Notes de Prod. : Suite parlée, récits de souvenirs enfouis

A propos de Suite parlée, récits de souvenirs enfouis

« Des individus, certains qu’on ne connaît pas, d’autres qu’on identifie comme des comédiens, assis face caméra dans un décor neutre, nous content chacun une histoire. Il s’agit d’anecdotes dont ils furent le témoin plus ou moins direct ou le principal protagoniste. Une femme confie ainsi une émotion intense de ses quinze ans le jour où, sur sa balançoire, alors que son regard plongeait par intermittence sur le jardin de ses voisins, elle entrevit une scène intime. Une autre évoque sa révélation douloureuse de voir son comportement ressembler à celui de ses parents. Un homme parle d’une femme au masque de cuir rencontrée dans une partouze...
D’autant plus enclin à croire véridique le témoignage que la personne nous est inconnue, nous nous installons dans des promesses d’auto-fictions.

Mais qu’une parole fasse entendre une écriture un peu au-dessus de la stricte oralité ou qu’un certain infléchissement moins convaincant du ton laisse percevoir la trace du jeu et le curseur de notre attention se déporte. Nous nous mettons alors à évaluer l’interprétation, la qualité de l’écriture, l’imagination à l’œuvre. Suites parlées chemine ainsi en nous, dans l’équilibre mouvant de ces oscillations.
Certes, ces récits de vie ne prennent pas véritablement corps. Invisibles, ils flottent dans cet espace intermédiaire circonscrit par les paroles, qui a la consistance de rêves éveillés.

En même temps, parce que ces mots stimulent notre imaginaire, ces histoires frappent nos esprits plus que ne le ferait leur représentation en images.
Nombre des ressorts de la fiction ont épuisé leur capacité de nous convaincre tandis que la prolifération des images animées et de leur diffusion, multipliée par la tyrannie du vécu ou le goût pour les scènes prises sur le vif, n’a jamais rendu aussi complexe le partage entre fiction et documentaire, entre témoignage sincère et manipulation. Cette configuration audiovisuelle, qui autorise tous les malentendus, toutes les impostures, permet aussi toutes les libertés sans que, dans ce tourniquet insatiable, on puisse assigner avec certitude la place de la vérité.
Paradoxalement, un dispositif élémentaire, quelques fils ténus suffisent à étancher notre soif de fables et à satisfaire notre envie de croire. Ces Suites parlées en apportent la preuve la plus tangible. »

Jacques Kermabon, juin 2009