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Notes de Prod. : Switch

    en DVD le 18 Janvier 2012

Entretien avec Frédéric Schoendorffer

Comment avez-vous été amené à travailler avec ?

Nous nous connaissons depuis une dizaine d’années. Jean-Christophe avait vu mon film Scènes De Crimes ; moi, j’avais lu ses deux premiers livres, Le Vol des cigognes et Les Rivières pourpres. Chacun était client du travail de l’autre. Nous avons sympathisé immédiatement et sommes devenu amis. Plusieurs fois, nous avons frôlé la possibilité de travailler ensemble, nous avons même une fois été engagés pour adapter Le Serment des limbes, mais finalement le projet n’a pas abouti.

Un jour, j’ai dit à Jean-Christophe : "C’est quand même incroyable, ça fait dix ans qu’on se connaît, que chacun, dans notre partie, on flirte à peu près avec les mêmes thèmes, qu’on a envie de travailler ensemble et qu’on n’y arrive pas. Comment ça se fait ? Et si on réfléchissait à une idée originale qu’on écrirait ensemble sans rien dire à personne ?"

Pourquoi sans rien dire à personne ?

Sans doute, d’une certaine manière, pour conjurer le mauvais sort. Mais surtout, pour ne pas se mettre de pression : si on n’y arrivait pas ou si on n’était pas content du résultat, personne ne le saurait ! Là-dessus, Jean-Christophe me dit qu’il a peut-être une idée et me parle de cet échange d’appartement lourd de conséquences... Je lui dis banco, avec cette seule contrainte – puisqu’on l’écrit ensemble – que tout, dans le scénario, me plaise et qu’on soit le plus réaliste possible puisque c’est dans le réalisme que je me sens le plus à l’aise...

Alors que , lui, aime pousser le bouchon de la crédibilité le plus loin possible, voire s’aventurer aux limites du fantastique...

C’est ce qui était intéressant pour lui comme pour moi. Que chacun fasse un pas vers l’autre. C’est là où l’on pouvait s’enrichir l’un l’autre. Nous sommes donc partis sur cette idée d’une jeune femme qui échange son appartement et se retrouve prise dans un piège. L’histoire d’une machination infernale. Très vite, des personnages se sont imposés. Celui de cette jeune femme et celui du commissaire auquel elle va, bien malgré elle, être confrontée.

J’ai fait entrer dans la boucle assez rapidement un commandant de la brigade criminelle que je connais depuis Scènes De Crimes pour qu’il nous dise si le comportement du flic était à peu près logique et si le déroulement de l’histoire était cohérent, justement dans ce souci de réalisme qui m’anime. Il nous a confirmé ce que nous savions, à savoir que cette histoire n’est possible que parce qu’elle se déroule sur 48 heures et qu’elle commence un dimanche du mois d’août, quand partout, les effectifs sont réduits de moitié, quand toutes les administrations, les ambassades tournent au ralenti...

À partir du moment où mon copain de la Crime m’a dit : "C’est sur la vitesse que va se jouer la crédibilité", je me suis dit qu’on pouvait s’amuser et y aller à fond. D’autant qu’il y avait, chez Jean-Christophe comme chez moi, le désir de faire avant tout un film divertissant, qui fasse passer un bon moment aux spectateurs... Revenir à ce qui nous a fait aimer le cinéma, retrouver un principe de plaisir, jouer et inviter le spectateur au jeu... Et puis, il y avait aussi l’envie, dans mon travail de metteur en scène, après avoir fait trois films personnels, de m’ouvrir à quelque chose de nouveau, d’inhabituel.

D’avoir été amené à réaliser des épisodes de Braquo, d’avoir dû vous mettre au service d’un projet, d’une histoire, de personnages que vous n’aviez pas initiés ni écrits, a-t-il joué un rôle dans cette envie ?

Braquo, c’est différent, parce que je n’ai pas du tout participé à l’écriture. C’était le plaisir de mettre mes pas dans ceux d’Olivier Marchal qui est un ami. Il me le proposait, j’étais disponible, c’était à un moment où j’avais satisfait mon ego avec mes trois films et où j’avais acquis une certaine expérience, je pouvais donc remettre ma mise sur le tapis vert. Braquo tombait bien, c’était une espèce de remise à niveau. C’est d’ailleurs à ce moment-là que j’ai réalisé que c’était vraiment mon métier. Sans doute parce que justement, je faisais un travail de chasseur de prime : on m’avait appelé, j’avais une mission et un temps pour la remplir, comme dans un film de Clint Eastwood !

Switch, ce n’est pas la même chose. Tout en étant très différent de mes premiers films, il y a quelque chose de plus personnel dans Switch que dans Braquo, de plus "accomplissant", si l’on peut dire, ne serait-ce que ce désir de s’essayer à retrouver le principe du plaisir pur - ce qui n’est pas si simple...

Concrètement, pour l’écriture, comment avez-vous procédé avec ?

On se voyait tous les jours ou tous les deux jours. C’est Jean-Christophe qui tenait la plume – normal, c’est son métier. On faisait des séances de travail tout l’après-midi. Au-delà de l’amitié que je lui porte, au-delà même de son talent, Jean-Christophe est un des gars que je connais qui bossent le plus. Je partais de chez lui à 8h du soir, on avait décidé trois pages de rectifications et le matin, j’emmenais mes enfants à l’école, je rentrais, j’ouvrais mon ordinateur et je voyais qu’à 6h du matin, il m’avait envoyé toutes les corrections ! Il se lève à 4h, c’est un monstre de boulot ! J’ai rarement vu cette puissance de travail chez quelqu’un. En plus, sur l’arche narrative d’une histoire, il est très fort, ça aussi, c’était intéressant.

Évidemment, pendant toute cette période d’écriture, notre maître, celui qui nous servait de référence, inaccessible bien sûr, c’était Alfred Hitchcock. Sur la précision de la mécanique, sur la tension constante, sur les retournements psychologiques...

Avec la résolution de l’intrigue, sa sophistication, cette blessure qui remonte aux origines, ce besoin inéluctable de vengeance, on est vraiment au cœur de l’univers de ...

Effectivement, tout ça est même la fondation de l’œuvre de Jean-Christophe. Mais ça s’inscrivait dans des péripéties, une construction, des rapports humains où je me retrouvais...

Nous avons donc avancé comme ça pendant sept mois, de manière assez harmonieuse, en soignant le moindre détail, sans les errements que j’avais pu connaître sur d’autres films, dans une grande confiance, avec le plaisir de se retrouver pour, enfin travailler ensemble. C’était sans doute le bon moment. Il y a dix ans, cela aurait été peut-être plus compliqué, pour des problèmes d’ego ou de volonté de définir son propre territoire. Aujourd’hui, tous les deux, d’une certaine manière, on est accompli. On n’est pas là pour voler la part de l’autre, mais pour travailler ensemble et essayer de faire en sorte que ces deux univers, ces deux forces de travail fassent un film. Cette période d’écriture a été un moment formidable de complicité professionnelle et d’excitation. Nous avons vu que ça fonctionnait et nous avons continué à ne pas en parler.

Une fois le scénario terminé, même si nous voulions produire le film aussi tous les deux, nous nous sommes dit qu’il fallait faire entrer dans la bande quelqu’un dont la production était le métier. Chacun sa spécialité, comme chez les braqueurs ! Il y avait l’écrivain, il y avait le cinéaste, il fallait maintenant qu’on ait un producteur. Tout naturellement, je suis allé voir Éric Névé qui non seulement a produit tous mes films, mais qui est quelqu’un d’honnête et qui est un ami. Je me suis payé le plaisir d’arriver dans son bureau et de lui poser le scénario fini sur la table ! C’était une bonne surprise car, pour un producteur, cette période du développement est toujours un moment très aléatoire. On lui avait fait sauter cette étape ! Il a lu, ça lui a plu, il a donc été le troisième larron dans la bande et il a formidablement bien fait sa part du travail.

Au moment de l’écriture, aviez-vous des acteurs en tête ?

Non, pas du tout. La seule chose que je savais, c’est que je voulais une Québécoise pour jouer l’héroïne même s’il fallait qu’elle n’ait pas d’accent pour que l’histoire soit possible ! Je ne voulais pas, toujours ce souci du réalisme, d’une actrice française qui joue à la Québécoise.

J’ai tout de suite été frappé par . Nous n’avons pas du tout écrit pour elle puisque nous ne savions même pas qu’elle existait, mais elle correspondait exactement à l’idée que je me faisais de Sophie Malaterre. Par son côté "girl next door", jeune femme mignonne et normale, qui peut être la copine de votre fils, la fille des voisins... ça m’a touché tout de suite parce que je me disais que cette histoire n’aurait que plus de force si elle arrivait à quelqu’un de normal. L’identification du spectateur serait alors immédiate. D’autant plus qu’en France on ne la connaît pas. Ça renforçait encore plus l’identification. Ensuite, j’ai regardé son C.V. qui est impressionnant : elle a commencé à 13 ans et a remporté plusieurs prix. Et surtout, j’ai vu un film qu’elle avait coproduit et dans lequel elle joue : Polytechnique. Une histoire vraie, une sorte de Bowling For Columbine au Québec, en noir et blanc. Un film remarquable qui n’est pourtant jamais sorti en France et où elle est formidable.

On a pris contact avec elle, on lui a envoyé le scénario, ça l’a intéressée. Elle est venue à Paris, on a déjeuné tous les trois avec elle. À l’issue de ces deux heures passées ensemble, j’étais convaincu. Je n’ai pas eu de mal à convaincre Jean-Christophe et Éric même si, forcément, Éric a souligné qu’en France c’était une inconnue et que ça n’allait pas simplifier le financement. D’autant qu’on n’avait pas le temps de faire une coproduction canadienne, car je voulais tourner en été et qu’on était au printemps ! Mais finalement, les choses se sont bien passées et les Français qui finançaient le film, Pathé en tête, nous ont rapidement suivis. Pathé a dit oui en une semaine ! Il faut dire aussi qu’entre temps, nous avions trouvé qui allait jouer Forgeat.

Qui a pensé à pour Forgeat ?

Rendons à César... C’est Éric Névé. Nous déjeunions tous les deux, parlions du rôle masculin, il a avancé quatre noms d’acteurs parmi lesquels Cantona. Je ne le connaissais pas mais j’ai tout de suite "tilté" dessus. Parce que les flics de la Crime que je connais - et maintenant je les connais vraiment bien - ressemblent à et qu’ ressemble aux flics que je connais. Des provinciaux "montés" à Paris et qui ont gardé leur accent, des gars qui viennent d’un milieu plutôt populaire – ce sont rarement des fils d’industriels. Je trouvais donc extrêmement juste d’avoir Éric dans ce rôle-là. En plus, il a l’âge, du rôle, on est commandant de la Crime à 44 ans quand on est brillant et il a cette stature, cette présence qui en impose.

Qu’est-ce qui vous a frappé chez lui lors de votre première rencontre ?

Son charisme, immédiat, évident, imparable. Sa popularité aussi. Mais surtout, ce qui a très vite été très agréable, c’est que c’est un bosseur. Il adore ça. On a beaucoup travaillé en amont. Je savais que sur le tournage on n’aurait pas le temps de discuter pendant des heures.

On a fait des lectures, des répétitions, je l’ai même filmé en vidéo en lui disant ce qui me paraissait aller ou non dans le sens du film. Comme ça, une fois sur le plateau, je n’aurais plus qu’à lui dire "plus vite" ou "moins vite", "plus comme ça" ou "moins comme ça." Les fondations auraient été faites. Il était très content qu’on procède comme ça. C’est un processus qui lui va bien.

Huit jours avant le tournage, il m’a dit qu’il partait en vacances et que sa femme, Rachida Brakni, qui l’a dirigé au théâtre, allait aussi le faire travailler. Du coup, j’ai rencontré Rachida, qui est une grande actrice et pour qui j’ai une admiration infinie, pour qu’on se mette d’accord sur la direction dans laquelle elle allait travailler avec Éric. C’était un beau moment, c’était amusant.

Les seconds rôles, même s’ils sont courts, sont interprétés aussi par des acteurs qui les font vraiment exister.

C’est ce qu’on recherchait avec ma directrice de casting, Mathilde Snodgrass. J’aime beaucoup, quand je fais un film, cette période du casting parce que c’est un des rares moments où je vois des acteurs, où je découvre des comédiens. Tous les acteurs qu’elle sélectionne, je les rencontre, je passe un quart d’heure avec eux, on ne parle pas forcément du film, on fait juste connaissance pour voir si on aurait envie de travailler ensemble ou pas.

Pour jouer l’adjoint de Forgeat, c’était évident qu’il fallait quelqu’un qui soit assez grand pour faire la paire avec Éric qui mesure quand même 1,88 m. Si j’avais pris un petit mec, on tombait tout de suite dans la comédie. J’ai assez rapidement pensé à que j’avais déjà fait tourner dans Truands. C’est un acteur excellent. Il est beau, il a de la classe. J’aime beaucoup le duo qu’il forme avec Éric. Ils ont belle allure ensemble.

Pour le rôle de Bénédicte, celle qui manigance tout, notre point de départ bien sûr, c’était Karine. Il fallait qu’elle puisse lui ressembler. J’ai vu une trentaine de filles et s’est imposée par la qualité de son jeu.

Et j’étais tellement content qu’ accepte le petit rôle qu’on lui proposait. Il lui apporte une belle dimension, il lui donne une existence beaucoup plus riche que ce qu’on avait écrit. Lui aussi, comme Éric, a une incroyable présence et, comme lui, il rajoute des couches à son personnage qu’on ne voit pas mais qui sont bien là. Il a quelque chose d’indéfinissable, à la fois léger et menaçant. Il pourrait jouer Hannibal Lecter !

J’ai pris un grand plaisir avec eux même si le tournage a été un peu chaud. On a quand même tourné en seulement 35 jours ! Le plan de travail était très serré. Il fallait y aller !

C’est le premier film dont vous n’avez pas confié la lumière à Jean-Pierre Sauvaire mais à Vincent Gallot.

Jean-Pierre est un ami. C’est un chef opérateur extraordinaire avec qui je retravaillerai sans doute, mais il se trouve que sur Braquo, j’ai rencontré Vincent Gallot qui était cadreur avec qui je me suis très bien entendu. C’est un homme jeune, de 36 ans, qui a un talent fou. Par ailleurs, je savais que le film serait très difficile à faire et qu’en lui confiant pour la première fois la lumière, en le faisant roi, il me donnerait plus que le meilleur de lui-même ! Et puis, ça m’intéressait aussi de changer. Peut-être pour échapper à l’habitude, sans doute aussi pour avoir le sentiment de se mettre un peu en danger.

Il a tout de suite compris ce que je voulais. On faisait un film de genre, je voulais des contrastes de films de genre. En plus, c’est un très bon cadreur. On a d’ailleurs tourné tout le temps à deux caméras. Pour aller plus vite. Un film comme Switch, c’est cinquante plans tous les jours. Alors avec deux caméras, c’est déjà un peu plus facile.

Dans la mise en scène de Switch, il y a à la fois un côté extrêmement nerveux, énergique et des scènes très posées, très installées. Pour simplifier, je pourrais dire qu’au début du film on cadre plutôt comme dans une comédie romantique - c’est le côté installé qu’on retrouve dans les scènes de commissariat, de face à face entre Karine et Éric - et puis, dès que, chez le dentiste, Sophie Malaterre prend la situation en mains, qu’elle décide de ne plus être victime mais de résoudre elle- même cette intrigue à laquelle elle ne comprend rien, ça devient un peu comme les Jason Bourne.

Justement, la scène de la poursuite à travers les pavillons est un vrai défi de mise en scène. Comment l’avez-vous conçue et préparée ?

À l’origine, dans le scénario, elle était censée se dérouler au barrage de Chatou mais lorsque j’y suis allé pendant la préparation, j’ai vu que ça ne se prêtait pas du tout à ce que je voulais. J’ai pris le problème à l’envers, j’ai réfléchi à ce que j’avais envie de faire et j’ai cherché le lieu en fonction.

J’aimais bien l’idée d’une poursuite à pied, histoire de changer des habituelles poursuites en voiture. Je savais que Karine était sportive, jeune, elle a même été championne de ski et de natation. On s’en est d’ailleurs servi dans le scénario pour renforcer la crédibilité du revirement de Sophie Malaterre, quand de petite cousine du Québec, elle se transforme en guerrière. Quant à Éric, la question de ses compétences physiques ne se pose même pas !

Je voulais que ça se passe dans des lotissements pour qu’on passe de maison en maison et donc d’univers en univers, et dans un quartier en pente ce qui rendait la scène plus surprenante et plus spectaculaire. On a cherché sur Google, on a regardé les photos satellite, on a trouvé l’endroit. C’était au Plessis-Robinson. Il devait y avoir soixante-dix maisons sur deux hectares. J’ai envoyé la régie frapper aux portes des soixante-dix maisons, dix- huit nous ont répondu favorablement. J’ai été les visiter pour trouver les quatre qui allaient nous servir.

Une semaine avant le début du tournage, j’avais choisi les maisons, repéré l’itinéraire, je suis parti avec des cascadeurs et Vincent Gallot, et nous avons fait toute la poursuite en la filmant en vidéo. Le monteur a travaillé ces images et ensuite, nous avons regardé ce qui manquait, ce qui fonctionnait, comment nous pouvions faire en sorte que ça fonctionne encore mieux. Nous l’avons réglée comme ça et ensuite, nous l’avons tournée en deux jours.

Aviez-vous des références en tête ?

Oui, j’ai pensé aux films que j’aime beaucoup et notamment à Point Break de Kathryn Bigelow, où il y a une scène de poursuite exceptionnelle. Et aussi à Narc de Joe Carnahan, qui s’ouvre par une poursuite très efficace d’un flic qui essaie de coincer un dealer. J’ai montré Point Break à Jean-Christophe, je l’ai montré au repéreur pour lui expliquer ce que je voulais comme décor, je l’ai montré à Vincent Gallot, je l’ai même montré aux acteurs pour que tout le monde comprenne dans quel esprit je voyais cette poursuite.

Je dois dire que les acteurs ont joué le jeu au-delà de mes attentes. Ils se sont donnés à fond. Éric s’est même blessé le dernier jour. Une déchirure musculaire. On a cru à un moment donné qu’on n’allait pas pouvoir terminer la scène et puis, avec un bandage, il a tenu à la finir. Karine aussi s’est fait mal à une jambe. On a eu beaucoup de chance car ils y sont allés sans hésiter. Et c’était important pour le film, parce qu’on voit bien que ce sont eux qui courent, leur fatigue sert le film, renforce ce réalisme auquel je tiens.

C’est la première fois que je tournais une scène comme celle-là, c’est excitant mais c’est surtout de la préparation, de la réflexion, de la logistique. Il faut penser à tout, comme par exemple toujours respecter une bonne distance entre les deux personnes qui courent. Une poursuite, c’est réussi quand on voit régulièrement le traqué et le traqueur dans le même plan.

Ces scènes spectaculaires, que ce soit la poursuite dans les pavillons ou celle dans l’immeuble où habite le jeune homme que joue , qu’on a tournée dans trois ou quatre décors différents, ou la scène dans la fonderie, je voulais essayer de bien les faire, de vraiment mettre le paquet ! C’est ce qui était amusant et intéressant. Elles posent de vrais problèmes de mise en scène. On a alors, comme je le disais tout à l’heure, le sentiment de vraiment faire son métier. D’une part, j’ai plus de facilité à les faire qu’à l’époque de Scènes De Crimes, parce que j’ai davantage d’expérience et d’autre part, et c’est ce qui est excitant, je ne l’ai encore jamais fait.

Il y a autre chose que je n’avais jamais fait et qui m’a excité davantage encore, c’est de faire pleurer Karine face caméra, dans la scène où elle se retrouve face à Éric. Finalement, les poursuites, ce n’est que de la préparation, alors que là... c’est tellement fort, tellement touchant...

Karine était vraiment impressionnante. Comme on n’avait pas beaucoup de jours de tournage, on avait décidé de tourner en même temps les deux scènes qui se déroulent dans cette même pièce. On filmait en champ contre champ, d’abord les plans des deux scènes sur un acteur puis on se retournait sur l’autre. C’est exactement ce que les acteurs n’aiment pas car on leur casse l’émotion. Pourtant lorsque j’ai dit à Karine : "J’aimerais que sur telle phrase il y ait une larme qui coule ici" et que j’ai dit "Moteur", à la phrase prévue, une larme s’est mise à couler à l’endroit prévu ! Personne ne m’avait fait ça avant. Cette fille est une merveille. J’ai été absolument époustouflé par son travail, comment elle a perdu son accent, par la manière dont elle s’est impliquée. Je ne pouvais pas imaginer lorsque je l’ai choisie qu’elle serait aussi bien !

Pareil pour Éric, quand j’ai vu à quel point il s’était accaparé le personnage. Aujourd’hui, Éric est un acteur étonnant. Il a un côté Lino Ventura. Il a une présence physique incontestable et en même temps une grande finesse dans le jeu. Je m’en suis évidemment aperçu quand on tournait, mais plus encore au montage. Lorsqu’on se rend compte comment, petit à petit, dans la construction, dans l’évolution de son personnage, l’idée fait son chemin. En plus, Cantona est un homme de parole, ce n’est pas si fréquent que ça. Si on fixe des règles et qu’on les respecte, il va donner son maximum en toute simplicité, sans jamais de faux problèmes. C’est quelqu’un qui est très attachant, modeste, timide. Il dégage une telle puissance et en même temps une vraie humanité...

Finalement, il n’y a rien de mieux que de filmer des acteurs. Ce sont eux qu’on a envie de protéger. Il faut qu’ils soient extrêmement fous et généreux pour donner autant, pour s’abandonner autant à quelqu’un. Ils me fascinent.

Si vous avez changé de coscénariste, de directeur de la photo, en revanche, vous avez conservé votre compositeur attitré : Bruno Coulais.

Oui, je ne pourrais pas me passer de lui. Non seulement, il a un talent immense mais c’est un type formidable, un sacré bonhomme, un des plus agréables que je connaisse.

Pour un film comme Switch, la musique est quasiment un personnage supplémentaire. C’est elle qui donne le rythme, qui magnifie la tension. Tout de suite, il a compris ce que je recherchais et m’a donné très vite deux thèmes absolument formidables : le générique de début et ce thème au piano qu’on entend sur la terrasse du Mont Royal.

Si vous ne deviez garder qu’un moment de toute cette aventure ?

Je garderai d’abord et avant tout les deux acteurs. La petite Québécoise, elle a quand même eu un courage fantastique, elle a 26 ans, elle vient en France où elle ne connaît personne et elle donne ça, chapeau !

Ensuite, je garderai trois moments particuliers.

Celui où, avec Grangé, on a décidé de faire le film, comme la concrétisation de notre amitié.

Celui où j’ai déposé le scénario sur le bureau d’Éric Névé et que j’ai vu qu’il était à deux doigts de tomber à la renverse parce qu’il s’attendait à tout sauf à ça.

Et enfin le moment où l’on a tourné la scène de la fonderie. C’était la fin du tournage à Paris, avant qu’on parte quelques jours à Montréal, l’équipe était sur les rotules, ils étaient un peu fâchés. En arrivant sur le plateau, on me prévient que les techniciens n’accepteront pas de faire d’heures supplémentaires. Je me demande comment on va faire parce que je sais qu’on va dépasser. Et puis, on met la séquence en place et Karine se met à jouer la scène. Et là, ce que fait cette petite bouleverse tout le monde. Vraiment.

Quand les acteurs donnent autant, tout d’un coup il n’y a plus de mauvaise humeur, il n’y a plus d’heures sup ou quoi que ce soit, on ne peut que se mettre à la hauteur d’un tel don.

Entretien avec Karine Vanasse

Comment avez-vous été impliquée dans ce projet ?

Il y a un peu plus d’un an, a contacté mon agent à Montréal, j’étais en tournage à Cuba pour Angle Mort de Marc-André Lemieux. On a pu se parler brièvement au téléphone. Il m’a parlé du film, m’a dit qu’il cherchait, pour la crédibilité et la vérité de son histoire, une actrice québécoise qui pouvait jouer sans accent et qu’on lui avait parlé de moi. Il m’a dit qu’il allait m’envoyer le scénario.

Entretien avec Eric Cantona

Qu’est-ce qui a été le plus déterminant dans votre envie de faire Switch ? Le scénario ? Le personnage ? ?

Comme toujours, un peu tout ça. Mais Frédéric avant tout. Le fait de travailler avec lui m’excitait. C’est mon agent, Elisabeth Tanner, qui m’a appelé alors que j’étais à l’étranger pour me parler de ce projet et elle m’a envoyé le scénario. Dès que je suis rentré à Paris, j’ai rencontré Frédéric. Je connaissais ses films et je trouve que, dans le genre, c’est un des meilleurs. J’aime sa maîtrise, sa rigueur, son élégance. Quand il raconte une histoire, c’est efficace et en même temps soigné, esthétique. Il filme très bien ses personnages. Pour Switch, tout de suite, il m’a parlé de l’allure de ces flics, il voulait qu’ils soient beaux, qu’ils soient en costume... Ce qui m’a décidé au départ c’est lui.

Entretien avec Jean-Christophe Grangé

C’est la première fois que vous écrivez directement pour le cinéma...

Frédéric et moi sommes amis depuis dix ans, il aime mes livres, j’aime ses films, on avait envie de travailler ensemble depuis longtemps, on a même essayé de développer l’adaptation du Serment des limbes, mais le projet n’a pas abouti. On a décidé de prendre les choses en mains, d’écrire ensemble un scénario original plutôt que de partir d’un de mes romans.