Notes de Prod. : État d'élue

Entretien avec Françoise Verchère et Luc Decaster, à propos d'Etat d'élue

Peut-on vous demander comment s’est déroulée votre rencontre et de quelle  manière elle a donné lieu à un film ?

Luc Decaster
Je connais Françoise depuis six ans. Elle est la femme de l’un de mes amis d’enfance. Lorsque j’accompagnais la sortie de mon film précédent « Rêve d’usine », je logeais parfois chez eux. État d’élue est d’ailleurs dédié à cet ami, Jean, malheureusement disparu. Ces amitiés se tiennent dans un cadre particulier : je viens d’un milieu communiste, Françoise était socialiste. Elle s’occupait d’environnement et a été régulièrement réélue maire de bouguenais et conseillère générale au premier tour. Je trouvais ce parcours très intéressant. Elle pensait quitter la politique. Au début j’ai donc d’abord envisagé de filmer sur une dizaine de jours la fin de son mandat municipal. J’ai filmé toute une année…

Françoise Verchère
Luc était donc un ami et cela a sans doute été déterminant dans la construction du projet de film. C’était simplement un ami avec une caméra. Je croyais assez peu à ce projet. Je pensais que ce qu’il filmait permettrait de conserver une trace de certains aspects de ma vie, un peu comme un film de famille. Quand nous étions entourés de gens, je leur disais que Luc réalisait un reportage, ce qui l’énervait beaucoup. Et puis le film a pris corps. Il est devenu réalité. Je n’ai pas souhaité le voir avant sa présentation publique dans sa forme définitive. J’avais toute confiance dans ce que Luc allait faire mais j’aurais pu être tentée d’intervenir sur l’image que cela renvoyait de moi. Ce n’est pas facile de se voir sur grand écran. J’y ai réfléchi depuis un an que le tournage est terminé et me revient surtout l’image de la solitude que je ressens dans la vie politique comme dans ma vie personnelle.

Le film commence dans la maison de Françoise, au milieu de ses objets person- nels, des photos de son mari puis de quelques paysages visiblement aimés.  Quel est, pour chacun de vous, la place de ce rapport à l’intime ?

Françoise Verchère
La solitude dont je parle est une part intime importante dont mon histoire avec Jean n’est qu’une partie. Mes filles, que l’on ne voit pas dans le film, ont d’ailleurs été touchées de ce sentiment que j’exprime. Il compte pourtant dans mon histoire. J’ai adhéré au Parti socialiste dans ma jeunesse et je l’ai quitté en 2005 après son appel à voter « oui » au référendum portant sur le projet de Constitution européenne. Quitter une organisation politique après vingt-cinq ans de militantisme, c’est très dur. Aux dernières élections j’ai été réélue conseillère générale sur mon seul nom, avec mes seules convictions pour guides pendant quelques années.

Luc Decaster
Il était essentiel pour moi que l’intime et le politique se mêlent d’emblée, pour que l’individu soit là dans toute sa complexité. Je voulais ouvrir très vite dans le film une possible diversité de sens. J’essaie, à chaque film, de laisser une place au spectateur. Là on voit se dessiner le portrait d’une femme politique capable de parler de bien d’autres choses, sans jamais se défiler, ce qui m’a beaucoup plu. Je me devais de ne pas gommer les contradictions, de laisser apparaître le point de vue de ses adversaires pour offrir aux spectateurs des espaces de réflexion. J’ai travaillé sur le temps, sur le quotidien. Je me méfie de ces films qui se veulent « militants » et ne cherchent à satisfaire qu’un public déjà convaincu, utilisant du coup les mêmes formes que le système médiatique qu’ils critiquent.

Vous dites, Françoise, à un moment du film « être libre, c’est ne rien devoir à  personne ».  Pouvez-vous développer cette affirmation qui vaut sans doute aussi  pour un cinéaste ?

Françoise Verchère
Cela signifie précisément que je n’ai jamais renoncé à mes convictions, même face aux décisions de mon parti. Il m’est arrivé localement d’agir à l’inverse de ce qui m’était demandé plus haut. La vassalité existe en politique, à nantes comme ailleurs, parce que des élu(e)s doivent leur carrière à des hommes qui pensent en termes de fief et de suzeraineté. Je refuse les com- promissions, ce qui implique parfois de savoir renoncer à des places par exemple. J’ai été poussée à l’action publique par ma culture et mon éducation et par ma révolte contre tout ce qui me semble injuste. Je poursuis donc, malgré une certaine lassitude, perceptible dans le film.

Luc Decaster
Je comprends bien ce que dit Françoise. Je n’ai pour ma part jamais réalisé un film de commande, ce qui suppose, par exemple, de renoncer à faire des films de télévision formatés. Comme Françoise, je n’accepte aucune compro- mission, qu’il s’agisse du sujet, du tournage ou de la durée des plans. J’aime beaucoup les plans-séquences, les plans longs qui sont une représentation du temps réel. En général en cours de montage je sollicite quelques regards extérieurs parce que l’on peut perdre une certaine distance mais ce sont des avis dont je me sens libre de tenir compte ou pas. Je me prive peut-être de certaines choses mais la qualité des réactions durant les débats que nous organisons toujours après les projections le valent bien. C’est ce rapport humain qui m’intéresse tout au long.

Le film va au-delà du portrait et met en scène de diverses manières les enjeux du  pouvoir. Quelles en sont vos approches respectives ?

Luc Decaster
Mes films mettent presque toujours le pouvoir en jeu. Dans « Rêve d’usine » il s’agissait de celui d’une multinationale, un pouvoir en quelque sorte absent. On attend un patron qui ne sera jamais là et celui que l’on voit, le directeur du site, n’est qu’un homme de paille. Je n’ai pas cherché à traiter du pouvoir en tant que tel, mais dans la mesure où je filme le quotidien des gens, les rapports de pouvoir surviennent d’eux-mêmes. Je m’intéresse aux individus et chacun est dominé par un pouvoir ou un autre. On voit par exemple dans État d’élue de quelle façon Françoise qui est plutôt coriace, s’oppose à une technocratie qui rend difficile la vie des élus locaux dont beaucoup abandonnent le pouvoir aux technostructures. Le film met donc également en question l’éthique, l’engagement des élus dans une époque où ils sont souvent remis en cause, et interroge sur la manière de faire de la politique, notamment pour une gauche qui cherche à se construire.

Françoise Verchère
À titre personnel, je n’ai jamais aimé le pouvoir. Construire m’importe beaucoup mais le pouvoir sur les gens m’a toujours laissée indif- férente. Malheureusement c’est l’une des caractéristiques de la vie politique où règnent les enjeux de pouvoirs et de territoires. Cela concerne bien sûr aussi les rapports entre hommes et femmes. Le temps politique est un temps masculin, étiré à l’infini parce que quelqu’un d’autre veille à remplir le frigo, s’occuper des enfants… Les hommes ont le temps de s’écouter parler. Avec l’application de la parité, que j’ai toujours soutenue, j’ai pu me rendre compte que des jeunes femmes que j’avais convaincues d’entrer en politique ne souhaitaient pas renouveler ces prises de responsabilité. Il leur était impossible de tenir les rênes de cet engagement conjugué à une vie professionnelle et à une vie familiale. Cela les conduit souvent à ne pas se sentir à la hauteur, ce que j’ai très rarement entendu dans la bouche d’un homme politique. Je conserve l’espoir de changements importants dans ce domaine.

Luc Decaster
Je voudrais ajouter que le fait d’avoir réalisé un portrait de femme n’est pas lié au hasard. Je sais qu’il existe des femmes de pouvoir et des hommes sensibles mais reste que les femmes ne sont pas élevées dans l’ordre du pouvoir. Je constate cela avec de plus en plus d’acuité au fil de mes films. Dès mes premiers films à Argenteuil, je filmais plus souvent les femmesparce qu’elles ne se regardent pas. Elles disent ce qu’elles ont à dire et ne cherchent pas à contrôler leur image. C’est également vrai des ouvrières de « Rêve d’usine ». Elles s’expriment en conservant leur personnalité et du coup elles sont plus vraies et elles s’imposent dans mes choix au montage.

Vous avez évoqué les relations de confiance qui vous lient. Comment la reliez-vous  aux spectateurs ?

Luc Decaster
La relation de confiance établie avec ceux que je filme est une constante de mon travail. Là, le fait d’être seul à toutes les étapes a permis quelque chose de très singulier. Cela a autorisé des confidences politiques alors que ce qui relève de l’intime se passe de paroles. Il s’agissait pour moi d’être présent sans complaisance. Puis au montage il fallait que je trouve comment conserver ces aspects intimes sans en faire trop. Comment également traduire une vision de ces assemblées politiques, grandes ou petites qui ne m’étaient pas familières. C’est bien à la relation entre filmeur et filmée que tient à mon sens l’originalité du film ainsi qu’aux articulations entre cette politique « de terrain », des questionnements qui concernent tout le monde et une histoire individuelle.

Françoise Verchère
Je répète que j’ai été plutôt inquiète lorsque j’ai compris qu’il allait s’agir d’un vrai film dans une vraie salle. C’est difficile d’envisager sa présence sur écran quand on n’est pas actrice. L’important pour moi dans cette aventure, c’était la présence de Luc, et non le fait qu’il me filmait. J’ai découvert depuis que je faisais souvent rire, ce que j’ignorais. Ce qui me touche le plus profondément, c’est qu’après les projections du film, dans des endroits où je suis totalement inconnue, des gens viennent me dire qu’il les réconcilie avec la politique. C’est le plus gratifiant.

Françoise Verchère, l’insurgée d'Etat d'élue

« Lorsqu’on présente un projet soutenu par des convictions, il faut savoir le défendre jusqu’au bout, quitte à ne pas être élu ! »

En un temps où le clientélisme semble de mise, ces mots sortis de la bouche d’une élue, Françoise Verchère, ont de quoi bousculer plus d’un baron de la politique. La vertu ne pourrait elle faire bon ménage avec une pratique de terrain ? Pour leur part, les électeurs semblent apprécier l’intégrité de cette femme politique.