Notes de Prod. : Sommeil Blanc

Entretien avec Jean-Paul Guyon, réalisateur de Sommeil Blanc

Sommeil Blanc pourrait appartenir à plusieurs registres, du mélodrame réaliste au film de genre en passant par le conte de fées. Quelle était votre envie d’origine ?
Tout est parti du livre Enfantasme de G.J. Arnaud : La dimension fantasmatique qu’il a su donner à ce portrait de femme me plaisait beaucoup. J’avais justement envie d’explorer cette voie d’un fantastique à la Henry James qui repose davantage sur l’état intérieur d’un personnage, sur le mystère des êtres, plutôt que sur des évènements extérieurs. L’idée était donc bien d’être à la croisée des genres : partir d’une situation réaliste et travailler l’intériorité de Camille ; mais du point de vue de son ressenti, en m’éloignant de la psychologie. Et du coup être dans la sensation, dans l’évocation d’un monde intérieur, avec toute l’ambiguïté que cela peut comporter.

Une ambiguïté qui nous empêche de présager du déroulement de l’histoire.
Oui, cela nous a conduit, avec Lucien Carpentier, mon co-scénariste, à chercher une instabilité dans la narration : tout peut basculer en permanence, dans le fantastique, le romanesque, la violence… pour justement traduire les mouvements intérieurs de Camille, cette tension qui l’habite en permanence, mais aussi son combat pour revenir au monde.

On pourrait voir le trajet de Camille comme une forme de rédemption…
Telle qu’on l’a découvre, Camille est dans un état d’ensommeillement et Sommeil Blanc raconte son éveil. Mais cela ne va pas sans ambiguïté car il y a une vraie dimension obsessionnelle dans cette femme qui projette l’image de son fils sur un gamin sauvage. Ce rapport m’intéresse : l’obsession est un carburant existentiel, mais qui est à double tranchant. Dans Sommeil Blanc, on peut considérer que cela ramène Camille à la vie et lui permet de faire son travail de résilience, mais rien ne nous empêche de penser qu’elle s’enfonce finalement encore plus dans son isolement, ne voyant plus rien d’autre que l’objet de son désir. Cette ambiguïté est au cœur de Sommeil Blanc : on peut voir l’obsession de Camille comme une énergie vitale ou, au contraire, comme une pulsion mortifère.

Avec une part de fantastique supplémentaire quand on peut se demander si ce gamin n’est pas le fruit de son imagination…
J’espère évidemment qu’on se pose cette question pendant tout le film, mais je voulais que chacun intègre ce trouble à sa manière et conserve sa propre lecture. Il n’y a pas de révélation finale ou de fin ouverte ostentatoire : il y a le mouvement d’une femme qui va vers une forme de réconciliation. S’est-elle réconciliée avec le monde réel ou avec son monde intérieur ? Il était important que Sommeil Blanc ne dise pas les choses de manière tranchée, nette. Que le spectateur puisse y projeter sa sensibilité, qu’il se forme peu à peu son propre point de vue.

Durant Sommeil Blanc, on est effectivement à l’affût d’indices pour reconstituer le puzzle de cette histoire.
L’idée était de travailler une forme « d’inquiétante étrangeté » où la réalité se teinte de mystère et où se pose la question de la subjectivité du point de vue. Plutôt que de jouer sur les rebondissements ou l’angoisse, j’avais envie de diffuser de manière plus sourde une inquiétude sur ce qui se passe, qui se fasse l’écho du trouble de Camille et de l’ambiguïté du récit. D’où, par exemple, la maison de correction de la fin, qui est à la limite de l’irréel. Ou le fait d’avoir joué une ressemblance dans les silhouettes de Camille et de l’enfant, de telle façon qu’on puisse parfois se demander lequel des deux est à l’image dans des plans larges ou de dos. Tout ça contribuait à donner des options aux spectateurs selon qu’ils croient à ce qu’ils voient ou non. On a fait quelques projections publiques : il y a des gens qui trouvent l’histoire réaliste et d’autres ont le sentiment qu’on est plus dans une métaphore de l’état de Camille. Ces deux lectures me paraissent aussi recevables l’une que l’autre et j’aime l’idée qu’elles ne rentrent pas en conflit.

Si on prend le parti de la seconde, l’enfant serait-il la conscience de Camille ? Surtout quand il lui permet de s’affranchir du regard des autres personnages.
Complètement. Ne serait-ce parce que l’idée de conscience renvoie à celle de la culpabilité. Sommeil Blanc étant évidemment un film sur ce sujet. Camille se met à l’épreuve en essayant de sauver cet enfant : elle affronte son refoulé. C’est dans ce mouvement qu’elle va se reconstruire, mais aussi à travers ce qu’il lui renvoie. C’est le regard des autres qui nous définit en partie, et, dans le cas de Camille, son atrophie du début est un peu liée au fait qu’elle est confrontée au regard de ses proches, son mari ou sa belle-sœur, qui, s’ils ne l’énoncent jamais, la considèrent comme malade, dépressive, et la renvoie à son deuil. Ils exercent sur elle une oppression involontaire, mais très violente. Camille va finalement se libérer de ce joug et se reconstruire grâce aux regards de l’enfant et du personnage de Marc Barbé : le premier en lui permettant d’affronter sa culpabilité, mais aussi en lui restituant son statut de mère ; le second lui rendant une féminité, voire, même si rien n’aboutira entre eux deux, une sexualité.

Ce parcours ressemble, dans une certaine mesure, à celui de certaines héroïnes tragiques de littérature romantique, Henry James donc, mais aussi les Sœurs Brontë…
Oui, mais je ne voulais pas non plus d’une héroïne qui subisse le poids du destin, mais qui résiste, qui combatte. C’est d’ailleurs pour ça que je cherchais une comédienne qui ait une personnalité assez lumineuse, qui dégage une énergie de vie. Hélène est capable d’amener ce souffle, même dans les territoires les plus sombres... Au début de Sommeil Blanc, on la sent plutôt passive, face à une figure ration-nelle masculine qu’incarne son mari, mais plus ça avance plus on s’aperçoit que les rôles sont inversés. Que lui est en fait dans la fuite, dans le déni et qu’elle se décide à affronter son deuil. Il n’y a cependant pas de fautif dans le délitement de leur relation mais une déconnexion entre eux, parce que leur interprétation du monde n’est plus la même.

Comment s’est fait le choix de Julien Frison pour le rôle du jeune garçon ?
C’était un choix difficile car il pouvait faire basculer Sommeil Blanc dans le thriller s’il était trop inquiétant ou dans le mélo s’il était trop mignon… On a vu beaucoup d’enfants avec Laure Cochener, la directrice de casting et on a eu un vrai coup de foudre pour Julien. Il a un côté « page blanche » qui se prête bien aux différentes interprétations et il est parvenu à donner une tension permanente au personnage, propice à l’incarnation. Ce n’était pas un rôle évident pour lui, très en intériorité, et il a su amener toutes les nuances nécessaires. Ce fut une des rencontres heureuses de Sommeil Blanc, comme aussi celle avec le peintre Fancis-Olivier Brunet dont j’ai utilisé les toiles et qui a réalisé une série spécialement pour nous. Ses tableaux sont un peu le paysage mental de Camille et son univers, très organique, était idéal pour ce que je voulais suggérer dans le film à travers la peinture.

Vous déclinez dans Sommeil Blanc une série de motifs féminins, comme le rapport à l’eau ou une atmosphère amniotique…
J’avais précisément donné cette indication à Sandra Castello, la chef décoratrice et à Marc Tevanian, le chef opérateur, et ils sont parvenus à faire de la maison cette poche amniotique : c’est là que Camille commence à re-naître au monde, et c’est aussi là qu’elle « enfante » ce nouveau fils. Ce lieu est très important : c’est à la fois un refuge pour elle et une prison. Ce rapport à l’enfermement m’intéresse beaucoup. D’où l’utilisation du scope qui permet ce genre de travail sur l’espace : il permet de rendre oppressant les vastes décors extérieurs en emprisonnant Camille dans les remparts de la végétation et, à contrario, de l’isoler dans les intérieurs, puisqu’elle y déambule un peu comme dans les méandres de son passé. Et ainsi de faire de la maison un lieu habité par l’absence de son fils, où elle pouvait se retrouver fragilisée. Et je dois beaucoup à Marc qui a su créer ces différentes ambiances avec beaucoup de subtilité, sans jamais tomber dans l’effet, et à Sandra qui a trouvé le bon équilibre entre abstraction et réalisme dans le décor de l’Auberge… Nous avons volontairement tourné le dos au naturalisme.

D’où le lien par moments avec l’univers du conte de fées gothique ?
Totalement. Il y a quelque chose de La belle au bois dormant dans Sommeil Blanc. Pour moi, il pourrait commencer par « Il était une fois », sauf que ce n’est pas un prince charmant qui vient réveiller la princesse endormie mais son démon intérieur. C’est dans cet esprit que j’ai demandé à David Moreau, le compositeur, de travailler et il a su amener une sorte de lyrisme intérieur, proche d’un univers féerique, sans pour autant gommer la part d’ombre du récit. Les films qui me touchent le plus sont ceux qui font appel à des images profondément ancrées en nous, que ce soient des réminiscences de l’enfance ou des figures mythologiques. Elles permettent d’irriguer les films d’une forme d’inconscient collectif, qui fait d’avantage appel au ressenti qu’à la psychologie. C’est d’ailleurs pour rester dans cette notion de conte de fées que je tenais à la neige dans Sommeil Blanc. Pas de chance : elle a fondue en partie au cours du tournage ! Du coup, on a décidé de circonscrire la neige au monde de Camille et de l’enfant, et l’évacuer de l’univers réel : le village, le lac, etc. Finalement, ça a amené une strate supplémentaire, qui peut, selon la lecture, renforcer la dimension fantasmatique de ce qu’elle vit, ou, au contraire donner plus de réalisme à sa rencontre avec l’enfant et à leur isolement. Et puis, on n’est finalement pas loin de ce que raconte Sommeil Blanc : le dégel de Camille, comment elle sort de sa gangue de glace.

Hélène de Fougerolles nous parle de Sommeil Blanc

Avez-vous eu l’impression d’explorer un nouveau territoire avec Sommeil Blanc ?
C’est vrai que je n’avais jamais eu l’occasion de plonger ainsi dans l’intériorité d’un personnage qui soit aussi loin de moi, mais aussi de faire ce travail sur la retenue… J’ai vraiment dû ralentir mon rythme cardiaque pour jouer Camille : c’est quelqu’un qui est un peu comme sous l’eau… Mais qui lutte néanmoins pour refaire surface. La première scène est claire à ce sujet : plus que sortir d’un rêve, elle essaie de reprendre sa respiration, de sortir littéralement de l’eau. Ces intentions apparaissaient dans le scénario. Et je pense que c’est pour ça que Jean-Paul m’a choisie : pour qu’on sente cette énergie dans le personnage. J’ai trouvé ça très intéressant, car il y a quelque chose de lumineux chez Camille : ce n’est pas un personnage éteint, c’est quelqu’un qui est dans le combat.
 

Box-office au 08 Janvier 2010

  • 1ère semaine IDF : 588 entrées
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