Propos croisés : Zabou, Isabelle et BernardRencontre :
"Si le cinéma n'est pas fait pour provoquer le sentiment, l'émotion, à quoi sert-il ? Je n'ai pas l'impression d'avoir choisi un sujet particulièrement "difficile", en tous cas je n'ai aucune envie de me défendre là-dessus. C'est d'abord l'histoire d'une rencontre, une histoire d'amour… L'idée était de faire se croiser les deux personnages dans leurs parcours respectifs, qu'il y en ait un qui monte et l'autre qui descende. Elle lui permet de retrouver la mémoire, de se retrouver dans sa mémoire. Il redevient un homme, grâce à elle. Et lui l'aide et, parce qu'il l'aime, accepte de l'accompagner dans son destin génétique…"
Isabelle :
"Ce film, il s'est d'abord présenté à moi comme un cadeau. Quand Zabou m'a fait parvenir le scénario et que je lui ai dit qu'il m'avait bouleversée, elle m'a choisie, comme ça, sans faire le moindre bout d'essai. Elle m'a donné ce film, sans que j'ai à passer par la phase où on te le donne, on te le reprend, on te met en concurrence… Non, là, c'était net, un cadeau bien emballé qu'on t'offre. Cette rencontre a d'abord été marquée par ce geste, par cette générosité."
Souvenirs :
Bernard :
"Je crois que je n'aurais pas pu faire ce film plus tôt. Il y a quelques années, j'aurais été trop immature, il m'aurait fallu tricher. Là, il n'y a plus vraiment de différence entre ce que je sais du métier et ce que j'ai appris de la vie. Ce que j'ai appris sur moi, il m'a fallu le mettre tout entier dans le personnage de Philippe, tout entier au service du film. La scène de la colère, par exemple, m'a tourmenté des jours et des nuits. Je n'en ai pas dormi la veille. Dans la vie, c'est bien le diable si je me suis mis deux ou trois fois en colère. Là, il fallait vraiment péter les plombs ! Comment retrouver quelque chose qu'on a l'impression de ne pas avoir en soi ?"
Isabelle :
"Ce film est l'expérience la plus forte, la plus épanouissante artistiquement que j'ai connue jusqu'à maintenant. Je crois qu'elle m'a permis de progresser. J'ai compris que l'essentiel de notre métier, c'est de parvenir à s'autoriser. A se libérer de la peur d'en faire trop. D'oser franchir cette limite invisible, accepter le risque de se sentir décalée dans le regard des autres…"
Zabou :
"J'ai une passion pour les documentaires, leur manière d'accueillir, de recueillir les mots, les regards, sans juger. Tout y est affaire de justesse dans la distance. J'ai beaucoup pensé à Raymond Depardon en travaillant sur ce film, notamment à certaines séquences d'Urgences où il suivait le quotidien des urgences psychiatriques de l'Hôtel-Dieu à Paris. C'est un travail magnifique, il y a toujours, chez Depardon, un profond respect des personnes, un regard qui n'est jamais voyeur.
Je me souviens aussi d'une émission de télévision consacrée aux troubles de la mémoire. Il y avait là une jeune femme belge qui s'exprimait très lentement, sans doute parce qu'elle cherchait ses mots, mais cette difficulté lui donnait une élocution magnifique, avec des mots très justes, très forts.
L'animateur lui avait demandé si elle se souviendrait de cette émission, le lendemain. Elle avait répondu "peut-être", dans un sourire…
Un peu plus tard, elle avait évoqué une des choses les plus difficiles pour elle : faire la cuisine. A cause de la chronologie des gestes, de l'ordre des ingrédients, de la précision des gestes.
Cette séquence m'a profondément marquée… D'où la scène où Isabelle prépare un dîner d'amoureux et s'efforce de faire un dessert pour Philippe, un quatre-quart. Et son désespoir quand elle se rend compte qu'elle a raté une étape, qu'elle a raté une étape, qu'elle a oublié de mettre du sucre…"
Premier film
Bernard :
J'ai l'impression que c'est mon premier rôle, en tous cas la première fois qu'on m'entraîne sur un terrain que je ne connaissais pas. J'étais taraudé par le doute, je n'arrêtais pas de dire à Zabou "tu es sûre que ce rôle est pour moi ?" Et, invariablement, elle me répondait : "j'en suis sûre ne t'inquiète pas. Ce rôle est pour toi : tu ne le sais peut-être pas mais, pour moi, il n'y a pas de doute…" Pendant tout le temps du tournage, elle n'a cessé de nous rassurer, de nous rendre plus fort…"
Isabelle :
"Zabou met toujours la barre très haut. Je n'imaginais pas quelle directrice d'acteurs elle pouvait être. Comme metteur en scène, elle est très précise, elle sait exactement ce qu'elle veut. Jamais je me suis sentie ainsi dirigée. Elle est très exigeante, mais, en même temps, elle passait son temps à nous rassurer, Bernard et moi. A nous persuader que nous allions y arriver, même quand, pour une scène, les difficultés nous paraissaient insurmontables. Le tournage a été lumineux… Il y avait une attention de chacun pour l'autre, toute l'équipe s'impliquait, comme s'il fallait nous protéger, protéger la fragilité de nos personnages…"
Zabou :
"Passer de l'autre côté n'a franchement pas été traumatisant… Après tout, j'ai vingt ans d'apprentissage sur le tas ! Vingt ans à hanter les plateaux, à regarder tout, à poser mille et une questions aux techniciens sur l'emplacement d'une perche ou le choix d'une focale… Vingt ans aussi à voir les films avec ce regard-là, attentive à l'emplacement de la caméra, au choix d'un plan large… ça m'a toujours passionnée. Comme le montage, qui est quelque chose d'extraordinaire, de fascinant : on y retrouve tous les trésors d'un collage… |
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