“On le sait, le cinéma hollywoodien n’a jamais hésité à dénoncer les tares de la société américaine.Inspiré d’une histoire authentique, Serpico décrit sans complaisance un uni- vers dont la corruption est devenue le principal moteur.
Frank Serpico, parti du bas de l’échelle, tente avec une rare obstination de bloquer un processus où chacun de ses collègues est impliqué à des degrés divers : l’argent arrive très facilement, et les policiers ne peuvent plus éviter d’entrer dans le monde de ceux qu’ils ont pour mission d’arrêter.
Comme Serpico porte moustache et cheveux longs, comme il choisit de s’habiller et de vivre ainsi que ceux qu’il doit surveiller (il se transforme en hippie ou en boucher avec une rare habileté, et une vérité totale), il choque d’abord ses collègues, puis lorsqu’il refuse les pots de vin, les inquiète avant de les pousser à la haine, quand ils réalisent qu’il risque de tout remettre en question.
L’un d’eux, et non des plus farouches, lui dira d’ailleurs que sans cet argent de racket, il ne pourrait pas payer sa maison de campagne. Pour ses supérieurs, dont il est manifeste qu’ils sont au courant, sinon eux-mêmes “arrosés” à un autre stade, il est doublement gêneur, comme celui par qui le scandale arrive, et par ses contacts avec le monde politique et la presse, et comme celui qui n’accepte pas ce qu’ils considèrent eux comme un mal nécessaire.
Outre des qualités sur lesquelles nous reviendront, le film qui bénéficie d’un scénario remarquablement conçu, a celle, rare, de l’honnêteté.Ce que raconte Lumet met en cause une des administrations les plus puissantes qui soient, et le fait que le film ait connu aux U.S.A. un très grand succès, prouve s’il en était besoin que les spectateurs américains sont sensibles aux faits dénoncés.
On ajoutera que cela peut servir d’avertissement dans une démocratie.Les auteurs ont également le courage de ne pas essayer de nous faire croire qu’il y ait eu depuis de très réel changement.
Le personnage de Serpico, dans sa croisade, s’étoffe jusqu’à devenir non l’incarnation de toutes les vertus, mais plus nettement l’une d’entre elles, le courage ballotté de service en service, rejeté par la quasi totalité des siens, il pourrait entrer dans le système ou même fermer les yeux.
Il y gâche sa vie sentimentale, il y perd ses amis, il manque même d’y perdre la vie lorsqu’il tombe dans un guet-apens monté par ses collègues.Il n’est pas jusqu’aux instances politiques qui reculent devant le danger pour elles de s’aliéner la police alors que l’on attend un été chaud.
Lumet témoigne et les vérités qu’il jette à la face de son pays ont quelque chose de sain.C’est depuis toujours l’une des ver- tus du cinéma américain que de n’avoir peur d’aucun sujet, fût-il scandaleux au sens propre du terme.
La réalisation de Lumet est d’un classicisme total, sans mouvements inutiles de caméra, ou effets techniques superflus. Elle est au service d’une histoire articulée comme une machine, où les faits et seule- ment les faits sont présentés sèchement.
L’interprétation, d’un naturel constamment maintenu, est dominée par Al Pacino, vraiment prodigieux, qui réussit à n’en faire jamais trop, alors qu’il est constamment à la limite du numéro. Quelle que soit l’apparence sous laquelle il se montre, il est chaque fois lui-même. Serpico est un film important, un film politique, un film réaliste.On le regardera les yeux bien ouverts.”