Notes de Prod. : Story of Jen

    en DVD le 21 Octobre 2009

Entretien avec François Rotger

Après The Passenger,votre premier long-métrage, vous avez dit,à propos du suivant : «Il sera assez proche de The Passenger dans les thèmes qu’il abordera : l’honnêteté, le manque et la solitude. Mais différent dans la forme. Elle va évoluer vers quelque chose de plus dialogué et vivant.»Vous avez donc travaillé dans ce sens pour Story Of Jen?
Oui, tout simplement. Pendant le tournage de The Passenger au Japon, à un moment très difficile où j’avais besoin de me sortir un peu du quotidien du plateau, je suis entré en contact avec une amie que j’avais perdu de vue, Jen R. Nous avions depuis longtemps le projet de mettre nos expériences en commun, sous forme de nouvelles. Elle m’a envoyé des textes courts, sur elle,enfant. Je savais qu’il lui était arrivé quelque chose d’assez dur dans sa jeunesse.Un jour,elle m’écrit un mail : voilà ce qu’il s’est passé quand j’avais treize ans. C’était tellement plus fort que ce que j’avais imaginé.Je lui ai demandé :est-ce que tu pourrais écrire un film avec moi là-dessus ? Ce à quoi elle a répondu «oui». Finalement, au bout de quelques semaines, je me suis retrouvé tout seul à écrire son histoire, c’était juste devenu trop lourd pour elle. J’ai écrit assez librement, mais avec sa présence, comme une main sur mon épaule.

Est-ce que cette amie,Jen,a vu le film fini ?
Pas encore. Elle a lu le scénario. Je ne sais pas si elle a aimé ou pas,simplement elle était rassurée. Les choses qu’elle tenait comme vraiment secrètes, je les ai respectées.

Après le Japon,vous aviez le désir de faire un autre film «étranger», ou ce désir est venu avec cette histoire précisément ?
C’est apparu avec cette histoire. The Passenger est un film sur le déplacement,sur l’absence,le fantôme d’une relation perdue, sur des proches qui disparaissent...J’avance histoire par histoire. Mais Story of Jen reste un film français dans sa conception, dans sa production. Le titre est en anglais,parce que je voulais qu’il reste tel quel. J’aime qu’un film ait un titre unique. Comme celui d’une chanson.

C’est l’histoire qui a imposé le lieu...
Ce qui est arrivé à mon amie a eu lieu aux États-Unis. Cette ignorance dans laquelle on maintient les jeunes filles me semblait difficilement transposable en France.Je voulais même tourner là où elle vivait, un petit village. À l’époque,cela me semblait très important d’aller au plus près. Cet homme qu’elle a connu, qui dormait dans les bois, qui a été hébergé chez elles, dans la remise,et la présence de la forêt,dans laquelle on peut se perdre, mourir de froid,de faim, je ne pouvais pas vraiment l’imaginer en France.

Vous connaissiez déjà les lieux pendant l’écriture du scénario ?
Non,je les avais en tête.J’en connaissais certains. J’ai été totalement surpris par d’autres.

Vous avez tourné où ?
Un peu partout au Canada. À l’est, principalement,mais nous sommes repartis vers l’ouest, puis plus loin vers le nord...

L’écriture du film est mystérieuse : à la fois linéaire, mais avec plusieurs lignes de récit, qui ont chacun leur forme, durée, propres... Comme des chemins que l’on suit, un temps, des détours d’une même histoire, celle de Jen...
Les deux films ont été écrits de manière très différente. J’ai beaucoup transpiré sur le premier pour qu’il n’en reste,au final,que très peu d’éléments.En l’écrivant,j’ai compris ce vers quoi je pouvais aller naturellement, dans ma manière d’écrire, particulièrement pour Story Of Jen. Je l’ai écrit rapidement,en commençant à la première page et en terminant à la dernière, sans vraiment faire de plan. Il y a plus de construction dramatique dans le film qu’il y en avait au départ dans le scénario, certaines choses sont venues au cours du montage. Dans The Passenger, je perdais les spectateurs,quelquefois. Dans Story Of Jen, je voulais les garder près de moi. Le film tourné était proche du scénario,de sa liberté d’écriture, mais le film monté est plus construit.

Vous disiez de The Passenger que c’était un film sur lequel il fallait tomber par hasard... Et Story Of Jen?
Pendant certaines projections de The Passenger, j’étais dans le film, d’autres,complètement à la porte,avec peu de moyens d’y rentrer. C’était selon mon état, ma sensibilité. Mon premier film est fragilisé
par les conditions dans lesquelles il est regardé. Il peut bouleverser à trois heures du matin, pas nécessairement à 14h30, d’un œil distrait. Et je ne voulais pas que mon deuxième film soit fragile à ce point-là.J’ai mes repères et il se trouve qu’ils ne sont pas faciles à partager. Ce contact, il ne se crée pas tout seul. Pour moi, c’est vraiment un acte parfois difficile d’aller vers les autres, avec le risque de m’éloigner de ce que j’aime, de ce que je veux dire.

C’est très inattendu - et fort - de retrouver Marina Hands dans le rôle de Sarah, la mère d’une fille de quinze ans...
C’est grâce à la photographie que j’ai rencontré Marina Hands. J’ai fait un portrait d’elle,au moment de la sortie de The Passenger au Japon. Sa présence est tellement magnétique.L’histoire de Jen est celle d’une fille dont la mère l’a eue à peu près au même âge qu’elle dans le film,à quinze ans. Il fallait donc une mère très jeune. Marina est totalement le rôle.

Laurence Leboeuf qui joue Jen, bien que très jeune,avait déjà beaucoup tourné au Canada...
Andrea Kenyon, la directrice de casting, a eu l’intelligence de ne pas me le dire. Elle a dû sentir que pour ma directrice artistique, Valérie Massadian,et moi,cela pouvait être une limite. La peur de tourner avec une actrice déjà très «professionnelle»,cela peut être un peu angoissant - au Canada, où quand on tourne, on tourne tout le temps,et un peu de tout. Laurence, elle, peut emmener les projets au-delà de ce qu’ils sont. Si j’avais connu son parcours, je l’aurais peut-être écartée d’entrée,bêtement. Nous l’avons choisie de manière vraiment innocente. Je ne l’avais jamais vue, je n’avais jamais entendu parler d’elle. Et avec Valérie, nous étions époustouflés.

Et Tony Ward ?
Je l’ai rencontré aussi grâce à la photo, une série de portraits pour le magazine ID.Peu de gens ont cette présence,à la fois sauvage et douce.En écrivant, j’imaginais un grand type,tout efflanqué :un grand cheval maigre. Puis, quand j’ai pensé à Tony, il est devenu une évidence. Finalement assez loin d’Hustler White,le film culte qu’il a tourné avec Bruce Labruce. Son côté icône,mec de Madonna, etc.,pour moi,comme pour lui,c’est en réalité totalement déconnecté de ce qu’il est réellement.Il est beaucoup plus doux et beaucoup plus simple que ça.

La copine,Annie Murphy ?
Elle est incroyable ! C’est son tout premier film. Je l’ai rencontrée pendant le casting, à la base pour un tout petit rôle.C’est l’injustice totale,cette présence à l’image.Parfois,il y a un risque de négliger l’essentiel du film à cause d’un acteur qui croit,par exemple,connaître son meilleur profil. Il faut alors «détruire» des années de carrière pour arriver juste à quelque chose de vrai et d’authentique.

Comment avez-vous créé cette relation si singulière entre une jeune mère et sa fille, déjà adolescente ?
Le film, c’est autant l’histoire de cette relation que l’éveil d’une fille à la première amie et au premier amour. Le rapport à la mère fait partie de cet éveil. Sarah ne s’accepte pas toujours comme mère, alors qu’elle a à peine trente ans. Pourtant, il y a cette place que l’on veut lui donner,quelque chose lui a été préparé,dans sa ville, dans sa famille : le rôle qu’elle doit jouer après la mort de son mari. Cette partition, elle la rejette complètement.

Dont son rôle de mère ?
Dans ce qui se développe de plus profond entre Jen et sa mère, la mort de Glen crée une sorte de pause,une trêve dans leur relation difficile. Au dernier plan qui les réunit, elles acceptent finalement qu’elles n’ont plus grand-chose à se dire,à partager. C’est la clôture de leur relation,comme la fin d’un contrat dont on n’est pas satisfait.

Dans le film,la mort du père est plus l’histoire de la mère que de la fille.À travers Ian,le demi-frère de son père,Jen récupère aussi son histoire...
C’est un accord tacite entre elles deux, de ne pas parler de ça, de ne pas parler du tout. Il y a ce moment où Sarah brise l’accord en lui demandant précisément «qu’est-ce qui s’est passé ce soir-là, qu’est-ce que tu as fait ?» Cela choque Jen, parce que cela vient remettre en question ce statu quo.

Ce n’est d’ailleurs pas avec sa mère que Jen peut faire face à sa grossesse,à la répétition de son histoire,mais seule dans ce lieu étrange,«la vida»...
Là,nous sommes dans la reconstitution la plus fidèle d’une réalité assez effrayante. Une espèce de «garde dépôt» de filles enceintes. C’est en réalité très difficile de savoir de quel côté ils se trouvent, s’ils sont «pro-life» ou «pro-choice».Leur mission sociale consiste à essayer de trouver les meilleures solutions possibles pour les jeunes filles. Mais en réalité, c’est plus ambigu. Ne serait-ce que parce qu’ils les prennent en charge extrêmement tard - en général beaucoup trop tard pour pouvoir faire quelque chose pour ces gamines qui ont l’âge d’être à l’école.

La violence est présente dans The Passenger, ici,une chasse à l’homme...
Une chasse à l’homme que nous aurions dû filmer en six mois et que nous avons tourné en six jours ! Et pourtant c’est important pour moi. Parce que s’il y a quelque chose de commun dans mes deux films, c’est le constat de la violence du monde. Cette violence à l’intérieur, cette chose qui gronde, c’est toujours présent,dès l’écriture.

La violence est là dans le film,tout le temps,sous-jacente...
Dès le début,pendant le générique,nous sommes dans cet endroit, sauvage et violent, où il y a des traces de sang sur les capots des voitures,des chevreuils sanguinolents dans les coffres. Les marques de violence sont visibles, évidentes, et constantes. C’est une des raisons pour laquelle je voulais tourner là-bas.Dans un lieu où l’on cache un peu moins la violence.

Et puis, il y a cette scène de violence cachée, mais réelle, le passage à l’acte...
C’est un moment qui leur échappe à tous les deux. C’est quelque chose qui aurait pu arriver d’une toute autre manière,à un tout autre moment,ce n’est pas le viol d’un type qui suit une fille dans la rue et la menace d’un couteau. Il n’y a pas un prédateur et une proie, ils sont tous les deux perdus dans ce moment-là, dans cette situation.Ce sont des notions un peu floues,de perte de contrôle,de choses qui sont à moitié données, un peu volées. Elle l’embrasse, elle le repousse. Normalement, un adulte doit comprendre ce comportement et agir en conséquence, et bien sûr,reculer. Là,en face,il y a un enfant comme elle. Le bonheur de travailler avec des acteurs comme Laurence ou Tony, c’est que ces choses-là, il n’y a pas à les expliquer. Ils ont ce don. Il suffit de puiser dans leur innocence, leur candeur, sans les diriger. C’est quelque chose pour moi de très précieux. Il faut y aller par petites touches et espérer que cela se passe le mieux possible. Qu’ils créent ce moment à leur manière. C’est ce qu’il s’est passé.

Pour qu’eux créent ce moment de fiction, la mise en scène fait de son mieux, avec ce décor extrême,isolé,sous la pluie ?
J’aimerais dire oui, mais non. Cela n’a pas été possible. De façon pratique, il y a vingt personnes autour. C’était une journée extrêmement technique. Une nuit américaine, le cheval qu’il faut faire réagir d’une manière ou d’une autre,la fausse pluie,etc. C’est d’autant plus difficile. C’est un petit miracle cette scène.

Pourquoi part-il ?
Parce qu’il réagit comme un animal, parce qu’il vit toujours plus ou moins à la frontière de l’interdit. À cet instant, il se rend compte qu’il a transgressé quelque chose d’essentiel, à la fois moral et profondément humain. À cet instant, il a conscience de la notion de mal, universelle, envers la seule personne qui pouvait lui faire du bien. Sa fuite me paraît une évidence.

Ce personnage reste énigmatique du début à la fin, même sa mort lui ressemble...
Ian est un être sensible aux esprits. Pour moi,il a une vision assez panthéiste de la forêt, le vent, le ciel, les arbres, les animaux, il se sent intégré à une chose plus grande que lui, plus puissante. Je ne voulais pas qu’il meure sans nous livrer un secret, quelque chose de lui. Je voulais qu’au moment de sa mort, nous puissions nous en rapprocher, un instant, et que l’intuition que nous avions depuis le début se confirme : cet homme est gouverné par des forces anciennes, par des esprits. Nous sommes avec lui à ce moment-là, nous découvrons quelque chose de lui, à travers sa mort,et cette vision de la femme chevreuil.

Les fantômes hantent l’histoire,tout au long du récit...
C’est un récit chargé de la présence d’un homme mort dans la maison. Je ne sais quoi penser de ces choses-là, mais je sais que Jen y était très sensible. Pendant le tournage,la pièce dans laquelle nous avons tourné la mort du père avait une présence particulière : personne n’y a jamais entreposé de matériel, personne n’allait y fumer une cigarette. Nous préservions cet endroit-là. Dans la première séquence, Jen apparaît de profil, elle éteint toutes les lumières, la caméra la suit partout sauf dans la chambre.

Le personnage de Sarah semble plus connecté à ses fantômes qu’aux vivants...
C’est une femme qui ne peut se libérer de ses voisins,de cette ville, de cet homme qu’elle a sûrement rencontré par hasard, avec qui elle a eu un enfant,un homme qui n’était pas censé prendre cette place dans sa vie et qui maintenant vient la hanter dans son sommeil. Elle n’a plus aucun moyen de confronter ce qu’elle ressent à la réalité de la personne qu’elle a connue. Dans son travail de deuil, elle a créé un être mythique dont elle ne peut se libérer.

Vous travaillez depuis toujours avec les mêmes collaborateurs et en particulier avec Georges Lechaptois à l’image. Là encore, avez-vous tourné caméra à l’épaule et,dans des lumières existantes ?
Si je repère un lieu, c’est qu’il est prêt, il doit être prêt. Et je me débrouille plus ou moins avec ce qu’il y a.Nous passons dix minutes à parler de lumière,au lieu d’en passer quarante-cinq. C’est en cela que nous sommes proches. Rapidement, naturellement,nous savons tous les deux ce qui est précieux, ce qui peut rendre les choses belles et surtout ce qui peut les rendre moches.

Et Valérie Massadian à la direction artistique, Tom Dercourt votre producteur...
Valérie a tout fait sur The Passenger, elle a encore tout fait sur Story of Jen,les costumes et le décor. Nous avons fait ensemble le casting, cette fois-ci. J’aime beaucoup la manière qu’a mon producteur,Tom Dercourt,de préparer les films,surtout à l’étranger. Il loue une maison et nous nous retrouvons tous sur place, avec Valérie, et Sébastien Louis, le scripte, lui-même réalisateur. Je ne fais ni découpage, ni story-board, peu de recherche iconographique. D’un coup d’œil, en regardant Valérie, en regardant Sébastien, ou encore Georges, nous savons où nous en sommes, à chaque plan, à chaque prise.

Cette fois,vous avez choisi de composer vous-même la musique du film...
Parce que je voulais quelque chose de simple et je me voyais mal l’expliquer à quelqu’un : trois notes de violon comme ça, deux accords de guitare comme-ci,trois sons,en tout. Ce à quoi je ne m’attendais pas, c’est que le moment pour composer la musique soit le pire moment. J’étais en plein dans le montage,et du coup, pas vraiment disponible. Au montage,il faut savoir se protéger. Et la musique, il n’y a rien de pire pour douter.

Entretien avec Marina Hands

Votre première rencontre avec François Rotger s’est faite autour d’une photo. Et la deuxième ?
Quand j’ai revu François,c’était pour Story of Jen. Il m’a donné un tirage de cette photo qu’il avait fait de moi,la première fois. Ensuite, en voyant The Passenger, j’ai compris comment je pouvais m’inscrire dans son univers et que j’en avais très envie, aussi. C’est très important,comme en musique,de choisir une tonalité, ensemble. Lorsque je ne suis pas face à une énergie créatrice personnelle, une vision forte comme celle de François,je suis comme perdue.
 

Box-office au 08 Janvier 2010

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