Quelle première chose vous dites-vous lorsque vous pensez au sujet de votre film ?
Je ne pense pas en terme de sujet. Il n' y a pas de sujet dans un film. Il n'y a que des questions, orientées par un regard. Au fond, plus que pourquoi ce “sujet”, je me demande si les questions que le film essaye de soulever sont légitimes. Et si le regard qui les accompagne est responsable. C'est plutôt ça qu'il est difficile d'assumer et d'interroger. En tout cas, pour moi, bien plus que le choix d'un “sujet”.
Quelles sont ces questions ?
A la volée,je dirais qu'elles tournent toutes autour du “mythe d'Œdipe”. Certains préfèrent dire “complexe d'Œdipe”, d'autres “fantasme d'Œdipe”. Pourquoi ces nuances ? Qu'est-ce qu'elles cachent ? De quoi se protège-t-on derrière ces formulations à la fois théoriques et si banalisées aujourd'hui ? Comment ce “concept” galvaudé peut-il être convoqué de manière si courante et parfois badine (tests pour “évaluer” son complexe d'Œdipe dans la presse féminine...), alors qu'il est toujours aussi difficile et tabou de parler de désir d'inceste. Tout à coup, les mots manquent, deviennent inconvenants. Mais au fond, on parle de la même chose. Je ne parle là bien sûr que de la notion fantasmée de l'inceste. Pas de l'inceste réel. Qui lui est un drame humain, un crime. (Reconnu comme tel par la loi depuis peu...)
Comment vous est venue la volonté d'aborder ce thème ?
Une fois de plus il n'est pas question d'aborder un “thème”. Je n'ai aucune légitimité pour ça. Mais plutôt d'aller explorer ce qui dérange, ce que ça dérange. Par exemple, qu'est-ce qui peut faire dire à certaines victimes d'inceste, que la violence sexuelle à laquelle elles ont été soumises, représente pour elles le plus beau témoignage d'amour ; qu'il n'y a pas d'amour plus fort, qu'elles ont été l'objet du plus absolu des amours, etc. Ces témoignages sont tout aussi bouleversants qu'insupportables. Tout autant que le constant déni des “bourreaux”. C'est un des rares crimes qui n'est jamais reconnu par ceux qui s'en rendent coupables. J 'ai donc voulu m'interroger sur les enjeux affectifs très complexes,pervers et ambivalents à l'œuvre dans ce type de relation. Par ailleurs, l'inceste est un tabou qui en fait un mal transparent, insaisissable, interdit d'énonciation, de socialisation. Je me suis demandée si un film pouvait, avec au fond les mêmes moyens que ceux qui restent aux victimes, (une parole interdite, un corps qui dit) en rendre compte ? Ou pas...
Pourquoi avoir choisi l'inceste filial ?
Parce qu'il est probablement le plus destructeur et celui qui échappe le plus à tout entendement pour la victime. On ne se remet pas plus de l'abus d'un frère, d'un oncle ou d'un grand père. Mais je crois qu'il est impossible pour la victime de comprendre une telle preuve de désamour lorsqu'elle est exprimée par un père. Celui dont l'amour est censé protéger, aider à se construire, aider à vivre. Et ce qu'il y a de très troublant c'est que ce qui accompagne cet acte de soumission, extrêmement violent, c'est une parole d'amour : « C'est pour ton bien... », « C'est parce que c'est nous... » ,« Tu sais comme papa t'aime... » Et il est terrible et fascinant qu'on puisse à la fois détruire physiquement, affectivement, sexuellement, et psychologiquement son enfant tout en nourrissant un mensonge d'amour. Auquel l'enfant croit. Doit croire. Pour pouvoir supporter. « Puisque c'est mon père, il m'aime. D'ailleurs il me le dit. Donc s'il me fait “ça”, c'est par amour... ». C'est cette illusion folle à laquelle se raccrochent beaucoup de victimes - enfant, mais souvent encore à l'âge adulte - que je voulais explorer.
Pourquoi avoir choisi que l'histoire se déroule dans un milieu aisé et cultivé ?
Le milieu “aisé” c'est effectivement un choix mais pas pour signifier ce que l'on sait déjà : que l'inceste est un drame qui touche tous les milieux, et pas seulement ceux que l'on a trop longtemps stigmatisés, les milieux dits “défavorisés”- comme si l'on voulait alors ajouter du drame social au drame humain... Cela n'a évidemment rien à voir. En revanche, là où il y a un vrai choix, c'est celui de faire du père incestueux un homme qui a réussi. Un homme que l'on pourrait envier : il est plutôt séduisant (tout au moins
Bruno Todeschini l'est...), il a de l'assurance, une belle femme, une grande maison (!), un métier “artistique”... C'est un musicien, donc a priori un homme que l'on pourrait qualifier de “sensible”. Qu'est-ce qui fait que cet homme, dont l'ambition est de transmettre par la musique des émotions immédiates, fragiles (à sa fille, puisqu'il lui enseigne son art, tout comme à n'importe quel autre public), qu'est-ce qui fait donc que cet homme puisse avoir de telles pulsions destructrices envers son enfant ? C'est une vraie question.
Pour quelles raisons avoir situé votre histoire à la campagne, au cœur de la forêt ?
Pour une raison d'abord très simple, cette histoire m'a été inspirée par la campagne et je l'ai écrite à la campagne, en Bourgogne. Par ailleurs, la souffrance que porte le personnage principal n'est pas visible socialement. C'est le corps qui la porte, qui en devient le lieu d'énonciation. Au contact des matières, des éléments physiques et bruts de la nature, le corps d'Eve peut s'éprouver librement. Ou tout au moins tenter de. Ses désirs peuvent s'incarner,même coupables,même déplaisants. Dans un langage libre de tout jugement.
Faut-il voir dans la forêt un lieu de conte pour enfants ?
Pas vraiment. Même si de nombreux contes anciens évoquent plus ou moins directement cette notion de désir d'inceste, ce n'était pas une référence directe pour moi. Ici, la forêt est avant tout un lieu - muet et violent - où le personnage d'Eve tente inconsciemment de se réapproprier son corps, de convoquer le plaisir, le désir, le dégoût. Juste pour se dire que son corps est encore vivant. Qu'il est encore une matière sensible, réactive.
Quelle est l'importance du toucher dans votre film, le toucher entre les personnages, le toucher entre les êtres humains et les éléments de la nature ?
Il est fondamental. Pour Eve,tout passe par là. Elle réapprend, physiquement, à départager ce qui peut donner du plaisir de ce qui peut faire souffrir. Tout est encore mêlé dans sa tête. Elle est comme un enfant à qui l'on apprend à distinguer des sensations opposées (sucré/salé, chaud/froid...) Il n'y a pas de mot pour ça.Il n'y a que la basique et primaire épreuve physique.
Comment avez-vous déterminé certaines séquences, certains moments qui sèment un sentiment d'étrange, comme la main de l'héroïne qui plonge dans un panier d'escargots,ou ses mains qui “roulent”doucement dans une rivière ? Etait-il important qu'ils soient nombreux et réguliers ?
Il n'y a pas de volonté particulière de produire de l'étrangeté. Juste de regarder une jeune fille qui fait l'expérience de sensations nouvelles, inconnues. Celle du plaisir par exemple. Qui est une notion très trouble chez les victimes d'inceste, très difficilement dissociable d'un sentiment de culpabilité. Les escargots, par exemple, l'attirent, dans la masse voluptueuse qu'ils forment.Pour nous c'est repoussant.Ces moments d'expérience physique reviennent régulièrement dans le film parce qu'ils sont en quelque sorte des paliers pour Eve. Comme un enfant, au fond, elle réapprend.
Ce réapprentissage passe beaucoup par le silence. Pourquoi ce choix ?
J'ai eu recours au silence, parce que l'inceste ne se dit pas,ne s'entend pas. C'est une blessure secrète. Ce qui est fondamentalement blessé chez une victime, c'est la langue et la faculté d'y penser. Eve parle peu. Elle n'a rien à dire à quiconque d'autre qu'à son père, elle ne peut surtout rien dire aux autres de la quête qui la mène jusqu'à lui. Mais ce qu'elle ne dit pas,son corps l'exprime. Je souhaitais aussi par ces silences, contraindre le spectateur à regarder seul,sans être accompagné, guidé par une narration classique, ou par des dialogues explicatifs. L'idée n'est pas pour autant de perdre le spectateur, mais de le forcer à se dire : Pourquoi ce sujet est-il traité de cette manière ? Qu'est-ce qu'on me demande de regarder ? Pourquoi on me demande de le regarder ainsi ? Ou, de l'entendre ainsi ? L'idée était, en évitant tout traitement spectaculaire ou frontal de déranger, d'inquiéter, en douceur...
Cela passe aussi par vos choix de cadre ?
Oui peut-être. Tout en étant très précis dans le choix d'un cadre, donner une valeur ajoutée à ce qui n'est pas dans le cadre justement, à ce qui est hors champ, peut faire naître l'angoisse. C'est toujours plus inquiétant de devoir aller chercher ce qui ne nous est pas montré. Parce qu'il faut y aller avec ses propres appréhensions. C'est ça qui est dérangeant. Ce sont des questions que l'on a beaucoup discutées avec
Julien Hirsch, Et alors que ni l'univers, ni le “sujet”de Sois Sage ne s'y prêtaient vraiment, on s'est, au fond, beaucoup inspirés de films d'action américains, comme
Collateral de Michael Mann ou
Face Off de John Woo.
Est-ce que cela passait aussi par la gestion de la durée des plans ?
Je suis monteuse donc la durée d'un plan est une notion à laquelle je suis sensible. Il m'apparaissait que pour raconter cette histoire, certains plans devaient avoir une certaine “durée”, un temps de révélation, presque au sens chimique du procédé. Mais cela implique toujours un risque, parce qu'un plan, s'il est trop court, ne se livre pas, ne raconte rien, mais s'il est trop long, c'est la même chose, parce qu'il se vide. Il faut lui trouver sa bonne durée avant même le montage, dès le tournage. Et c'est toujours compliqué, parce qu'au tournage, le plan, dans le temps de sa fabrication n'est pas mis en relation avec celui qui le précède ou qui le suit. Le rythme du film s'est écrit au tournage, notamment avec les nombreux mouvements de caméra que l'on a imaginés avec Julien. Et paradoxalement, plus ces mouvements étaient nombreux, plus ils ralentissaient le rythme de la narration. Tout simplement parce qu'ils devaient accompagner le personnage d'Eve, sans la brutaliser. L'objectif était de l'apprivoiser, de l'approcher en douceur, lui donner petit à petit la possibilité de se laisser regarder, décrypter.
Pourquoi avez-vous choisi Bruno Todeschini pour incarner le personnage ambigu du père ?
L'envie de proposer le rôle à Bruno a été très fortement déclenchée par l'interprétation qu'il a livrée dans un film de Nobuhiro Suwa,
Un Couple Parfait. C'est un comédien qui dégage une très grande assurance et un vrai trouble physique qui le rendent insaisissable. À son corps défendant, il porte beaucoup d'ambiguïtés, dont il a su nourrir le personnage, avec toute l'élégance qui caractérise parfois les pires des criminels.
Et Anaïs Desmoustier ?
Anaïs, dans la vie, n'a rien du personnage qu'elle interprète. C'est une comédienne extrêmement vive, extrêmement gaie, elle a une intelligence très réactive ; plus qu'impulsive,je dirai qu'elle a un rapport physique et rapide au monde. Elle est présente. C'est toute la force de son jeu, quel que soit le personnage qu'elle interprète. Anaïs est quelqu'un qui maîtrise, sans le savoir. Elle a une très grande maturité qui se conjugue avec une troublante innocence de jeu. Elle n'est au fond, par certains points, pas si éloignée du personnage...