Notes de Prod. : Sogni d'oro

Entretien avec Nanni Moretti

Vous faites souvent référence au cinéma italien dans vos œuvres. Que pensiez-vous de la production cinématographique italienne lors de la préparation de Je Suis Un Autarcique ? Est-ce que tourner en Super 8, avec un petit budget, vous semblait une solution pour le cinéma italien ?
Je dois dire avant tout que je ne considérais pas Je Suis Un Autarcique comme un film à petit budget : à l’époque 3 millions de lires, ce n’était pas rien, d’autant plus pour un film tourné avec des amis en Super 8. Et je ne pensais pas du tout que de nombreux petits films en Super 8 pouvaient sauver le cinéma italien de la crise – on parlait déjà de crise à cette période ! A cette époque, j’aimais beaucoup le cinéma d’auteur des années 60 et en ce qui concerne le cinéma italien, les premiers films de Bellocchio, Pasolini, Ferreri, Taviani, Bertolucci, Olmi, etc.... Ces films annonçaient un nouveau cinéma et une manière de vivre différente. Ils se penchaient en même temps sur le language cinématographique et sur la société.

Avez-vous pensé dès Je Suis Un Autarcique que vous seriez le personnage central de vos films ? étiez-vous acteur par hasard ou par nécessité ?
Dès mes premiers court-métrages en Super 8, il était naturel pour moi d’être à la fois devant et derrière la caméra. Et en même temps, c’était naturel de raconter mon environnement politique, social et générationnel et cela avec ironie.

Après le succès de Je Suis Un Autarcique, la critique vous a considéré comme cinéaste emblématique de la nouvelle génération et le porte-parole d’une jeunesse qui ne se reconnaissait pas dans son époque. Comme certains jeunes s’engagent dans des mouvements politiques, est-ce que le cinéma était pour vous un moyen de s’engager politiquement ?
Non, pour moi réaliser un film était un moyen de raconter une histoire et d’indiquer quel sentiment était à l’origine de cette histoire. A la fin du lycée, j’ai commencé à tourner des films en Super 8 car instinctivement, je sentais que le cinéma était le meilleur moyen d’expression pour communiquer aux autres ce que je ressentais intérieurement. Je n’aime pas ces films qui veulent changer l’opinion des spectateurs. Même à 20 ans, je détestais ces mauvais films qui se contentaient d’avoir un sujet fort, un argument « important ».

Vous êtes un citoyen engagé et plusieurs de vos films analysent l’évolution de la gauche italienne. Avec La Cosa, vous décidez pour la première fois de réaliser un documentaire sur les mutations au sein du Parti Communiste Italien. Pourquoi avoir choisi cette fois-ci le genre documentaire ?
J’ai filmé une assemblée d’une section du Parti Communiste Italien dans le quartier populaire du Testaccio à Rome. J’avais su que, pour la première fois, des militants se réunissaient pour débattre de la proposition du secrétaire du Parti, Achille Occhetto, qui invitait à un changement radical du PCI. J’ai appelé un cadreur et un ingénieur du son et nous avons tourné en 16 mm. Je n’avais pas en tête de projet précis mais cette journée de tournage m’a convaincu de continuer. J’ai tourné ainsi dans plusieurs villes italiennes et il en est sorti un documentaire.

Dans Le Jour De La Première De « Close-up », on vous découvre exploitant,
préparant méticuleusement la sortie du film d’Abbas Kiarostami. Qu’est-ce qui vous a poussé à ouvrir votre propre salle (Cinema Nuovo Sacher) à Rome ?

Quand nous avons décidé en 1991 avec Angelo Barbagallo d’ouvrir le Cinema Nuovo Sacher à Rome, les salles étaient paradoxalement des lieux « repoussoirs », peu accueillants. Je décidais alors d’ouvrir un cinéma qui n’était pas « contre » le public. Un lieu agréable, accueillant, avec de bonnes conditions de projection. Une salle où montrer les films que, en tant que spectateur, j’aurais aimé voir. Heureusement, depuis cette époque, la situation des salles à Rome et en Italie s’est améliorée.

Tous vos films sont visionnaires : les effets néfastes de la télévision, le théâtre d’avant-garde, la politique italienne, etc...: vous avez un sixième sens ?
Non, je n’ai aucun sixième sens. Je cherche simplement à regarder avec attention le monde qui m’entoure.

Note de distribution

Près de trente années se sont écoulées entre Je Suis Un Autarcique (1976) et Le Caïman (2006). Entre ces deux dates, et en attendant son prochain film, Nanni Moretti n’a cessé de s’interroger sur des thèmes aussi divers que le cinéma italien, la vie politique italienne ou encore les devoirs du citoyen. Perspicace et engagé, c’est en s’intéressant dans plusieurs de ses films aux évolutions politiques de son pays qu’il y dépeint avec une analyse fine de la vie politique italienne (Palombella Rosa, La Cosa - un documentaire sur les transformations au sein du Parti Communiste Italien en 1991), de l’accession au pouvoir de Berlusconi (Aprile), des liens entre pouvoirs politiques et médias et leurs dérives, ou encore des maux de l’Eglise catholique (La Messe Est Finie). Visionnaire, c’est le mot qui le définit le mieux. A posteriori, on ne peut que constater tout au long de sa filmographie, la justesse avec laquelle il a décrit les conséquences d’une situation dont il était le témoin (tout comme l’étaient d’ailleurs l’ensemble de ces compatriotes). C’est pour ces raisons qu’il semble opportun et même indispensable de faire découvrir (ou redécouvrir) les premiers films de Nanni Moretti. Son implication (le caractère autobiographique des principaux personnages qu’il interprète lui-même), ses revendications, ses analyses sont présentes dès sa première œuvre. Je Suis Un Autarcique (qui annonce clairement sa volonté de liberté) apporte une vraie fraîcheur et explore de nouveaux thèmes par rapport à la production cinématographique italienne de l’époque. Avec une grande maturité, il exprime les angoisses de sa génération dans un style mélangeant comédie et mélodrame. Ce sera sa marque de fabrique tout au long de ses films.
Par ailleurs, les thèmes de l’industrie cinématographique et de l’influence des télévisions constituent aussi un formidable moteur créatif pour Nanni Moretti. Si cette thématique est en filigrane dans Ecce Bombo, qui traite plus de sa propre insatisfaction familiale, sociale et sentimentale, elle est le fil rouge de Songi D’oro, où la concurrence entre réalisateurs est arbitrée par la télévision de manière spectaculaire (au sens premier du terme). Plus récemment, Le Caïman est un film militant pour la liberté culturelle. On en est encore le témoin dans ses court-métrages Le Jour De La Première De « Close-up », Journal Du Caïman et Diario Di Uno Spattatore qui, ce qui lui paraît une évidence, est pour nous une révélation de la difficulté pour un cinéma engagé d’exister dans l’Italie Berlusconienne.