Notes de Prod. : Solitaire

Influences

Quand j'étais jeune, j'adorais les BD d'horreur. J'appréciais tout particulièrement les histoires surnaturelles et les récits de science-fiction. Les vieux films d'horreur d'Universal ou de la Hammer passaient à la télé pendant que ma mère faisait le repassage et que je me cachais derrière le canapé. Mes premiers souvenirs de cinéphile remontent à L'Etrange Creature Du Lac Noir, Dracula et à La Nuit Du Loup-garou. Mais quand on est gamin, ces images possèdent une force incroyable et j'ai été très marqué par ces films. Adolescent, j'ai eu la chance de voir un film formidable intitulé Northern Safari réalisé par l'Australien Keith Adams. Ce petit film auto-financé, qui était projeté dans toutes les mairies et les écoles australiennes, racontait les aventures d'une famille dans le nord du pays à la fin des années 60. On y voyait des buffles, des paysages extraordinaires et d'énormes crocodiles – ces images ont fait germer des tas d'histoires dans mon esprit, des histoires de lieux mythiques pleines de créatures monstrueuses qui se déroulaient dans mon propre pays : l'Australie.

Peu après, j'ai entendu parler d'un crocodile solitaire qui s'en prenait à des chalutiers du Northern Territory. Ce fait divers m'a fasciné et s'est avéré être l'une des principales sources d'inspiration de Rogue. Les journaux évoquaient plusieurs attaques de chalutiers entre septembre 1978 et juillet 1979 par un énorme crocodile mâle surnommé "Sweetheart" par les gens du coin. La première attaque a eu lieu en 1974. Trois personnes étaient en train de pêcher sur un bateau la nuit lorsque le crocodile les a surpris, a planté ses crocs dans le moteur et a secoué le bateau violemment. L'un d'entre eux a été jeté par-dessus bord mais a réussi à se hisser de nouveau à l'intérieur. Lorsqu’un autre a redémarré le moteur, le crocodile s'en est pris à l'hélice. En 1976, une attaque du même genre s'est produite. Cette fois, le crocodile a endommagé le carénage et percé la coque en aluminium. La même année, il a heurté un chalutier par le fond, l'a renversé, puis a refait surface. En 1978, il a attaqué un bateau qui était amarré, endommageant le moteur, et a coulé un chalutier. Au final, les gens du coin ont décidé de le neutraliser parce qu'il représentait une menace pour les pêcheurs de la région.

Sweetheart a été attrapé en juillet 1979 et il est mort peu après avoir été capturé. Son squelette, mesurant plus de 5 mètres de long, est désormais exposé au Northern Territory Museum. A plus d'un titre, Solitaire est l'adaptation cinématographique de l'histoire de Sweetheart : il s'agit d'une bête si gigantesque que personne ne lui faisait peur. Ce fait-divers, comme les images de Northern Safari, ont suscité chez moi une fascination pour les crocodiles et la région du Northern Territory. En écrivant, réalisant et produisant Solitaire, j'ai fini par rendre hommage aux films de monstre de mon enfance

Le financement du film

Il y a un peu plus de dix ans, j'ai écrit la première version du scénario en cinq semaines sur un ordinateur que j'avais emprunté, à une époque où je dormais sur le canapé d'un copain. Il m'a fallu pas mal d'années pour concrétiser le projet. Car si j'ai réuni le budget il y a quelques années, le projet n'a malheureusement pas décollé. Grâce au succès de Wolf Creek, qui m'a fait connaître comme cinéaste, j'ai pu aborder mon deuxième film dans un tout autre contexte. Tout d'un coup, j'ai reçu des tas de propositions de scénarios émanant de grands studios du monde entier. Mon univers avait changé du jour au lendemain. Je me suis retrouvé à Sundance, à Cannes, et j'ai rencontré des stars. Wolf Creek m'a ouvert des horizons inouïs. Un an plus tôt, je vivais littéralement dans mon bureau, je dormais sur un canapé parce que j'essayais de décrocher le financement d'un film à petit budget. Peu après, je me suis retrouvé à Los Angeles et j'ai rencontré Brad Pittqui m'a dit "Mon vieux, j'ai adoré votre film." Je me suis dit que c'était peut-être le moment de ressortir mon vieux projet et d'aller voir les studios en leur demandant "Vous aimez les crocodiles ?"

Le casting

Pendant la phase d'écriture, j'ai une image très précise de mes personnages. En fait, je remplis de petits albums d'images et je rassemble tout un tas d'objets qui m'aident à me concentrer sur le style et la caractérisation de mes personnages. Le casting peut s'avérer exténuant, mais c'est sans doute la partie la plus critique du boulot d'un réalisateur. C'est clairement la phase du travail qu'il faut mener à bien pour que l'intrigue soit vraisemblable et tienne la route. On m'a conseillé de confier le rôle de Kate à Radha Mitchelltrès en amont du projet, et je n'ai pu penser à personne d'autre après coup. Pour moi, elle a une vraie présence à l'écran et elle incarne le personnage de manière totalement vraisemblable. J'ai découvert Michael Vartandans la série Alias. On s'est parlé au téléphone et, à un moment donné, j'ai joué le tout pour le tout et je lui ai dit "Ecoute, je préfère te prévenir que ce tournage ne va pas être de tout repos. Il n'y aura pas de caravanes, mais il y aura de vrais crocodiles, des serpents et des moustiques. Je ne suis pas sûr que tu aies vraiment envie de tourner ce film..." Cela l'a intrigué. Et puis, il a vu Wolf Creek, il a apprécié le jeu des comédiens et il nous a donné son accord. Sam Worthingtona tourné un bout d'essai et il correspondait tellement au personnage de Neil que ça nous a vraiment donné la chair de poule. Il n'y a sans doute pas de plus grande joie pour un scénariste que de voir un personnage dans lequel on a investi tant d'énergie si bien incarné par un comédien. A partir de là, le personnage prend vraiment son envol.

Le tournage

J'imagine que n'importe quel tournage connaît ses moments de crise, où on a le sentiment que tout va s'effondrer comme un château de cartes, mais j'ai l'impression qu'on en a vécus plus que d'autres... Avec le recul, je n'en reviens pas qu'on ait survécu à ce tournage quand je repense à toutes les catastrophes qui se sont accumulées sur nos têtes. Tout d'abord, on faisait la course avec la météo. Pendant des mois, alors qu'on était en pleine phase de préparation, on se demandait "C'est bien la saison des pluies ?", "Est-ce qu'il a commencé à pleuvoir ?" Pour que le tournage, d'une durée de 13 semaines, se déroule normalement, il fallait qu'on puisse se déplacer dans la région du Northern Territory avant la saison des pluies. On disposait de notre propre service météo qui surveillait le moindre changement climatique. On demandait aux anciens et aux gens du coin s'ils savaient pourquoi la saison avait du retard et quand elle devrait commencer. Si il se mettait à pleuvoir, il faudrait qu'on attende six mois de plus avant de démarrer le tournage. Mais on ne pouvait tout simplement pas se le permettre. Il fallait qu'on puisse revenir du tournage des scènes d'extérieurs dans le Northern Territory pour aller tourner les scènes d'extérieurs jour sur une île qu'on bâtissait dans un immense lac de la région de Victoria. Après cela, nous avions cinq semaines de tournage de nuit avant qu'on ne termine le tournage dans un entrepôt désaffecté qui nous servait de studio. Par chance, la saison des pluies n'a pas commencé. On a emmené nos 70-80 comédiens et techniciens dans le Northern Territory et le tournage a démarré. On avait une armada de bateaux qui suivaient le bateau "principal" toute la journée.

Radha a piloté le bateau depuis le premier jour. Elle n'avait jamais navigué auparavant, mais elle a pris un cours d'une heure la veille du tournage ! Durant l'essentiel du tournage, il y avait plus de 70 techniciens répartis sur six bateaux qui sillonnaient un fleuve infesté de crocodiles, tandis que 9 comédiens et un chien se trouvaient sur une petite embarcation par 50°C loin de tout. Qu'est-ce qui aurait pu mal tourner ? Nous avons travaillé en étroite collaboration avec le Conseil du Northern Territory et les dépositaires des lieux où nous avons tourné – et on nous a accordé l'autorisation de tourner dans des lieux incroyables. La beauté spectaculaire de ces endroits me hantera toute ma vie. Je me sens très chanceux d'avoir pu tourner dans un lieu aussi magique, éternel et unique.

L’antre de la bête

Nous avons construit un immense plateau de 60 m x 40 m pour le repaire du crocodile dans un studio improvisé à Melbourne. a passé l'essentiel des quatre semaines de tournage dans le repaire, plongé dans de l'eau sale, maquillé et harnaché de prothèses, à se battre contre de faux crocodiles en animatroniques. C'était un décor hostile et le dernier jour du tournage de ces plans d'effets visuels, on a été bien soulagés. Il ne restait plus qu'à mettre au point le crocodile en post-production.

L’île

Nous avions cinq semaines de tournage de nuit sur l'île. On nous a conseillé de trouver un moyen de tourner les scènes d'extérieurs nuit en studio, non seulement parce qu'il s'agit d'un décor qu'on maîtrise davantage, mais aussi en raison du caractère exténuant des séquences de nuit. Pour plusieurs raisons, on n'y est pas parvenu. Du coup, on a fini par construire une île artificielle au milieu d'un lac qui ressemblait au décor du Northern Territory. Le rythme intensif, les conditions météo et le temps inouï qu'a pris le tournage avaient tendance à rendre les gens un peu fous. Cette atmosphère très particulière crée aussi des liens : on est un peu vampirisé par ce tournage où on se retrouve à 4 heures du matin autour d'un chien qu'on essaie de faire regarder vers la gauche pendant une demi- heure ! Les acteurs n'ont pas hésité à rester dans l'eau toute la nuit, tout en sachant que le lac grouillait d'anguilles. D'énormes anguilles, noires et visqueuses. Plus on traînait là, plus les anguilles avaient envie de dévorer le bout du doigt d'un des comédiens. A la fin du tournage, l'infrastructure sous l'île était infestée d'anguilles.

Les effets visuels

J'ai adoré la phase de conception des effets visuels. On a consacré des mois à réfléchir à l'aspect physique du crocodile, à sa manière de se déplacer et de passer à l'attaque : chaque détail a été soupesé pour créer l'illusion qu'il s'agit d'un véritable animal. On ne souhaitait pas que ce soit sa taille qui le rende terrifiant. Le fait qu'il soit réaliste suffit à le rendre effrayant. En fait, pendant toute cette phase, on n'a cessé d'avoir présent à l'esprit cette question : "Que ferait un véritable crocodile ?"