« C’est une comédie sur la fin du monde », déclare le scénariste/réalisateur
Richard Kelly. Mais résumer
Southland Tales à ses aspects humoristiques serait pourtant très réducteur. A l’image de son premier film, le déjà culte
Donnie Darko sorti en 2001, il s’agit plutôt d’une œuvre qui brouille les pistes et défie les catégories.
Southland Tales est à la fois une comédie, une satire d’action, un thriller, un drame, voire une comédie musicale, mais il n’exprime qu’une seule et unique chose : la vision singulière de
Richard Kelly.
« Oui, c’est un film de Richard Kelly. Voilà encore la meilleure façon de le décrire », explique
Seann William Scott, interprète du double rôle des jumeaux Ronald et Roland Taverner.
« C’était déjà le cas avec Donnie Darko, tout le monde avait sa propre interprétation de ce dont ça parlait. Rien n’a changé depuis. »
Les origines de Southland Tales
Kelly a commencé l’écriture de son film choral apocalyptique situé à Los Angeles en 2008 juste après la présentation de
Donnie Darko au festival de Sundance 2001, où le film n’avait convaincu aucun distributeur américain (même si Newmarket Films finit par le sortir cet automne-là).
« On procédait au remontage du film en subissant une pression énorme et j’étais atrocement frustré et en colère. Je me disais que ma carrière était fichue, ou en bonne voie de s’achever puisque notre film n’avait pas été acheté et qu’il n’y avait aucune raison de penser qu’il finirait par l’être », se souvient Kelly.
« En même temps, je voulais depuis longtemps écrire sur Los Angeles, exprimer ma frustration vis-à-vis de cette ville, que je ne peux pas m’empêcher d’aimer. »
Kelly écrivit une première version de
Southland Tales sur une courte période de trois semaines et montra le résultat à son partenaire, le producteur
Sean Mckittrick. (…).
Ce premier jet comprenait de nombreux personnages encore présents dans le film achevé, comme Boxer Santoros, la star d’action frappé d’amnésie jouée par Dwayne ‘
The Rock’ Johnson, Ronald et Roland Taverner un flic et son frère jumeau interprétés par
Seann William Scott, et Zora Carmichaels, la néo-marxiste stéroïdée incarnée par
Cheri Oteri. Mais ce qui avait commencé comme une satire futuriste de Los Angeles a vite pris un tour nettement plus politique.
« Dans les mois qui ont suivi, il y a eu le 11 septembre, puis le Patriot Act et la guerre en Irak. Je me suis mis à ajouter une à une des couches de sous-texte politique dans le script et à y mêler les influences de Phillip K. Dick, Kurt Vonnegut, Andy Warhol ou encore celle du film noir », explique Kelly.
« En quatre ans, le film (…) s’est peu à peu transformé en quelque chose de plus substantiel et de plus profond. »
De nouveaux personnages ont fait leur apparition, en particulier le rôle clef de Krysta Now, une star du X lançant son propre talk show. Choisie pour ce rôle à contre-emploi,
Sarah Michelle Gellar décrit joliment le film comme
« une lettre d’amour et de haine à Los Angeles. » Dans cet esprit, Kelly a fait appel à diverses influences cinématographiques.
« J’imagine que l’on peut penser à un film comme The Big Lebowski de Joel Coen, qui reste un modèle en ce qui concerne l’attention portée aux éléments les plus vulgaires de la culture de Los Angeles. », dit-il.
« Mais n’importe quelle œuvre sur L.A., n’importe quel film noir situé dans cette ville est forcément empli d’un sentiment diffus de décadence. » (…)
30 jours de tournage
(…) Southland Tales nécessitait de créer un univers futuriste avec un budget de film indépendant.
« Mon espoir était de m’inscrire dans la lignée de films comme Brazil ou Blade Runner. Bien sûr, ce n’est ni aussi futuriste que Blade Runner, ni aussi élaboré en termes de design que Brazil. Mais mon intention était de m’approcher d’eux sur le plan de l’attention au détail et du soin apporté aux décors et à la photographie. », dit Kelly.
Pour y faire face, Kelly a réuni une équipe de haut vol constituée du chef-opérateur
Steven B. Poster, de la costumière
April Ferry et du décorateur
Alexander Hammond, qui avaient tous déjà participé à l’aventure
Donnie Darko. Pour composer la bande-originale, Kelly s’est tourné vers le musicien Techno pop Moby.
En dépit des contraintes budgétaires et d’un plan de tournage qui n’excédait pas un mois,
Sarah Michelle Gellar affirme qu’il régnait une grande camaraderie sur le plateau.
« Tout le monde était fou de joie d’être là. », raconte-t-elle.
« Manifestement, personne, y compris les membres de l’équipe, n’était en terrain connu. Le plan de tournage était très, très serré, mais on avait certains des meilleurs techniciens du moment. Et ils étaient là parce qu’ils aimaient vraiment ça. »
Un des plus gros défis pour l’équipe de
Southland Tales était que de nombreuses scènes et concepts visuels imaginés par Kelly ne figuraient même pas dans le script.
« J’espère que le film aura plus de sens à l’écran qu’il n’en avait par écrit. Parce que si on avait dû réduire le script à 90 pages pour lancer la production, le film dure a final beaucoup plus que 90 pages ! »
Le choix de Kelly de réinsérer en cours de tournage des scènes qu’il avait écartées du scénario ne fut pas facile à gérer pour les acteurs. Dwayne ‘
The Rock’ Johnson raconte en rigolant qu’il a vite renoncé à essayer d’imaginer le produit fini.
« Je suis impliqué dans ce projet et auprès de Richard depuis plus d’un an. Mais je n’essaie surtout pas de tout comprendre au film. Il y a tant d’histoires qui s’y déroulent et qui finissent par se connecter… Il valait mieux que je me concentre sur mon interprétation de Boxer Santaros. D’où il vient, où il veut aller, en quoi il croit, ce genre de truc. Parce que pour le reste, il y a beaucoup de choses que seul Richard Kelly pourrait vous expliquer. »
« C’est sans doute un peu too much pour les comédiens. », acquiesce le réalisateur/scénariste.
« Parce que de quoi ça parle, au final ? De là où va notre pays et de nos grands dilemmes actuels sur l’énergie alternative, le terrorisme, nos libertés civiles qui nous sont retirées une à une ou encore les effets potentiels de la dégradation de l’environnement sur le comportement humain, son impact neurologique et ses conséquences sur le réchauffement climatique. C’est sûr, ça fait quand même beaucoup… »
Un casting 100% pop
Pour un film traitant de sujets aussi brûlants et actuels, il peut sembler surprenant que
Richard Kelly ait choisi des acteurs surtout connus pour leurs rôles à la télé, dans des comédies et, de manière générale, associés aux aspects les plus superficiels de la pop culture. En plus de
Sarah Michelle Gellar,
Seann William Scott et
The Rock, Kelly a porté son choix sur le chanteur pop
Justin Timberlake, l’actrice/chanteuse
Mandy Moore, l’acteur télé
John Larroquette, le réalisateur culte
Kevin Smith et de nombreux comiques du show Saturday Night Live, comme
Cheri Oteri,
Jon Lovitz,
Amy Poehler et
Nora Dunn,
« simplement parce que ce show produit la plupart des gens les plus rigolos du divertissement américain », explique Kelly.
« Richard est un esprit libre qui s’aventure en dehors des sentiers battus», note
Sarah Michelle Gellar.
« Alors que le système hollywoodien n’a jamais semblé aussi calibré, Richard est exactement à l’opposé. Que ce soit le casting, l’histoire ou les mouvements de caméra, tout doit à tout prix être DIFFÉRENT… En tant qu’acteur, ce qui est attirant et qui explique qu’il soit parvenu à réunir un casting pareil, c’est l’excitation de l’inconnu, la conscience de participer à quelque chose qui n’a jamais été fait. »
« Je pense que notre approche a beaucoup à voir avec le pop art, ne serait-ce que grâce à tous ces acteurs qui sont liés à la culture populaire », poursuit
Richard Kelly. « (…) C’était fascinant de les plonger dans un tout autre contexte et de faire bénéficier un film profondément arty de leur charisme et de leur saveur pop. »
Partir en vrille
La diversité des techniques et des styles d’acteurs utilisés par
Richard Kelly dans
Southland Tales n’est pas très conventionnelle. Mais elle s’adapte à merveille à un film traitant de la tension politique dans les Etats-Unis d’aujourd’hui et de demain. Le réalisateur est convaincu que son film est susceptible de s’adresser à des spectateurs de tous bords :
« Ma sensibilité vient sans doute de la gauche, mais le film dérive vers le centre. Parce qu’il s’agit surtout de faire ressortir ce qu’il y a de marrant dans la polarisation extrême qui divise le pays depuis quelques années et de spéculer sur quand et comment tout finira par véritablement partir en vrille. » Voilà selon lui la meilleure façon de résumer cette fameuse ‘vision de
Richard Kelly’ qu’aucun autre participant au film ne parvient vraiment à décrire :
« Ca parle d’un week-end du 4 juillet où tout se met à partir en vrille pour de bon… »