Entretien avec Jonathan Caouette
Vous tournez des vidéos d'amateur, des documentaires depuis l'âge de 11 ans. Comment vous êtes-vous mis à vous servir d’une caméra comme, selon vous, d’ un bouclier ?
Filmer n'a jamais été seulement pour m'amuser. C’était un mécanisme de défense. C'était une question de vie ou de mort. Il fallait me défendre contre mon environnement et me dissocier des horreurs qui m'entouraient. Il est certain que le cinéma m'a sauvé la vie. Si je ne devais pas manger ou dormir, je travaillerais sur des films jour et nuit. Dans le métro pour me rendre à Manhattan, mes écouteurs sur les oreilles, je vois, gravées sur chaque visage, des épopées mythologiques.
Vous n'avez pas fait d'études de cinéma, mais il est clair que vous avez vu beaucoup de films. D'où vous vient cet intérêt ?
J’ai toujours souhaité devenir cinéaste ! Même à 4 ou 5 ans, je filais derrière la maison pour échapper à tous les adultes. Je disais : « Je suis en train de faire un film », et je récitais un scénario improvisé. Vers 7, 10 ans, je me chantais des chansons. Parfois, je faisais semblant d'être un des personnages de mes films. J’y incorporais des gens de ma banlieue qui ne me connaissaient pas, et qui faisaient partie, à leur insu, des films que j’imaginais.
Il y a eu une période de mon enfance, avant l’invasion du magnétoscope, durant laquelle j'allais au ciné avec mon grand-père et j'enregistrais le son sur des cassettes. A la maison, avec un tas de marqueurs, je dessinais sur un brouillon le film image par image ; entre autres THE WIZ, L'EXORCISTE 1 et 2, et PHANTASM.
J'ai même eu un ciné-club chez mes grands-parents. Quatre rangs de sièges et une vraie cabine de projection installés dans notre grenier. Je projetais de grands classiques en 16 mm comme LES 5 000 DOIGTS DU DR. T et PHANTOM OF THE PARADISE dont j'empruntais les copies à la bibliothèque de Houston. Je projetais aussi le catalogue de mes films super-8. Ensuite j'ai assez économisé pour acheter un de ces dinosaures de projecteurs vidéo avec les trois grosses lumières, afin de visionner mes cassettes Beta et VHS.
Comment votre mère Renée a-t-elle réagi en voyant TARNATION ?
Renée adore le film. Elle est heureuse que son histoire soit connue. Renée n'est pas schizophrène. Le diagnostic est : désordre bipolaire aigu et désordre schizo-affectif, dans lequel la cyclothymie recouvre la schizophrénie. Autrement dit, Renée a des symptômes maniaco dépressifs, mais elle n'est pas schizophrène à proprement parler. Elle a survécu et surmonté des épreuves psychologiques épouvantables. Son mal, encore présent, entre en phase de rémission. En ce moment, Renée est heureuse. Notre relation progresse chaque jour. Malgré le chaos de la vie, nos liens n'ont jamais été si forts. D'ailleurs, dans ma famille, il y a de l'amour en chacun de nous. Même si nous avons connu le chaos, la folie, et la maltraitance émotionnelle, je n'ai jamais douté que nous nous aimions.
Y a-t-il eu des personnes en particulier qui vous aient guidé dans la bonne direction ?
A l’âge de 12 ans, je me suis inscrit à la Big Brothers Big Sisters Association of America et j'ai eu la chance d'avoir pour parrain Jeff Millar, le critique de films du Houston Chronicle. Comme j'étais super cinéphile, pendant quatre ans, Jeff m'invitait aux projections en avant-première des films dont il devait faire la critique comme MOONSTRUCK ou AU REVOIR, LES ENFANTS. Après, on allait dîner et on analysait le film ensemble. On avait des conversations très poussées à la manière de Siskel et Ebert. J'ai eu beaucoup de chance de trouver un adulte qui prenne au sérieux ma passion du cinéma.
Quels documentaires vous ont influencé et que pensez-vous de l’ évolution du genre ?
Parmi mes préférés : HELL HOUSE (George Ratliff, 2001), BROTHER'S KEEPER (Joe Berlinger & Bruce Sinofsky, 1992), STREETWISE (Martin Bell, 1984), KOYAANISQATSI (Godfrey Reggio, 1983), GREY GARDENS (Frères Maysles, 1975), CRUMB (Terry Zwigoff, 1994), WOODSTOCK (Michael Wadleigh, 1970) et ROGER & ME (Michael Moore, 1989).
Je crois que grâce à la prolifération de technologies peu coûteuses et faciles d'emploi, il va y avoir une révolution dans la manière de faire, de voir et d'apprécier le cinéma. Je crois que des personnes et des sujets jamais exploités à ce jour seront étudiés par des cinéastes. J'ai vu récemment un documentaire merveilleux sur la grande actrice africaine-américaine Beah Richards. C'était tourné en vidéo par une autre actrice que Beah avait rencontrée sur un plateau de télévision. Ce documentaire filmant avec sensibilité l'intimité de leur amitié était formidable. J'aime beaucoup l'idée que n'importe qui puisse prendre une caméra pas chère et un logiciel de montage afin de raconter son histoire.