Qu'est-ce qui vous est venu en premier : le désir de raconter l'histoire de ces personnages, ou bien l'envie de traiter cette période de l'histoire chinoise contemporaine ?
Wang Xiaoshuai : J'éprouve aujourd'hui encore des sentiments très forts envers l'endroit où j'ai grandi et envers ceux qui y vivaient, surtout ceux qui, comme ma famille, venaient de Shanghai. Mais j'ai fait ce film essentiellement pour pouvoir montrer cette période de l'histoire contemporaine que si peu de gens connaissent. Et je voulais parler de ces gens qui étaient mes amis, ou mes camarades de classe, qui me manquent cruellement.
Vous étiez un adolescent au début des années quatre vingt. Qu'est-ce qui, dans cette histoire, est directement inspiré de votre vie, de vos propres expériences ?
Wang Xiaoshuai : L'idée du film est née de mes souvenirs de Guiyang et de ce que j'y ai vécu. J'avais treize ans quand j'en suis parti. Des années plus tard, j'ai entendu des histoires qui étaient arrivées à certains de mes amis qui n'avaient pas pu quitter Guiyang. Parmi ces histoires, il y avait celle de Qinghong et la façon dont sa famille tenta de fuir Guiyang pour retourner à Shanghai. Les parents de Qinghong dans le film sont très semblables à mes parents. Le père surtout ressemble beaucoup au mien. Il était très malheureux à Guiyang et ne pensait qu'à retourner à Shanghai, comme le père de Qinghong.
Ce n'est pas la première fois que vous montrez ce genre de père très sévère dans vos films, donc je suppose que tous ces pères de fiction sont liés à votre vrai père. Quel souvenir gardez-vous de lui ?
Wang Xiaoshuai : Mon enfance a été marquée par la rigueur de la discipline que mon père faisait régner sur nous et par ses terribles accès de colère. Il m'a forcé à apprendre à peindre. Il se disputait sans cesse avec ma mère. Parfois, il partait travailler avec la troupe de l'Opéra de Pékin de Guiyang, et alors je pouvais jouer et vivre comme je le désirais. Mais dès qu'il revenait, je perdais toute liberté. Quand nous avons quitté Guiyang, je pleurais dans la voiture.
Le nom Qinghong est composé de deux couleurs : "Qing" c'est le vert, et "hong" le rouge. Pourquoi avoir choisi ce prénom ?
Wang Xiaoshuai : Parce qu'il reflète très bien cette époque. Le vert représente la naïveté des gens, leur gentillesse, leur désir de survie. Et cela contraste violemment avec les choses anormales que les gens ont pu être amenés à faire dans ces années là.
Vous avez tourné à Guizhou. Avez-vous eu du mal à travailler dans cette partie reculée et peu évoluée de la Chine ?
Wang Xiaoshuai : La principale difficulté a été de s'entendre avec les chefs de l'usine où nous tournions, un endroit où l'on fabrique des armes. Ils ne comprenaient pas ce que nous filmions, ils craignaient qu'on donne une image négative de leur usine délabrée et de la façon dont les ouvriers y travaillent. Nous avons également beaucoup parlé avec les habitants, afin de leur expliquer que nous ne venions pas les juger, bien au contraire, que nous voulions parler d'eux parce que nous étions nous aussi des "locaux". Puis il y a eu de nombreux soucis logistiques et pratiques : des problèmes de décors, d'autorisation de tournage, de budget, et même de météo. Ce fut mon tournage le plus difficile.
Vous étiez un cinéaste "underground", aujourd'hui vous êtes "overground". Comment vivez-vous cette nouvelle situation ? Avez-vous eu à faire beaucoup de compromis avec le Bureau du Cinéma ?
Wang Xiaoshuai : Cela m'a paru très naturel de passer de l'un à l'autre, et je n'ai eu aucun compromis à faire à aucun moment. Je crois que, tout simplement, les choses ont évoluées dans le bons sens dans l'industrie chinoise du cinéma. Les autorités semblent respecter mes intentions et j'ai pu travailler maintenant comme je le faisais avant. Il y a quelques années, on me reprochait de trop insister dans mes films sur les comportements individuels, mais je n'entends plus cela à présent. Je crois que notre société est plus consciente de l'importance des pensées individuelles, des sentiments, des comportements, et je trouve normal qu'on fasse confiance aux artistes, qu'on les laisse utiliser leur propre perspective pour exprimer leur vision de la société et de la façon dont celle-ci évolue.
Extraits d'une interview réalisée par Tony Rains, avec la collaboration de la traductrice Maggie Lee, à Bangkok le 28 avril 2005.