De quoi parle Secret Défense ?
De la guerre secrète que se livrent services secrets français et réseaux terroristes 24 heures sur 24, 365 jours par an. Cette guerre, qui sévit sous nos pieds, oppose différents destins humains : ceux qui la font et ceux qui la subissent, des deux côtés. C’est le vrai sujet : un film sur des êtres humains dans le cadre d’un film d’espionnage.
Pourquoi avoir fait Secret Défense ?
Parce que j’affectionne par-dessus tous les récits d’espionnage, la narration du secret, les histoires qui se déroulent dans ces infra-mondes très cinématographiques, évidemment sur un plan formel, mais surtout sur un plan humain. Dans ces métiers, les destins sont particuliers, les aventures font basculer ceux qui les vivent, comme si la chute devenait la suite logique d’une vie d’espion. Un grand nombre de films abordent ce genre, de manière souvent différente. Parmi mes préférés, je citerais :
Les 3 Jours Du Condor de Sydney Pollack où la détresse du personnage principal m’interpelle vraiment,
Syriana de Stephen Gaghan (auteur de
Traffic), qui démontre comment la traîtrise est inhérente au système de renseignement américain. Enfin,
L’homme qui venait du froid, roman de John Le Carré, pour son récit analytique de la désillusion, allié à sa très grande économie de moyens.
Aucun exemple français ?
Si bien sûr. Notamment deux grands films que tout oppose mais qui se complètent parfaitement :
Le Serpent d’Henri Verneuil, remarquablement documenté, pour l’époque, sur la guerre froide et le jeu du chat et de la souris dans lequel se confrontent les protagonistes. Puis
Le Dossier 51 de Michel Deville, qui reste, à ce jour, le meilleur film réalisé sur l’étude d’une cible par les services. Un autre film que j’apprécie même si ce n’est pas à proprement parler un film d’espionnage, c’est
La Sentinelle d’Arnaud Desplechin où le personnage qui court après son habilitation « Secret Défense » est très plausible.
Vous avez donc fait un film de genre ?
Je tenais à faire un film d’espionnage au sens profond du terme, et non pas un film qui se passe dans le monde de l’espionnage, et qui parle d’autre chose, comme c’est le cas du magnifique
La Vie Des Autres. Je voulais absolument montrer cette guerre secrète avec le plus de précision possible; pour mieux en montrer la férocité.
Le véritable sujet est donc l’espionnage ?
Je crois plutôt que le véritable sujet est la vérité. Car dans le monde du renseignement, découvrir la vérité des situations et des gens est l’essence même de ce métier, ce pourquoi l’Etat paye ses agents. Mais, chose paradoxale, les méthodes pour découvrir la vérité sont dangereuses et illégales. Car la manipulation, l’intoxication psychologique, l’infiltration, le traitement des agents, la menace, jusqu’à parfois l’exécution de cette menace, tout cela, ce sont les outils qui permettent de faire du renseignement, c’est-à-dire d’essayer de connaître la vérité... C’est je crois cette connaissance qui permet aux états et à ceux qui les dirigent d’exercer le véritable pouvoir, pour le meilleur ou pour le pire. Mentir pour connaître la vérité ! Paradoxal, non ? Existe-t-il une base plus excitante pour raconter une histoire dont les enjeux humains sont aussi forts et essentiels ?
Justement, parlons de vos quatre personnages principaux. Qu’est-ce qui relie une simple étudiante, un petit délinquant, un patron des services secrets et un terroriste
aguerri ?
Je tenais à montrer le renseignement sous la seule forme qui m’intéresse, c’est-à-dire la seule crédible à mes yeux : celle de la manipulation des « sources humaines » et ce que subissent les gens manipulés. Mon souhait était de mettre en scène deux parcours humains parallèles, deux destins contraires mais pourtant complémentaires: celui de Diane, jeune civile recrutée par la DGSE et celui de Pierre, petit délinquant paumé recruté par un réseau terroriste. Même si tout les oppose, même si tout les différencie, ces deux parcours participent d’un seul et unique destin : celui de jeunes gens broyés par des machines de guerre qui les utilisent en les manipulant de A à Z. D’où les troisième et quatrième personnages : Alex et Al Barad.
Qui est Diane (Vahina Giocante) ?
Une jeune française comme beaucoup d’autres : simple, jolie sans être sophistiquée, séduisante et qui espère gagner normalement sa vie avec un métier. Diane étudie l’arabe littéraire afin de devenir interprète mais elle a un secret, un secret inavouable... Elle possède toutes les « qualités » qui en font une proie idéale pour un service de renseignement qui est attentif à tout : la beauté, pas d’attache familiale et donc la liberté « de coucher facilement », plus la caractéristique de parler l’arabe. Seul un amateur ne peut pas comprendre l’intérêt immédiat qu’une telle femme représente pour ceux qui font du renseignement humain sur le terrain.
N’accepte-t-elle pas un peu facilement justement ?
Diane a été « environnée » puis « approchée » - ce sont les termes techniques pour signifier qu’on l’étudie avant qu’elle ne soit recrutée. Mais seul celui qui la recrute peut imaginer pourquoi concrètement. Le travail du service est fait et Alex lui tend un piège classique. Diane est là pour devenir un « piège à miel ».
Lorsque Diane arrive au centre d’entraînement du service, la première chose qu’elle voie est le drapeau français ? Cela a-t-il une signification particulière ?
Diane voit en effet le drapeau de son pays. Toutes les personnes que j’ai rencontrées lors de l’écriture du scénario et qui travaillent dans les services, ont un point commun inaltérable, c’est le patriotisme. Pour ce qui est de Diane, qui découvre ce monde et se trouve pour la première fois face à son drapeau, elle se sent minuscule, écrasée par la puissance de ce symbole.
Nous avons du mal à croire que ce genre de situations existe vraiment... Lorsqu’Alex l’emmène un matin au centre, on pense être dans un roman.
Mon producteur,
Yves Marmion, et moi-même émettions les mêmes réserves que vous mais cela nous a été confirmé. Oui, ces situations existent. Il s’agit d’un recrutement « sauvage » qui convient à certaines cibles, en fonction de leur tempérament, même si cela n’est pas forcément la majorité des cas, je le concède... Il y a mille manières d’être recruté par les services : les plus simples, les plus rocambolesques. Je tenais à ce que le spectateur vive le recrutement de Diane de son point de vue à elle. Imaginez le choc que cela représente ! Tous ceux qui m’en ont parlé, m’ont décrit je cite, « la surchauffe cérébrale qui advient lorsque vous vous rendez compte que vous entrez dans cet univers ». Par rapport à Diane et à l’aventure qu’elle va vivre dans le film, c’est un moment essentiel pour le spectateur.
Alors, un « recrutement sauvage » peut arriver à n’importe qui ?
En théorie oui, en pratique non. Le personnage de Jérémy (
Aurélien Wiik) répond à cette question : il recrute dans les universités françaises et cherche des profils susceptibles de pallier les besoins du service. Car ces derniers sont infinis ! Jérémy recherche des compétences - notamment scientifiques ou techniques - des gens qui connaissent bien une région géographique ou qui, comme Diane, parlent une
langue orientale telle que l’arabe littéraire ou l’ourdou, dont le service a précieusement besoin. Sans parler des mille petits métiers nécessaires parfois à une seule opération.
Comment avez-vous choisi Vahina Giocante pour interpréter Diane, qui est à la fois fragile et extrêmement courageuse ?
Cela faisait longtemps que je suivais Vahina et je décelais chez elle une capacité à prendre un rôle et à « l’encaisser », sous toutes ses dimensions, chose que le cinéma ne lui avait pas encore permis à sa juste
mesure. Et sa fougue à vouloir faire le film m’a impressionné. Vahina possède une caractéristique essentielle de Diane : c’est une battante. Une fille qui ne lâche jamais. Pour obtenir ce qu’elle veut, elle est prête à travailler sans relâche. Car elle sait qu’il faut trouver l’arc émotif du personnage, ce qu’il devient au fur et à mesure du récit. Le travail de préparation était intense. Vahina a dû apprendre quelques bases d’arabe littéraire. Elle a aussi fait un important travail sur les attitudes corporelles de son personnage, qui vont de la provocation pure et simple au recroquevillement, comme si le poids des évènements devenait au fil de l’histoire trop lourd pour elle. Car le voyage de Diane est difficile et il l’abîme à mesure que le service la dévore. C’est une jeune femme qui prend 10 ans dans la tête en quelques mois. Vahina rend crédible cette transformation accélérée.
C’est la première fois à mes yeux qu’on la voit si intense, elle tient le rôle de bout en bout.
C’est cela qui est passionnant ! Ne pas faire refaire à un acteur ou une actrice ce qu’il a déjà fait ou juste ce qu’il sait faire. Tenter de voir ce qu’il peut donner et qui reste secret en lui. Savoir se saisir de tout ce qu’il donne, de tout ce qu’il suggère, sans dénaturer le personnage qu’il est censé incarner. Ce travail-là avec un acteur est ce qu’il y a de plus passionnant dans un film. Avec Vahina, il y a eu des moments magiques et en même temps, des moments incertains. Parfois, nous n’y arrivions pas, alors on recommençait jusqu’à être heureux ensemble. Nous avons cherché main dans la main.
Concernant le personnage de Pierre, comment Nicolas Duvauchelle s’est-il imposé ?
J’ai rencontré beaucoup de jeunes acteurs remarquables qui avaient très envie d’incarner Pierre. Et à chaque rencontre, je me disais « ah oui, il serait formidable, il ferait un bon Pierre ». Mais quand j’ai vu Nicolas, je me suis entendu me dire en moi-même « lui, C’EST Pierre ! » Nicolas est un acteur prodigieux, une nature, il est totalement dévoué à son rôle, totalement impliqué dans son travail et pourtant léger, adorable sur le plateau, même pendant les scènes les plus éprouvantes. Le plan de travail lui a imposé de commencer par la scène de viol dans les douches de la prison. Nous étions dans un décor extérieur, en hiver, il faisait un froid de canard et pourtant, Nicolas a ri toute la journée. Les conditions de tournage sou-
vent difficiles, car il a beaucoup de scènes très lourdes, ne lui ont jamais enlevé sa bonne humeur.
Avez-vous travaillé avec lui en amont sur ce que devait être Pierre à l’écran ?
Assez peu à vrai dire. Pour Nicolas et moi, le personnage et son parcours étaient évidents : Pierre est un garçon qui est l’image miroir de Diane. Comme Diane, Pierre n’a pas de base affective solide. Comme Diane, il fait des choses un peu interlopes, il deale. Comme Diane, il se fait prendre sur le vif. Comme elle, il avoue sa fragilité. Comme elle, il devient une cible, un pion. Pierre est un garçon simple, peu bavard et qui subit sa vie sans broncher, tentant de s’en sortir tant bien que mal. C’est un personnage d’une grande tristesse, qui ne supporte pas que sa mère le rejette et qui garde une profonde fêlure d’enfance au fond de lui. Tout cela le rend particulièrement disposé à la manipulation affective.
C’est la raison pour laquelle il tombe dans l’islamisme radical ?
Oui c’est la raison principale car je suis persuadé qu’il y a plusieurs niveaux d’engagement dans le terrorisme. D’un côté, un niveau opérationnel élevé où les motivations sont la plupart du temps d’ordre politique et de l’autre, les « petites mains » - kamikaze inclus - dont les motivations sont souvent d’ordre social - exclusion, marginalisation - ou d’ordre affectif comme l’idée d’appartenir à une famille ou à un clan et de servir une cause commune. Entre ces deux niveaux, tout est possible. Et Pierre appartient à l’évidence au niveau le plus bas dans la chaîne alimentaire du terrorisme : il est le « paumé parfait », une proie idéale pour être recrutée à son insu, formée et endoctrinée petit à petit. N’importe qui peut, non pas devenir un terroriste volontaire du jour au lendemain, ou entrer dans les services secrets sur simple demande, non. Mais n’importe qui peut demain, comme Diane ou Pierre, être désigné par ces machines comme cible et à partir de là, subir une manipulation qui fera d’eux un agent, un terroriste, un traître, que sais-je encore... C’est vraiment ça le coeur du film : de jeunes gens simples, apparemment normaux, mais dont la vie est fragile et qui, s’ils tombent sur des personnes sachant lire et exploiter cette fragilité, peuvent voir basculer définitivement leur destin. C’est ce qui arrive à Diane et à Pierre.
Le parcours de Pierre n’est-il pas un peu caricatural ? Petite délinquance, prison, radicalisme ? Pourquoi votre film montre-t-il cette violence des prisons françaises ?
L’actuel gouvernement vient de « révéler » au public ce que tous les experts savent depuis longtemps déjà : « Les prisons françaises sont un lieu de recrutement privilégié pour les islamistes radicaux ».
Secret Défense ne montre que le moins dur du milieu carcéral ! A savoir les humiliations quotidiennes, les sévices sexuels et la solitude du mitard. Qui peut nier aujourd’hui l’insalubrité de certaines maisons d’arrêt et la promiscuité des prisonniers victimes d’une surpopulation épouvantable ? Qui peut nier la violence que de telles conditions favorisent ? Et le désespoir qui en découle ? A travers Pierre, le film montre comment un tel environnement aggrave la fragilité des plus faibles. Pierre est un paumé qui cherche une raison de vivre pour pallier le manque affectif qui le torture. Cela ne fait pas de lui un candidat spécifique au terrorisme car des milliers de personnes connaissent ce vide familial mais restent dans le droit chemin. Et si Pierre avait été recruté par une secte, il serait tombé dans le piège de la même manière. Par contre, cette faille affective fait de Pierre le parfait candidat pour se faire avoir par ceux qui lui feront croire qu’ils veulent son bien. Si l’on ajoute à cela le manque d’avenir de certains issus des milieux les plus défavorisés, vous avez le cocktail idéal pour créer des postulants au suicide.
Comment avez-vous tourné la scène de la conversion de Pierre ?
Le plus naturellement du monde, tout en prenant soin d’écouter
Malek Chebel, l’un des consultants présents sur le plateau. Ensemble, nous avons travaillé avec les comédiens pour les guider dans ce qu’il y avait de plus sacré. Car Pierre se convertit pour appartenir à ceux qui lui font croire qu’ils sont ses amis. Ce que les spécialistes du milieu carcéral nomment une « conversion de confort ». C’est une scène dont je suis assez fier car n’étant pas moi-même religieux, je voulais faire ressentir le besoin du sacré dans le coeur de Pierre. D’un seul coup, Pierre a le sentiment que l’on s’occupe de lui et que quelqu’un s’intéresse à ce qu’il est.
Mais vous parlez aussi de la radicalisation et du prosélytisme dans les prisons.
C’est une réalité de notre société : les prisons françaises sont un vivier pour la radicalisation des plus faibles et le recrutement des réseaux. En prison, Pierre tombe sur les mauvaises personnes : Aziz est plus intelligent que lui et il décèle en Pierre une faille affective qui va servir son dessein. Aziz n’a pas grand mal à amener Pierre dans le monde de l‘intégrisme; il lui suffit de lui faire croire que ce monde sera pour lui une famille. Or, Pierre ne sait pas que ce monde-là, c’est avant tout celui de la guerre. La chéchia, le bonnet musulman que Pierre porte dans le film est très révélateur de ce qu’il va subir. Deux gestes significatifs le prouvent. La première personne qui le lui ôte, c’est Slim, comme pour lui signifier qu’il se trompe de chemin. C’est à mes yeux, un signe du respect que Slim a pourl’identité de Pierre et une manière virile de lui dire « ne te trompe pas de costume ! » Le deuxième geste survient à la fin du film, dans le van, quand Aziz, le recruteur du réseau lui ôte le bonnet, juste avant de l’envoyer se faire exploser dans le métro. Cette fois-là, ce geste n’a pas du tout le même sens : c’est un geste de rejet comme pour dire à Pierre, « tu vas te faire repérer avec ce truc sur la tête car finalement, tu n’es pas des nôtres, tu n’es qu’un instrument », une arme précisément ! C’est très significatif de voir que le même geste, fait par deux personnes différentes, incarne deux messages aux antipodes l’un de l’autre.
Comme Diane, Pierre n’est qu’un pion sur un échiquier trop complexe pour lui Pierre et Diane sont-ils recrutés au même moment ?
Oui, la proximité des événements dans la continuité du film le raconte. Dés la conception du projet, j’avais choisi de montrer le parallélisme des parcours de Diane et de Pierre car l’essentiel du film est là. Bien qu’étant recrutés dans des systèmes idéologiques opposés, ce qu’ils subissent relève de la même chose : à la fois une manipulation totale et un engagement progressif. Dans ces deux mondes, l’un ne peut aller sans l’autre. Vous ne pourrez pas manipuler quelqu’un pour en faire une arme si au préalable il n’a pas adopté votre idéologie ! C’est une question essentielle dans le recrutement. Par contre, une différence capitale demeure : Pierre est recruté dés le début dans le but de faire de lui un kamikaze, alors que Diane est recrutée parce qu’elle a des compétences pour faire ce métier. Ce n’est que lorsque l’opération « Eclat de verre » ne se passe pas comme prévue qu’Alex l’utilise contre Al Barad.
Mais Diane et Pierre ne semblent pas spécialement sensibles aux « valeurs » de ces machines qui les recrutent ?
Malheureusement pour Diane, je crois que si ! A la différence de Pierre qui n’a pas de prédisposition particulière pour le fanatisme mais qui tombe dans le piège affectif qu’Aziz coordonne, Diane de son côté possède déjà, si ce n’est les valeurs, du moins le langage de la manipulation. Se prostituant occasionnellement pour pouvoir terminer ses études d’interprète, elle « travaille » déjà sous une fausse identité : Lisa. Elle porte une perruque, a imprimé un flyer publicitaire à son nom d’emprunt... Et lorsqu’Alex la confond, elle nie la vérité, prétextant ne pas savoir qui serait cette Lisa. Elle ment aussi à Jérémy, lui faisant croire qu’elle apprend l’oenologie... Diane est, avec son style un peu naïf, dans le langage de la clandestinité, le mensonge fait déjà partie de son quotidien. Pierre au contraire espère des rapports vrais avec les autres, des rapports « familiaux ».
Cela nous mène à votre troisième personnage clé : Alex, l’homme du service, interprété par Gérard Lanvin.
Selon moi, Alex est l’homme du secret par excellence. Et Gérard, qui est naturellement un « bonhomme », avait le charisme pour asseoir la dimension du personnage, à la fois inquiétant, calme, calculateur, tout en étant capable d’une grande réflexion mêlée d’impulsivité. Il est tiraillé sans cesse entre la nécessité de faire son devoir et la cruauté que cela peut impliquer. Son métier, au sein de la D.G.S.E, est la lutte anti-terroriste. Cette unité travaille au sein du contre-espionnage et est chargée de recruter les agents ennemis pour le compte de l’Etat français; en un mot, de les retourner et de les faire trahir au profit de la nation ! C’est donc un travail principalement humain qui est effectué : il analyse la cible pour comprendre quel levier fonctionnera afin d’obtenir ce qu’il en veut. Tout le monde aujourd’hui connaît le fameux M.I.C.E qui fait l’inventaire de ces leviers : Monnaie, Idéologie, Contrainte, Ego. Personnellement, j’en ajouterais un cinquième, le S pour Sexe. Tout ce qui peut faire basculer un être humain de votre côté, chantage inclus !
Alex est un homme qui ne fait pas dans le détail. Il est brutal, froid et semble totalement impitoyable. Mais en même temps, on sent le poids de la solitude qui le dévore de l’intérieur.
Oui, cet homme possède deux facettes, celui du combattant et celui du protecteur. Car, si son travail est de sécuriser le sol national, le moyen pour y parvenir est la méfiance, presque la paranoïa. On le sent très bien dans sa manière de traiter Ahmed (
Mehdi Nebbou). Pour nous, Alex est particulièrement injuste avec lui. Mais dans son système de pensée, il ne fait qu’appliquer un principe de précaution et tant qu’il a un doute, la morale ne peut pas faire partie de ses options. C’est l’un des principes essentiels du monde de l’espionnage et ce qui le différencie de celui de la police ou de la sécurité en général.
Vous voulez dire que les espions se moquent des lois ?
Evidemment ! Sinon, à quoi servirait-il qu’une nation démocratique s’offre des services secrets ? C’est d’ailleurs la raison pour laquelle j’ai choisi d’explorer la maison D.G.S.E et non pas la D.S.T, le contre-espionnage français qui, après avoir récemment fusionné avec les Renseignements Généraux, travaille aussi sur les questions de terrorisme islamiste. Pourquoi ? Tout simplement parce que la D.S.T travaille en partie avec les juges de l’anti-terrorisme, à la galerie Saint-Eloi. Or qui dit juge dit procédure judicaire et donc sources ouvertes au grand jour. Dès cet instant, la démocratie vous regarde. Mais dans le cas de la D.G.S.E, aucun juge. Le seul contrôle est celui de l’exécutif...
L’ordre, donné par Fouche (Nicolas Marié), d’assassiner l’un des hommes du réseau ennemi est donc plausible ?
Oui, c’est l’une des fonctions - mais pas la seule ! - du fameux Service Action, le bras armé de l’Etat pour certaines missions extérieures qui ne doivent pas être signées du sceau de l’état. Parmi ces missions, il peut effectivement y avoir la neutralisation des ennemis de la nation. Les services secrets du monde entier pratiquent l’assassinat « politique ». Mais ils ne peuvent l’admettre car c’est un principe de dissuasion permanent. Dans le film, Leïla (
Rachida Brakni) est assassinée et cela fait partie du jeu, des agents tombent, tout le monde le comprend. Mais faire sauter tout un étage à Paris pour tuer, là le service se doit de riposter. D’où la violence de la réponse. D’une certaine mesure, et aussi horrible que cela paraisse, c’est une forme de communication entre ennemis... Quant aux coups de Jarnac à l’intérieur du service, c’est une réalité propre à toutes les administrations centrales.
Parlons-en : Alex met en danger la vie de Diane dés qu’elle part en mission.
Oui, c’est une méthode connue qui s’applique parfois aux agents de pénétration, chargés d’infiltrer le premier cercle d’une cible précise. Et même si tous les services du monde nient avoir recourt à cette pratique, elle existe depuis longtemps. Elle a été mise en valeur par les anglais pour intoxiquer Hitler sur la date et le lieu du débarquement : de nombreux agents anglais ont été donnés à la Gestapo par leur service après qu’on leur ait affirmé que le débarquement aurait lieu dans le Pas-de-Calais. Sachant comment la gestapo faisait « avouer » ses prisonniers, la plupart sont morts en parlant, croyant ainsi trahir leur pays alors qu’ils étaient en train de gagner la guerre sans le savoir ! Encore une fois, mentir pour faire triompher la vérité...Dans le monde du renseignement comme dans le monde du terrorisme, la nécessité fait la loi ! Et tous les moyens sont bons pour atteindre son objectif initial, quelque soit le coût humain. Le stratagème d’Alex est plus complexe mais tout aussi impitoyable : il laisse Diane entrer au contact d’Al Barad et derrière son dos, il la brûle ! L’idée est de faire croire à Al Barad qu’il mène la danse afin qu’il utilise Diane pour intoxiquer sa hiérarchie. C’est du troisième degré dans la partie d’échec pour tenter d’avoir un coup d’avance. La question que cela pose est simple : jusqu’où laisse-t-on aller les choses pour récolter le maximum d’informations ? Jusqu’à quel degré de risque est-on prêt à aller, indépendamment de la vie des agents ?
... Mais comme le dit Alex « un agent n’est pas un être humain, juste une arme, rien de plus »...
Exactement ! J’ai entendu cette phrase, mot pour mot car j’aurais été bien incapable de l’énoncer moi-même. Mais il ne faut pas être dupe : comme pour chaque métier, il y a plusieurs façons de le faire. Certains m’ont dit le contraire de cette phrase, m’expliquant que, parce qu’un agent est un être humain, les choses se compliquent, il y a une part d’incertitude inhérente à leur psychologie. Car il ne faut jamais oublier que la clandestinité crée une grande solitude. C’est une chose dont je me suis rendu compte au fil des rencontres que j’ai pu faire. La plupart de ceux qui ont exercé ce métier possèdent une sorte de réserve naturelle teintée d’une lassitude et d’une réelle tristesse, et ce même s’ils sont totalement dédiés à leur mission. Alex est un patriote, il sait que la raison d’Etat ne se déroule pas seulement sous les lambris de la République : cela se passe surtout sur le terrain, avec des armes, classiques ou humaines...
Justement, abordons la question de cette manipulation que vos deux personnages principaux subissent...
C’est l’une des questions fondamentales du film. Car bien sûr, lorsque l’on écrit un film d’espionnage, on sait que la manipulation sera le coeur du sujet. Mais pour
Secret Défense, j’ai identifié très tôt que ces deux victimes du système devaient être manipulées affectivement et non pas politiquement. Tout simplement parce que je voulais raconter une histoire émouvante. Et parce que je crois que pour manipuler quelqu’un, l’affect est la pire des techniques, et pour moi la plus grave, celle qui laisse le plus de cicatrices. Jérémy recrute Diane de la même façon qu’Aziz recrute Pierre : en manipulant leurs émotions jusqu’à manipuler leur corps. Aziz commande le viol de Pierre pour mieux le « sauver », Jérémy couche avec Diane pour la faire tomber amoureuse. J’ai toujours veillé au parallélisme des destins, et pas seulement ceux de Diane/Pierre. Les personnages de Leïla et Danar perdent leurs vies en faisant chacun leur métier. Alex et Al Barad s’en sortent, chacun à leur manière. Les trahisons existent dans chaque camp, tout le monde manipule tout le monde, et chacun croit être le plus intelligent. Au sein des deux mondes décrits dans
Secret Défense, et même si leurs idéologies sont opposées, la guerre sévit 24h sur 24h et fait les mêmes dégâts. C’est ce que la construction en miroir du scénario a voulu démontrer.
Comment s’est passée l’écriture de Secret Défense ?
J’ai d’abord fait une note sur la D.G.S.E la plus complète possible - organigramme, réussites et échecs du service, budget annuel - ainsi que les défis et menaces auxquels semble devoir répondre le service. Après cela, j’ai composé un traitement d’environ vingt pages, puis trois versions sur cette base tout en travaillant parallèlement avec plusieurs consultants. Ceux-ci me donnaient des pistes, des idées, corrigeaient telle ou telle absurdité, amélioraient certains dialogues afin qu’ils sonnent plus « vrais ». A la troisième version, j’avais besoin d’être aidé par un regard neuf et la rencontre avec
Julien Sibony a été déterminante. Lui qui ne connaissait rien à ce monde a su poser certaines questions et remettre en cause ce qui n’allait pas, polir les choses jusqu’à les transformer progressivement. La richesse du script final est en quelque sorte le produit de mon enquête et de son innocence. Sans oublier la petite touche de
Natalie Carter qui, seule femme du processus d’écriture, nous a permis de mieux écrire le personnage de Diane, sa pensée, ses réactions... Finalement, nous avons tourné la 18ème version du scénario et là encore, durant le tournage, de nombreuses modifications ont été apportées, ainsi qu’au montage. Dans un film, il y a vraiment trois écritures qui se coordonnent les unes aux autres, chacune améliorant l’autre. Un exemple. Lors de la dernière scène où Fouche appelle Alex sur son portable pour lui dire que trois jeunes risquent de partir dans un camp au Yémen, dans les premières versions du script, Fouche demandait à Alex une solution opérationnelle pour les sauver, ce qui me semblait légitime et évident. Jusqu’à ce que l’un des consultants me dise : « Tu ne penses pas comme un patron ! Il ne ferait jamais cela, il tenterait d’abord de les infiltrer pour suivre la piste, comme un indien ! ». No comment...
La stèle, qui est montrée lors de la scène finale, existe-t-elle vraiment à la D.G.S.E ?
Bien que n’étant jamais entré à Mortier, je sais qu’il existe une plaque dédiée aux agents morts pour la France. Les noms de code n’y figurent pas. D’ailleurs, les officiers-traitants aujourd’hui n’ont plus de nom de code mais un numéro à quatre chiffres, signifiant leur place dans l’histoire des officiers du service. Par contre, les agents qu’ils traitent, gardent un nom de code.
Votre film est très documenté mais pourtant, vous avez pris des libertés avec la vérité.
Tout simplement parce que
Secret Défense est une pure fiction, et bien que nourrie de réalité, c’est une histoire créée de toute pièce, aussi bien du côté du service que du côté des fondamentalistes. Par exemple, le travail que fait Alex nécessiterait au moins 3 ou 4 personnes dans la réalité. Mais si le rôle est morcelé à l’écriture, alors il n’y a plus ce personnage noir et sombre qui représente une certaine façon de faire du renseignement. Il n’y aurait plus eu la place pour l’humain et la technique aurait pris l’avantage, ce que je voulais éviter à tous prix. Mon ambition était vraiment de faire un film qui parle au plus grand nombre et au-delà d’un casting ou d’une combinaison, je suis persuadé qu’un sujet fort à travers une bonne histoire, c’est quand même la plus grande force d’un film.
Selon vous, en quoi Secret Défense est un film populaire ?
Je suis convaincu que les sujets sérieux ne sont pas des obstacles au divertissement. Je suis comme tout le monde, je regarde les gens vivre et lorsque que j’écris, j’essaie d’absorber leurs préoccupations. Je crois que les gens ont soif de sens, soif de comprendre, soif de repères, notamment lorsqu’il s’agit d’un sujet si important, où les médias ont l’habitude de ne prendre la parole qu’après de terribles événements. C’est toujours après que l’on nous parle des grands instants de notre histoire. Après le 11 septembre, on a tenté de nous expliquer comment une telle chose pouvait avoir eu lieu.
Secret Défense nous parle d’AVANT et fait entrer le spectateur dans les coulisses du secret en lui faisant faire le voyage dans le monde de l’espionnage pur et dur.
Est-ce pour cela que le film est si rapide ?
Non, rien n’est calculé, j’ai fait ce que je sentais. Je souhaitais un film qui tienne en haleine ceux qui le regardent. Et pour cela, il s’agissait d’aller à l’essentiel. C’est mon unique baromètre : faire et donner à voir un film plein des émotions que le sujet promet. C’est ma seule règle et y parvenir est très difficile. Pour moi, c’est une question très musicale, une question d’harmonie, de feeling... Si
Secret Défense avance vite, c’est parce que l’histoire se construit sous nos yeux à travers plusieurs parcours humains et que chaque scène fait sens. C’était le plus important à mes yeux : raconter une histoire sérieuse, ancrée dans notre réalité, dans une forme qui soit divertissante.
Vous disiez que vous souhaitiez oublier la technique, pourtant parfois le film est un peu jargonneux...
Le film est émaillé de ces « mots » que j’ai entendus lors de mes consultations. Ils montrent une partie de comment pensent et parlent ceux qui font ce métier si particulier. Durant l’écriture et sur le tournage, nous avons fait très attention à ce que tout soit parfaitement compréhensible mais je souhaitais garder un minimum de langage technique pour conserver l’esprit de la clandestinité. Car dans ces deux mondes qui s’opposent, les mots qu’utilisent les ennemis sont souvent semblables : « plan de liaison, désilouhettage, opé réservée » etc. Par exemple, pour dire que l’on va éliminer quelqu’un, on parle de mission homo, ce qui est un acronyme de « mission homicide ! » Pour parler de cible, on évoque un « dossier d’objectif ». On ne parle pas d’espions mais d’officiers-traitants ou d’agents... Le plus complexe, lorsque l’on écrit un tel film, est de parvenir à penser comme les personnages et cela passe nécessairement par le langage.
Selon vous, en quoi le drame du 11 septembre a-t-il vraiment changé le monde ?
Je ne suis pas un expert de ces questions-là, je ne suis qu’un metteur en scène qui s’intéresse à ce sujet et qui tente de comprendre ce qui se passe dans le monde qui nous entoure. Je reste modeste quant à mon regard sur les choses mais je suis convaincu de ceci : le 11 septembre a déclaré à l’occident un nouvel ennemi qui n’est pas un ennemi d’Etat, c’est un ennemi sans frontières, sans organisation clairement définie, traversé de courants divers et parfois mal identifiés. En ce sens, ce nouvel ennemi modifie radicalement dans son ensemble, les rapports de force géo-stratégiques entre les nations.
Le personnage d’Al Barad (Simon Abkarian) n’est-il pas né de cette réflexion ?
Si justement, Al Barad est un produit de ce changement. Même s’il pratique le terrorisme comme mercenaire depuis 20 ans, le 11 septembre lui offre les pleins moyens « d’expression ». C’est un directeur opérationnel qui utilise l’Islam et le détourne de son contenu sacré à des fins de déstabilisation politique. Il copie Ben laden en quelque sorte, milliardaire saoudien qui ne brille pas par ses connaissances religieuses. C’est ce que font la plupart des têtes pensantes des réseaux islamistes. Le discours prononcé par le n°2 d’Al-Qaida, qui ouvre le début du film est très clair à ce sujet, il désigne la France comme cible potentielle pour des attaques terroristes. Pourquoi ? Le film tente de le dire et montre une opération anti-française menée du point de vue politique. Le symbole du 18 juin qu’utilise Al Barad pour duper les services français est un symbole politique, en aucun cas religieux. Al Barad ne vit pas comme un religieux fanatique : il vit à l’occidentale, boit du vin, aime les femmes. Bien sûr, ce mode de vie lui sert aussi de couver- ture mais cela révèle avant tout son état d’esprit : il mène une guerre contre l’occident et cette guerre est politique. En aucun cas religieuse.
Pourquoi montrer ce côté-là des musulmans ?
Mais à travers Leïla et Ahmed, je montre tout à fait autre chose : le meilleur des musulmans ! Ceux qui se battent pour nous défendre alors même qu’ils sont souvent amalgamés à ceux qu’ils combattent. Dans le film, Leïla travaille à la protection de la Nation et meurt au combat. C’est le prix qu’elle paye et c’est un prix sacré ! Il y a beaucoup de musulmans au sein du service qui combattent l’intégrisme sous toutes ses formes et pas seulement religieuse. Ils savent parfaitement de quoi ils parlent et ils sont essentiels à notre sécurité. A l’exemple de Ahmed, l’amoureux de Leïla, qui subit les conséquences de sa pratique religieuse. Sous le joug de la méfiance d’Alex, il est victime d’une injustice flagrante et il est désigné comme traître possible au sein du service et donc à son drapeau. Finalement, Ahmed est le seul à avoir raison quand l’urgence de prendre une décision s’impose et que son patron ne l’écoute pas. Enfin, je tiens à le souligner ici, ayant face à lui Al Barad, le responsable de la mort de sa femme, Ahmed est le seul de tous les personnages du film à ne pas céder à la violence face à celui qui a brisé sa vie. Et je ne parle pas des multiples petits rôles comme la source féminine à Damas qui prévient le service dés les premières minutes du film ou le taxi à Beyrouth qui aide Diane à « tamponner » Al Barad.
Le personnage d’Alex peut être perçu comme intolérant voire raciste ?
Alex est un stratège, un homme dont le métier est de combattre le terrorisme islamique. C’est à la fois un opérationnel très combatif et un homme d’une extrême prudence. L’excès de prudence ne mène-t-il pas à la paranoïa ? Et la paranoïa ne mène-t-elle pas au racisme ? Cette prudence fait faire à Alex quelque chose de grave, car en se méfiant d’un de ses hommes depuis qu’il le voie prier, il fait ce que beaucoup nomment avec justesse « l’islamalgame ». Doutant du patriotisme d’Ahmed, Alex l’amalgame à un terroriste potentiel. Et lorsque Ahmed traduit la vidéo d’Al Barad, affirmant que tout cela n’est qu’une manipulation, Fouche le patron du service lui-même, ne l’écoute pas. C’est bien cela « l’islamalgame » : amalgamer tous les musulmans de France à une poignée de terroristes. Amalgamer une religion à un parti pris politique. C’est évidemment ignoble et c’est évidemment condamnable. Car cette confusion est une source de tragédies comme le film le démontre le plus clairement possible. Les premières victimes du terrorisme, sont bien sûr les morts, les blessés, les familles et toutes ces vies brisées, mais pas seulement. Je tenais à montrer que ceux qui subissent aussi le plus profondément les méfaits du terrorisme, ce sont les musulmans eux-mêmes. Car la terreur exercée par quelques fanatiques souille l’ensemble de la communauté musulmane qui n’a aucun point commun avec le terrorisme.Et pourtant, le travail de renseignement doit absolument être fait pour continuer à protéger les civils des drames qui couvent. En ce sens,
Secret Défense est réellement tragique, car il montre qu’il n’y a pas de bonne attitude ; il n’y a que la moins pire...
Pourtant « l’islamalgame » comme vous l’appelez se développe !
C’est un réflexe naturel - cela ne l’excuse pas mais du moins cela l’explique en partie - des populations touchées dans leur chair par le terrorisme. Et c’est évidemment ce que veulent les terroristes. Al Barad le dit dans le film « l’objectif est la peur, terroriser de l’intérieur par la peur ». Il est donc évident que plus le racisme se développe, plus le terrorisme gagne.
Certains choix de Secret Défense (les cadres, un montage vif, le parallélisme de la narration...) renvoient à une grammaire cinématographique américaine.
Le cinéma américain est une source d’inspiration constante. Le nier serait ridicule et je tombe à la renverse par exemple devant un film de Michael Mann. Mais l’une des différences majeures entre le cinéma d’espionnage américain et le film d’espionnage français tient à la relation qu’entretient l’industrie américaine avec le pouvoir politique, chose qui n’existe pas en France.De toute façon, pourquoi porter un regard critique sur le monde qui nous entoure serait l’apanage américain ? Pourquoi un metteur en scène français n’aurait-il pas le droit d’explorer la société dans laquelle il évolue ? Pourquoi cacher que nos services secrets, les administrations centrales de notre démocratie travaillent avec des méthodes la plupart du temps illégales ? Pourquoi ne pas tenter de comprendre pourquoi la France est désignée comme cible par Al-Qaida ? Des français sont victimes de la radicalisation ? Est-ce mal d’en parler ?
Pourquoi avoir choisi de filmer 70 % du film en caméra à l’épaule ?
D’abord parce que ma culture graphique vient du photo-journalisme, et particulièrement le photo-reportage de guerre, bien que je n’en ai jamais fait. J’ai une vraie passion pour ce genre, d’autant plus que ma soeur fut longtemps grand reporter de guerre. La caméra à l’épaule donne un sentiment de « pris sur le vif », d’urgence pour les personnages autant que pour le spectateur. Et surtout, cela donne le sentiment pour le spectateur de ne pas avoir le droit de voir ce qu’il voit ou d’entendre ce qu’il entend. Il est comme un voyeur dans des coulisses, ce qui me semblait le choix le plus cohérent pour un film qui plonge au coeur du secret. De plus, ça donne une vibration dans l’image, une incertitude. Le point n’est pas posé, le cadre est évolutif, c’est en perpétuel mouvement. Rien n’est figé ni apaisant pour l’oeil et cela renforce l’idée du conflit que vivent les personnages.
La question de l’identité est également au coeur de votre réalisation, dès la scène d’ouverture.
Oui, dans le prologue, Diane, Alex et Pierre sont présentés de manière floue. Pour Alex, c’est évident, c’est un personnage dont on ne peut pas connaître la véritable identité. C’est un individu morcelé, fragmenté de par sa fonction au sein des services secrets. Diane, elle, est déjà en clandestinité. Elle fait quelque chose de secret dont elle a honte. Quant à Pierre, il va complètement changer d’identité en cours de film, ce qui justifiait de l’introduire par ce flou. Ils ne sont pas d’un bloc, ils sont tous brouillés. Le flou force également le spectateur à écouter, car l’oreille se concentre là où l’oeil fait défaut. C’est important pour une scène d’introduction. De plus, un nombre important de reflets existe dans le film, je crois qu’il faut le voir plusieurs fois pour tous les remarquer. C’est une technique pour démultiplier par l’image les facettes d’un personnage et les faire coexister dans une seule situation. La scène où Diane pleure dans la salle de bain d’Al Barad et se demande quoi faire en est, je crois, un exemple. Enfin, il y a l’essentiel : la prédominance des gros plans. C’est ce qui m’émeut le plus au cinéma : scruter le visage des êtres humains et les drames qui s’inscrivent dans leurs yeux.
Par rapport à vos films précédents, est-ce que celui-là incarne quelque chose de particulier ?
Je crois être enfin mûr pour ne plus avoir peur de mes propres émotions. C’est la première fois que je faisais un film sans story-board et que je tournais 80% du temps en caméra à l’épaule, la première fois aussi que j’ai utilisé avec autant de volonté les longues focales. Mais le choix le plus important sur l’ensemble du film a été d’établir une grammaire par rapport à ce que l’histoire disait et ce que les personnages incarnaient. Il y avait une manière très précise, très frontale de filmer
Gérard Lanvin. On est soit en légère plongée, soit en contre-plongée, selon qu’on veuille lui donner ou non de l’importance. Il est dans un univers de symétrie, sans fantaisie, c’est un bloc de granit qui n’a pas de problèmes avec les questions morales quand il doit prendre une décision pour sécuriser la nation. A l’opposé, Vahina et Nicolas sont plutôt filmés de dos - nuques, comme des gens qui sont dévorés par le doute, par l’incertitude.
Nous l’avons évoqué, le scénario est très construit, basé sur la symétrie pourtant la réalisation donne l’illusion de l’improvisation.
Oui, il y a des scènes improvisées dans le film. C’est essentiel aussi de laisser les acteurs s’exprimer. La scène du cachot notamment, où j’ai embarqué Nicolas et le chef opérateur pendant une heure à l’écart. Je disais un mot à Nicolas, comme « couche-toi », « fais de l’exercice » et il faisait les choses. Il a commencé à taper dans les murs et à donner quelque chose de très fort. Tout d’un coup, c’était
comme un morceau de jazz, l’énorme machine du tournage devenait simple et fluide. Ce sont des moments de luxe absolument merveilleux, car on sent la communion entre l’acteur, le metteur en scène et la caméra. Je savais que j’avais besoin par moment d’oublier le script, de sortir de la route. J’avais besoin de mettre de l’humain, d’utiliser au maximum ce que les acteurs m’offraient. C’est un film qui se passe dans le monde des services secrets, où l’on manipule le coeur, le corps, pas seulement l’esprit. Il était donc impératif de montrer des réactions à vif et je pense que le film y gagne en intensité et donc en spectacle.
Le film possède une énergie qui laisse penser que chaque membre de l’équipe était impliqué à 500%.
J’ai eu la chance que le sujet passionne chaque personne immédiatement et j’ai fait des rencontres exceptionnelles. Toute l’équipe a senti ce que je voulais et chacun dans son domaine a tenté de donner encore plus. Je pense à
Sylvie Landra, la monteuse, Ambre Sansonetti, la chef déco,
Alexandre Azaria le compositeur et beaucoup d’autres. Le chef opérateur, Jêrome Almeras a travaillé vite, il a énormément apporté au film, notamment en me faisant découvrir sa manière de travailler avec les longues focales. Il a
été combattif, et il a eu souvent raison, en me disant quand il n’était pas d’accord et en m’apportant d’autres idées. C’était un échange très fort, où l’on contre-argumentait en permanence. Par contre, j’ai assumé seul l’étalonnage du film pour lequel Natasha Louis a apporté tout son talent à la finition de l’image. Je revendique le fait d’être influencé et influençable. Ecouter les autres et ceux qui remettent en cause ce qui est acquis, c’est ma manière d’avancer. J’absorbe les différents avis qui surgissent et
ensuite je décide d’en tenir compte ou pas. Mais en tout cas, n’exécuter que ses idées, c’est perdre l’essentiel.
Après avoir réalisé Barracuda, comment êtes-vous arrivé sur Les Daltons ?
C’était une commande d’UGC avec qui je développais d’autres sujets. Ce n’était pas mon univers, mais je l’ai fait parce que je venais d’être papa et que je pensais que ça ferait plaisir à mon fils. Au final, je suis très content de l’avoir réalisé, car il aime beaucoup le film (rires). Par ailleurs, je signe LES DALTONS dans tout son aspect technique. Mais intimement, je suis plus attiré par un cinéma sombre, un cinéma qui questionne, un cinéma qui parle de la cruauté humaine et du destin des gens liés à cette cruauté. C’est souvent de là que naissent toutes les injustices, thème qui me bouleverse. SECRET DEFENSE m’a donné l’impression de renouer avec BARRACUDA. Sur SECRET DEFENSE, j’ai été sincère à chaque seconde et si quelque chose n’est pas bien dans le film, j’en assume totalement la responsabilité.
Le carton de fin décrit qu’il y a eu depuis le 11 septembre 2001 plus d’une quinzaine attentats déjoués par les services français : est-ce exact ? Qu’est-ce que l’on ressent quand on s’aperçoit que l’on vient de réaliser un film dont l’actualité fait la promotion directe ?
Ce sont les chiffres qui m’ont été annoncés par des sources plus que sérieuses. C’est à la fois, une bonne et une mauvaise nouvelle. Mauvaise, car cela montre l’intensité des attaques que la France concentre contre elle et bonne, car cela démontre l’efficacité de notre système dans la lutte anti-terroriste. J’ai travaillé sur la question de l’Afghanistan, du recrutement de terroristes dans les prisons françaises il y
a 3 ans et demi, quand j’ai commencé le scénario. Tout ce qui est dans le film a donc été écrit à ce moment-là et c’était un pari pour nous d’affirmer que la France ne se retirerait ni de l’Afghanistan, ni du Liban. Le ministère de l’intérieur vient d’annoncer que des jeunes Français partaient en Afghanistan faire le Djihad et qu’Al-Qaida recrutait dans nos prisons... Donc c’est un film qui colle au plus près de l’actualité, mais malheureusement parce que les problèmes ne sont pas résolus. Selon moi, c’est une raison d’être supplémentaire à ce film et la preuve qu’il est nourri de réalité. Regardez ce qui vient d’arriver en Allemagne... Rien n’est fini.
- Extrait du dossier de presse.