Dans sa démarche de création, Caden commence par louer un entrepôt de la taille d’un terminal d’aéroport à New York. Il y rassemble une vaste troupe d’acteurs et fait construire des répliques à l’échelle de certaines rues de New York. Au départ, il ne sait pas très bien où cela va le mener,il donne simplement à chacun de ses comédiens des notes qui leur indiquent ce qui leur arrive au jour le jour, en espérant que quelque chose de profond et d’authentique émergera de ces luttes ordinaires de la vie quotidienne.
Peu à peu, Caden se replie sur lui-même, et se met en tête de remettre en scène sa propre vie,avec Claire dans son propre rôle et un autre comédien pour l’interpréter lui.Au cours d’un casting libre, il repère Sammy Barnathan (
Tom Noonan), qui correspond parfaitement au rôle car il suit de loin Caden depuis vingt ans.Mais pour que Sammy puisse interpréter correctement Caden, il doit non seulement jouer le rôle du mari de Claire, mais aussi celui du metteur en scène... Sammy suggère que Hazel (qui est devenue à présent l’assistante de Caden) joue aussi un personnage. C’est ainsi que Tammy (
Emily Watson) rejoint la distribution pour jouer Hazel. Rapidement, des doubles, des triples et même des quadruples des personnages envahissent la pièce...
Pousser les choses au bout de leur logique et découvrir tout ce que cela recèle était une évidence pour
Charlie Kaufman.
« Si Claire se joue elle-même dans l’entrepôt en vivant dans le faux appartement de Claire, alors il est logique qu’en sortant de cet appartement elle se rende à une répétition dans l’entrepôt à l’intérieur de l’entrepôt, où elle jouera son propre rôle face à un autre Sammy jouant Caden. Même si elle est déjà en répétition, elle se jouera elle-même dans une autre répétition à l’intérieur de la répétition. Et cela encore et encore,dans des entrepôts de plus en plus petits.»
Mary Cybulski, qui a supervisé le scénario (et qui, selon l’équipe, mériterait de figurer au panthéon des scriptes pour avoir fait ce film et
Eternal Sunshine Of The Spotless Mind), a créé une charte pour clarifier cette histoire en forme de poupées russes et préciser tous ses développements. Elle explique :
« Il y a des scènes qui se jouent dans le vrai entrepôt. À l’intérieur de cet entrepôt, les personnages ont construit un double de l’entrepôt avec ses extérieurs. Il y a des scènes qui se déroulent à l’extérieur de ce deuxième décor d’entrepôt, et d’autres à l’intérieur. Et ainsi de suite... ».
Le chef décorateur
Mark Friedberg a été chargé de trouver tous les matériaux nécessaires et de construire les décors en cohérence avec la vision complexe de Charlie Kaufman. Il se souvient :
« Il y a toujours une structure sous-jacente qui n’a rien d’arbitraire. Parfois cela pouvait être un peu confus pour nous, alors nous nous tournions vers Charlie ou Mary, ce qui était une sécurité précieuse.»
Quel que soit le degré d’excentricité que puissent atteindre le style et l’histoire,le comportement et les émotions des personnages étaient toujours authentiques, réels de façon presque palpable.
Charlie Kaufman précise :
« Il n’y a rien eu d’intellectualisant dans la création des interprétations des acteurs. Nous avons discuté de tout avec eux, et ils ont participé à la création des personnages qu’ils jouaient.»
Catherine Keener commente :
« Pour moi, tout s’est mis en place de façon intuitive. On entre dans cette réalité, et avant de s’en rendre compte, tout fait sens, vous comprenez tout. Vous ne savez pas forcément mettre des mots sur ce que vous comprenez, mais si Charlie ne remet pas en question ce que vous faites et que cela fonctionne pour lui, alors cela fonctionne pour vous.»
Le noyau du film, sa base, repose sur la vrai- semblance de l’interprétation de Philip Seymour Hoffman.
Charlie Kaufman déclare :
« Tout ce qui arrive au personnage et que l’on voit à l’écran, Philip l’a vécu. Nous avons filmé ce qu’il a ressenti. C’est ainsi qu’il travaille. Il veut comprendre ce qui se passe à chaque instant donné, ce que les personnages ressentent, pensent, vivent à chaque moment, sinon il ne peut pas le jouer. Son personnage lutte, souffre, il se bat, et Philip a pris ça très au sérieux, il a lui-même souffert et s’est battu en l’interprétant.»
Spike Jonze ajoute :
« Ce rôle a été très éprouvant pour Phil. Certains films peuvent demander à un acteur d’être intense émotionnelle- ment une semaine ou deux,mais ce film-ci a exigé de Philip de l’être tous les jours.»
Même des réalisateurs expérimentés auraient pu trouver en
Synecdoche, New York un formidable défi, mais
Charlie Kaufman, dont c’est la première réalisation,s’est montré philosophe.
« Qu’est-ce qui peut arriver, au pire ? Je prends de grands risques dans mon écriture, et je choisis de le faire parce que c’est cela qui, je pense, rend une histoire intéressante. La pire chose qui pourrait se passer, c’est qu’on ne m’engage plus jamais comme réalisateur. Eh bien si c’est ça le pire,ce n’est pas si terrible... »
Philip Seymour Hoffman commente :
« Je pense pour ma part que c’est peu probable. Pour moi, Charlie aurait aussi bien pu avoir été metteur en scène toute sa vie. Je n’ai jamais eu l’impression qu’il ne savait pas comment se faire comprendre de ses acteurs ou de son directeur de la photo ou de quiconque. Il sait toujours comment clarifier une situation ou aider d’une façon ou d’une autre. Il s’est constamment battu pour obtenir ce qu’il voulait voir se produire devant la caméra, et il a toujours éprouvé une parfaite empathie avec les difficultés de chacun dans son équipe, devant ou derrière la caméra.»
Charlie Kaufman connaissait si bien son histoire qu’il avait la possibilité de créer des scènes sur l’instant, lorsque le besoin s’en faisait sentir.
Spike Jonze raconte :
« La scène du sermon du pasteur a été une surprise totale pour moi. Je l’ai découverte aux rushes. Je ne l’avais pas lue avant. C’est un monologue d’une page sur la vie et la mort, un texte magnifique, que Charlie avait écrit la veille seulement.»
C’est
Christopher Evan Welch, un acteur qui avait été envisagé pour un autre rôle mais qui n’avait pas été retenu,qui a été contacté très vite,la veille au soir pour venir tourner le lendemain.
Spike Jonze se souvient :
« Charlie lui a faxé ce long texte et Christopher l’a appris dans la nuit. Et quand il est arrivé, il nous a offert une scène époustouflante.»
On trouve tant de choses dans
Synecdoche, New York qu’il est impossible de tout voir dès la première fois. Le film est bourré de clins d’œil et de références, comme lorsque Caden voit Sammy le suivre dans un dessin animé,alors que Caden n’a pas encore fait sa connaissance.Ce moment ne sera sans doute pas une évidence pour la plupart des spectateurs s’ils ne voient le film qu’une fois. « Tout ceci est intentionnel, précise Charlie Kaufman. Je veux que le film soit différent chaque fois qu’on le revoit.J’essaie de capturer le dynamisme qu’on peut ressentir au théâtre et dont manque le cinéma. Chaque fois que vous voyez une pièce, c’est un spec- tacle qui vit, les interactions entre les comédiens sont différentes, et l’énergie qui varie selon le public modifie leur jeu. Mais un film est figé, il ne change pas. Alors, comment faire pour qu’il soit plus vivant ? Mon approche consiste à faire des films qui vous per- mettent de découvrir des choses nouvelles chaque fois que vous les regardez.Mon objec- tif est de faire en sorte que vous ayez l’impression qu’il s’agit de quelque chose de vivant, qui évolue.»

Synecdoche, New York peut être vu comme quelque chose d’aussi immense que l’entrepôt de Caden ou d’aussi petit que le placard dans l’appartement d’Adele, comme un labyrinthe métaphysique ou une histoire simple émotionnellement, comme un trait d’esprit ou une prodigieuse paronomase paranormale (la paronomase est une figure de style qui consiste à rapprocher des paronymes dans une phrase – par exemple, « Qui se ressemble s’assemble »), une histoire existentielle sans queue ni tête ou même un poème,ou toutes ces choses ou aucune d’elles. En fin de compte, c’est un film juste fait pour divertir...
Mark Friedberg,le chef décorateur, commente :
« On peut voir Synecdoche, New York comme l’épopée d’un homme qui construit beaucoup de choses et se retrouve seul,mais on peut aussi y voir l’histoire d’un homme centré sur lui-même et son subconscient...»
Charlie Kaufman est particulièrement heureux quand il entend les gens donner à ses films des interprétations auxquelles il n’avait pas songé lui-même.
« Rien ne me fait plus plaisir, parce que cela veut dire que j’ai fait quel- que chose de vivant ! »
Il insiste aussi sur le fait qu’il n’a jamais voulu faire quelque chose qui soit difficile d’accès.
« Je ne cherche pas volontairement à dérouter ou à décourager les gens,précise-t-il.Je veux seulement que les choses apparaissent à l’écran telles que je les ai voulues, telles que je les ai vues.»
Si ce film tient une place à part, nombreux sont les exemples de films a priori déroutants ou peu évidents qui ont plu à un large et nombreux public justement parce qu’il leur a « tordu » l’esprit – songez à
2001, L'Odyssée De L'Espace ou
There Will Be Blood... Les gens peuvent en sortir perplexes, mais sans jamais avoir l’impression d’avoir perdu leur temps.
« Un challenge ne doit pas forcément être vu comme quelque chose de contraignant, rap- pelle le producteur exécutif William Horberg. Cela peut aussi être quelque chose qui vous inspire,qui vous élève,quelque chose d’excitant.»
Philip Seymour Hoffman acquiesce :
« Certains seront sans doute tentés de dire de Synecdoche, New York qu’il s’agit d’un film d’art et essai, mais je pense qu’il tou- chera néanmoins le grand public, parce qu’il trouve un écho chez chacun.Il est accessible d’une manière incroyablement novatrice. Chacun se sentira concerné par ce qu’il pourra y piocher. C’est un film qui peut parler à tout le monde.»
Le producteur
Anthony Bregman se souvient :
« Lorsque j’ai donné le scénario Synecdoche, New York à Jeannie McCarthy, la directrice de casting, elle m’a appelé pour me dire qu’elle en avait lu la moitié et qu’elle avait l’impression de ne pas savoir du tout par quel bout l’attraper. Je lui ai dit de ne pas se poser de questions et d’aller au bout de sa lecture. À peu près une heure et demie plus tard, elle m’a rappelé et m’a dit : « J’ai fini le scénario. Je suis toujours un peu désorientée, mais ce que je sais, c’est que quand j’ai refermé la dernière page, j’ai pleuré pendant quarante minutes... »
Anthony Bregman n’oubliera pas lui non plus sa première lecture. Il raconte :
« Rien que de le lire m’a plongé dans un état proche de la transe. Il y avait tant de choses, une telle richesse, une telle complexité,une telle étrangeté, et pourtant c’était tellement touchant, tellement personnel... À la fin du scénario, j’avais l’impression que cette histoire parlait de ma propre vie, de choses qui m’étaient arrivées.»