres minorités : par exemple les communistes.
Les autres pays réagissent également dans ce sens. Ils s’indignent lorsqu’un nouveau parti nationaliste est fondé. Lorsque d’anciens nazis ne sont pas toujours punis assez sévèrement après 25 ans ou quand des touristes Allemands pleins de complexes se comportent à l’étranger comme si le monde devait être à leurs bottes. Mais, qui aide à guérir ces complexes, qui voit le déséquilibre qui sévit dans notre pays et son incapacité de se détendre, la peur du chaos en nous et autour de nous et qui devient une recherche obstinée de l’ordre ? Si jamais une nouvelle catastrophe nous frappait telles en auraient été les causes.
Mon film devrait aider à comprendre ces faits. Je trouverais infantile que les Allemands le jugent anti-bavarois ou les étrangers comme anti-Allemand. Ce serait la même chose si la corporation des boulangers portait plainte parce que, dans un film policier, I’assassin était boulanger.
Revue du cinéma n°232
L’élément primordial du second film de
Peter Fleischmann,
Scènes de chasse en Bavière , c’est d’abord une attirance quasi viscérale pour des formes de vie plus proches de l’animal que de l’humain. Qu’on ne voie pas là un naturalisme pesant et béat, par conséquent réactionnaire. Le regard du réalisateur ose déchiffrer, faire des coupes à l’intérieur d’une matière qui semble sans faille et où tout, à chaque instant, est offert dans une authentique vérité souvent désagréable et parfois terrifiante. Rien, ici, n’est laissé au hasard et d’emblée le réalisateur nous projette dans un monde clos, vivant sur lui-même, parcouru de quelques obsessions. Le premier plan qui montre dans une église un pasteur officiant fait écho au dernier plan où, installés autour de tables, des hommes et des femmes festoient bruyamment en buvant de la bière tandis que des couples dansent lourdement sur une estrade.
Scènes de chasse en Bavière est ainsi pris entre deux rituels dont les gestes et les paroles, ceux du pasteur et ceux des fêtards, enserrent comme pour les étouffer des hommes et des femmes incapables d’une quelconque libération. Deux éléments perturbateurs, porteurs, eux, d’une liberté possible, sont présentés l’un après l’autre et commencent par détruire, sans le vouloir, le microcosme social, le bel édifice moral sur lequel repose le petit village : Abraham, un garçon qui sort de prison et une jeune prostituée. Abraham qui est homosexuel méprise la fille qui n’attend qu’un geste de lui pour avoir son amitié. Le film
Lefrance repose sur deux oppositions qui vont s’accentuant au fur et à mesure que le récit se déroule : aux habitants du village le couple homosexuel - prostituée apparait comme le représentant du Mal, la cellule qu’il faut détruire. Abraham est dénoncé à la police et arrêté. De même, les rapports qu’il entretient avec la fille ne peuvent être résolus que par la mort : une scène particulièrement atroce montre Abraham qui tue la prostituée avant de s’enfuir dans les bois poursuivi par les villageois et la police.
C’est d’ailleurs toujours à un niveau extrêmement élémentaire, primitif, que Fleischmann situe les rapports des autres personnages.
Scènes de chasse en Bavière est l’un des rares films où soit présenté comme totalement aliénant un style de vie qui fait de quatre éléments son credo fondamental. A une sexualité réduite à sa plus simple expression, c’est-à-dire dénuée de tous sentiments (on fait l’amour dans un champ, en payant) ou bien exprimée sous forme d’obscénités s’ajoutent, ressentis de la même façon, nourriture, travail, religion. Il suffit que ce cercle, mieux que ce cycle infernal soit brisé par quelques êtres extérieurs pour que s’installe l’anomalie.
Ces quatre points cardinaux d’un monde fermé au monde - nous frappe le plan brusque de l’autoroute où des voitures et des autocars emplis de touristes filent vers on ne sait quelle destination - Fleischmann les lie entre eux par une série de saynètes dont l’intensité va crescendo avant de retomber dans la scène finale qui horrifie par la distance et le calme avec lesquels elle est offerte. Le regard de Fleischmann, apparemment objectif, rend compte avec l’acuité voulue des coutumes et des moeurs paysannes. Nous ne sommes pas loin de Rouch dans cette scène où un groupe de villageois, après avoir tué un porc (le meurtre symbolique de la bête et son découpage sont présentés avec un soin maniaque), se repait de ses entrailles, en une fête poisseuse et presque fantastique, comme s’il s’agissait, par l’intermédiaire des vertus animales, de se retrouver plus fort qu’avant.
Ce vers quoi tend la démonstration de Fleischmann, c’est vers une vision morale des choses même si celle-ci n’exclut absolument pas une analyse économique et sociologique : le prouve l’importance des travailleurs étrangers dans le film.
Scènes de chasse en Bavière est aussi une parabole sur les conflits de générations, sur le racisme sexuel, sur les rapports maître-esclave, victime-bourreau, dans une société où toute altérité est considérée comme essentiellement mauvaise.
Scènes de chasse en Bavière est un film «choquant», au sens fort du terme, comme pouvait l’être Freaks, par exemple, parce qu’il renverse les notions morales en démontrant, par une sympathie exclusive pour les déshérités, que ce sont la normalité et la moralité qui doivent faire peur.
Positif n°106, Bernard Cohn