Notes de Prod. : Sin Nombre

    en DVD le 07 Avril 2010

Entretien avec Cary Fukunaga, le réalisateur de Sin Nombre

Comment ce premier long-métrage est-il né ?
C’est mon court-métrage de deuxième année à la NYU, «Victoria para Chino», qui a donné naissance à Sin nombre. Quand j’ai écrit «Victoria para Chino», je voulais faire un film qui dise quelque chose de l’époque actuelle, mais je n’avais pas encore d’idée précise. Et puis j’ai lu un article de «une» du New York Times qui avait pour sujet un camion rempli d’immigrés, abandonné à Victoria au Texas sous une chaleur suffocante: dix-neuf d’entre eux étaient morts, asphyxiés ou déshydratés, y compris un père et son fils de 5 ans. Je n’étais pas sûr d’être capable de raconter une histoire pareille et j’ai commencé à faire des recherches sur l’immigration clandestine. Bien qu’ayant vécu en Californie – avec un beau-père d’ori- gine mexicaine qui menaçait de m’envoyer récolter les fruits si je n’étais pas sage -, et ayant régulièrement entenduparler des histoires d’immigration clandestine, je ne m’étais jamais vraiment intéressé au sujet. Pour des raisons que je ne m’explique pas, cette histoire m’a forcé à redécouvrir quelque chose qui avait toujours été autour de moi.
En faisant des recherches et en tournant au Mexique, j’ai entendu parler du côté latino-américain de l’im- migration. On s’imagine un seul trajet: Mexique - Etats-Unis, mais en réalité il y a des Honduriens, des Guatémaltèques et des Nicaraguayens qui voyagent vers le Nord pour arriver au Mexique et de là, conti- nuent jusqu’aux Etats-Unis. Traverser le Mexique est peut-être plus dangereux que traverser la frontière américaine. On peut trouver plein d’informations dans les livres ou sur internet, mais j’ai préféré me faire ma propre idée en me rendant sur place. Le court-métrage a été projeté au Festival de Sundance en 2005, et on m’a demandé d’écrire un scénario pour l’atelier du Festival. Je n’ai eu que deux semaines pour écrire une ébauche.

Pourquoi avez-vous décidé d’aller sur place ?
Je trouvais bizarre qu’on puisse tirer profit de l’histoire de vrais gens risquant leurs propres vies sans aller sur place et partager un peu le risque… Au cours de l’été 2005, je suis allé au Chiapas et à Tapachula avec des amis qui avaient travaillé sur mon court-métrage. Nous avons parlé avec la police locale, visité des prisons où nous avons rencontré des membres de gangs qui ont participé au trafic clandestin d’immigrés.
Nous sommes allés jusqu’à la fron- tière où nous avons vu des radeauxsur le fleuve Suchiate entre le Guatemala et le Mexique. Nous avons rencontré des immigrés dans des gares, des dépôts, des foyers, dont un qui est réservé à ceux qui ont été blessés dans les trains: des gamins de 16 ans qui ont perdu leurs deux jambes, par exemple. Ces gens-là étaient en route vers le Nord, vers une vie nouvelle pour eux et leur famille et ils se retrouvent immobilisés et blessés, loin de tout. Une nuit, à 2heures du matin, j’ai abandonné mes amis et j’ai sauté dans un train de marchandises avec deux Honduriens que j’avais rencontrés la veille. Je les avais invités à dormir à mon hôtel au lieu de passer la nuit au dépôt.
Nous avons tous sauté sur le train et nous avons traversé le Chiapas. Ce qui s’est passé au cours de ces 27heures de voyage constitue la base de Sin nombre : l’attaque des bandits à laquelle nous avons assisté de loin et la camaraderie parmi les im- migrésont enrichi mon idée de départ.

Comment s’est déroulé ce voyage ?
Il ne s’était pas passé trois heures que le train a été attaqué. Il s’était arrêté et j’ai entendu des coups de feu, qui résonnent toujours plus fort qu’au cinéma, et les voix des immigrants qui disaient: «Pandillas! Pandillas! » Des bandits, des bandits!Je n’ai pas bougé, le train a redémarré. Au matin, j’ai appris qu’un clandestin guatémaltèque qui ne voulait pas donner son argent avait été tué et jeté du train…
Au total, j’ai fait trois voyages successifs. J’ai vu parfois des choses inimaginables, mais dans la seconde, tout rentrait dans l’ordre. Le voyage est d’une banalité étrange, c’est surprenant. J’ai adopté la philosophie ambiante: quoi qu’il arrive, que ce soit bien ou pas bien, on est entre les mains de Dieu. Si on se retrouve sur le toit d’un train, complètement déshydraté, on se dit: «Il va pleuvoir. On récoltera de l’eau.» Si des bandits attaquent le train: «On va s’enfuir et on reviendra quand les bandits seront partis.» Il ne faut jamais dramatiser. Instinct de survie, peut-être.

Qu’avez-vous appris des immigrés qui vous a permis de raconter l’histoire de Sin nombre ?
Tous les immigrés que j’ai rencontrés savaient que le voyage et cette vie qui les attendait seraient durs. Aucun d’eux ne s’attendait à une vie de rêve avec de l’argent facile. Plus personne n’a cette vision utopique.
Tous font le voyage par nécessité. Chez eux, ils gagnent 45 lempiras par jour et le lait en coûte 15. Certains ne gagnent pas assez pour nourrir leur famille dans ce pays où l’économie est en pleine crise. Au début, je me suis senti évidemment mal à l’aise parmi les clandestins. Pourtant, assez vite, j’ai été accepté comme une présence étrange, mais tolérée. Nous avons ri ensemble en échangeant nos histoires, nous avons souffert ensemble de la chaleur, et nous nous sommes entraidés sous l’orage et lors des descentes de police. J’ai eu peu à peu l’impression d’accumuler suffisamment d’expérience pour en tirer un film.
Ce n’était pas comme une «mission», mais presque par accident, l’histoire que j’étais en train d’écrire était un peu devenue la mienne. Quand je disais à mes compagnons de voyage qu’il s’agissait d’un film, pas d’un reportage journalistique, ils étaient plutôt amusés. Ils n’étaient pas gênés que je sois un «gringo» - même si l’un d’entre eux m’a demandé si j’allais donner le rôle principal à Leonardo DiCaprio. A la fin du voyage, je me suis senti responsable et redevable. Je devais raconter leur histoire.

Qu’est-ce qui fait avancer les personnages principaux ?
Le film parle de gens d’aujourd’hui qui décident de changer de vie et d’environnement, voire de tenter leur chance ailleurs. Smiley veut faire partie d’une communauté. Il a été élevé par sa grand-mère et n’a pas de modèle familial sur qui s’appuyer. Casper, membre du gang Mara, est son exemple. Casper et Sayra veulent construire la famille qu’ils n’ont jamais eue. Dès qu’ils se rencontrent, il se noue entre eux un lien de confiance inébranlable. Ils deviennent inséparables, même si à la fin, ils se retrouvent physiquement séparés. Cette idée de famille est essentielle, et, à mes yeux, universelle.
On pourrait dire du film qu’il parle de la désintégration et de la reconstruction de la cellule familiale sous ses formes les plus variées. Ma productrice, Amy Kaufman, pense que le film retrouve la structure d’une tragédie grecque. Moi, je pencherais plutôt pour un western. Mais il s’agit à coup sûr d’une histoire assez traditionnelle.

Y a-t-il eu des moments difficiles lors du tournage ?
Parfois il m’arrivait de regretter de ne pas avoir écrit un scénario sur deux personnes en train de parler tranquillementà la terrasse d’un café. On a dû gérer des trains, la pluie, des centaines de figurants, de fréquents changements de lieux de tournage, des effets spéciaux. Pour tout installer et ensuite tourner ce que je voulais exactement, ça prenait un temps fou. En plus, on avait un plan de tournage très réduit.
On avait prévu de partir du Honduras et d’aller jusqu’au Texas. Mais c’était beaucoup trop cher et on ne pouvait pas filmer tout le long de la traversée. On a choisi des décors naturels magnifiques, mais sans vraimentpouvoir en profiter parce qu’il fallait déjà passer au décor suivant. On ne pouvait pas rester plus de trois jours dans un même endroit. Généralement on ne restait même qu’une journée. Par chance, on avait une deuxième équipe qui filmait ce qu’on ne pouvait filmer.

Où avez-vous tourné Sin nombre ?
Rien que dans la zone de Mexico, on a trouvé des lieux totalement différents. Par exemple, Orizaba, magnifique avec ses couleurs et sa lumière, ou Naucalpan, où les maisons sont construites à flanc de vallée…

Comment avez-vous travaillé avec les acteurs ?
Nous avons choisi des acteurs d’Amérique latine. Je voulais que les acteurs saisissent bien l’intensité de leurs personnages. Avec Carla Hool, la directrice du casting, on a choisi des acteurs qui avaient de l’ex- périence, comme Paulina Gaitan, qui joue Sayra, et d’autres qui n’en avaient aucune, comme Edgar Flores, qui joue Casper. Paulina me donnait quatre versions d’une interprétation alors qu’Edgar se contentait d’être lui-même. C’était un mélange très réussi, qui a permis de conserver l’authenticité des situations.
Les acteurs chevronnés ont aidé les novices. J’aime donner des conseils et ne pas uniquement diriger. Je demande souvent à un acteur de parler à un autre acteur. D’égal à égal. J’ai appris pas mal de choses en tournant mon court-métrage. Quand j’ai des enfants et des adultes dans une scène, je leur demande de passer du temps ensemble en dehors des heures de tournage, pour qu’ils développent un lien qui paraîtra ensuite naturel devant la caméra.
 

Box-office au 21 Janvier 2010

  • Paris 14h : 671 entrées
  • 1er jour IDF : 3 358 entrées
  • 1ère semaine IDF : 30 727 entrées
  • Cumul IDF : 74 200 entrées

  • 1ère semaine France : 47 426 entrées
  • Cumul France : 124 621 entrées