Le récit
Léa Drucker. C’était pour commencer un livre qui m’a beaucoup plu, étonné car il n’est pas dans la lignée de ce que
Virginie Despentes avait l’habitude d’écrire. Elle a en général un style beaucoup plus âpre. J’ai toujours aimé les récits autour de la filiation. J’ai ensuite trouvé l’adaptation très réussie, très drôle. C’est une vraie comédie à l’Anglaise, à la fois pleine d’humour et touchante. Les rapports sont traités avec profondeur. Sincèrement, je ne pensais pas que le scénario me plairait autant que le bouquin et j’en ai été très surprise.
Vincent Elbaz. J’en aime beaucoup le ton, l’humour, le côté inadapté de ce personnage, qui n’arrive pas à se fondre dans la réalité sociale.
Frédérique Bel. Je crois qu’
Olivier De Plas aime les quiproquos, jouer sur des situations, des sentiments qui s’emboîtent mal, des mensonges dans lesquels on s’enfonce inconsciemment, des malentendus, il les utilise ici avec habileté.
Elodie Bouchez. L’adaptation était très bien menée et bien qu’elle est sa propre force, on y ressent la personnalité de
Virginie Despentes. On y retrouve son univers auquel se mêle harmonieusement celui d’
Olivier De Plas. J’ai apprécié son humour, son approche. C’est un récit à la fois drôle et émouvant, qui s’inscrit dans les codes de la comédie familiale, romantique, tout en ayant une très forte authenticité dans l’écriture et la mise en scène également.
L’univers du rock
Vincent Elbaz. Je ne suis pas allé à beaucoup de concerts, ce n’est pas une culture que je connais, mais cela m’intéressait d’approcher cet univers. Je me suis inspiré de certains rockers, j’ai regardé des reportages. Patrick Eudeline, qui était consultant sur le film, m’a pas mal aidé, je me suis beaucoup inspiré de son attitude, de sa façon de bouger les mains. Sa présence m’a permis de trouver une certaine vérité que j’ai mixée avec mon propre imaginaire. Pour moi Bruno était en plus sous l’emprise de drogues et je me suis appuyé sur ce sentiment pour trouver le personnage. Dans The Last Waltz de Martin Scorsese, il y a quelques rockers, quelques guitaristes qui sont en permanence en déséquilibre, qui tiennent difficilement debout et qui m’ont permis de faire ressortir le désespoir de Bruno.
Léa Drucker. J’ai été une vraie groupie. De 15 à 19 ans, j’étais fan du Cri de la mouche, je les suivais partout, j’étais amoureuse du chanteur, j’avais des cuissardes en cuir… J’aime toujours autant aller à des concerts et je suis plus ancrée effectivement dans cet univers que dans celui d’Alice.
Daisy Broom. J’aurais adoré avoir un père chanteur, décalé, rigolo. Pour Nancy c’est sympa, ça la change de sa mère qui est plutôt coincée.
Frédérique Bel. Moi, j’étais une fan de Cure et mon premier copain baignait dans le hard rock.
Elodie Bouchez. Ce n’est pas un univers dont je me sens proche, mais il y a une esthétique dans le rock qui me semble vraiment intéressante si on ose l’aborder, la suivre.
Bruno et sa fille
Frédérique Bel. Bruno est le stéréotype de l’homme enfant mal dans sa peau, qui a peut-être été trop gâté. Il représente ici, d’une certaine façon, une sorte de problème générationnel. Les hommes ont du mal à se situer, car ils n’occupent plus la même place face aux femmes au sein des couples.
Vincent Elbaz. Je ne l’ai pas appréhendé de cette façon, je ne l’ai pas ressenti comme un type névrosé, angoissé, un éternel adolescent, qui n’arrive pas à grandir. C’est plus pour moi quelqu’un qui s’enferme dans ses peurs, un rocker perdu, ayant eu du succès dans les années 90, mais qui a ensuite très vite périclité et qui ne s’est pas remis de cet échec. Il en est devenu agoraphobe et n’arrive plus à rebondir. C’est alors qu’il découvre qu’il a une fille de 13 ans, sa vie en est bouleversée, il va devoir affronter certaines réalités.
Léa Drucker. J’étais émue par cet homme, par ses faiblesses, par la relation qui se noue entre ces deux êtres. Les gagnants sont toujours très lisses, ceux qui n’y arrivent pas sont toujours beaucoup plus intéressants.
Vincent Elbaz. Nancy surgit soudainement dans sa vie en s’y étant préparée contrairement à lui. Il va dans un premier temps la considérer comme une sorte de nouvelle fan et chercher à la séduire, puis il va avoir du mal à la saisir, à communiquer avec elle, jusqu’au moment où il va cesser de s’intéresser à lui et se tourner vers elle parce qu’elle l’y oblige en le provoquant, en fuguant, en lui imposant sa présence. Elle le bouscule et va ainsi lui permettre d’évoluer.
Frédérique Bel. Plus qu’une simple histoire de paternité, c’est pour moi une histoire d’amour, même si c’est sa fille. C’est une vraie rencontre entre deux personnes, Bruno souffrait et le fait d’aimer va le faire d’autant plus réagir que l’amour d’un enfant est certainement ce qu’il y a de plus lumineux. Il devient responsable par la force des choses, apprend à aimer grâce à cette petite fille.
Daisy Broom. Nancy, c’est un peu moi et je suis vraiment restée très spontanée, ce que je suis dans la vie, même si au début je la trouve assez mal habillée, très bourgeoise. Heureusement elle évolue, finit par adopter un look beaucoup plus rock.
Bruno et Catherine
Vincent Elbaz. Bruno entretient des rapports très ambigus avec ces trois femmes, trois femmes, dont, personnellement, je ne me sens pas proche. Ce n’est absolument pas ma manière de concevoir la vie, mais c’est ce qui me motivait, pouvoir me fondre dans des réactions, diamétralement opposées à celles que je pourrais avoir plus personnellement, ressentir des émotions nouvelles.
Frédérique Bel. Catherine croit en lui elle est amoureuse de lui, mais n’arrive pas à l’aider. C’est plus sa maman, elle est protectrice et il a du faire une vraie transposition, c’est d’ailleurs pour ça, je pense, qu’il lui ment, comme il aurait pu mentir à sa mère. Elle espère tellement qu’il va réussir qu’il a presque plus envie de lui faire plaisir que de se faire plaisir à lui-même et son échec lui pèse du coup d’autant plus. Elle aurait été moins gentille, moins présente, leur couple aurait pu s’en sortir. Catherine m’a beaucoup touchée. C’est une femme assez désespérée, mais qui va réussir à prendre certaines décisions. Cette dépendance va la rendre finalement plus terrienne, lui permettre de dépasser ses propres peurs.
Vincent Elbaz. Je trouve l’ambiguïté entre les deux personnages très cruelle, il s’impose comme un être fragile et exploite la gentillesse de Catherine en squattant chez elle, en la laissant le protéger. Mais, ce que je trouve très intéressant, en revanche, dans leurs rapports, c’est qu’elle est effectivement la seule à avoir le courage de changer, à le virer, à se prendre en main en amorçant une thérapie. C’est un personnage très attachant en ce sens.
Frédérique Bel. J’ai pioché beaucoup dans mon histoire personnelle. J’ai déjà vécu avec des artistes en essayant de les faire bouger. Je me suis rendue compte que ce type de relation ne pouvait pas fonctionner et le fait de jouer ce personnage c’était certainement ma façon à moi de dire, avec les mots d’Olivier, ce que j’aurai aimé pouvoir dire. Je suis souvent dans le ressenti et ce que j’adore c’est de vivre des situations que je ne connais pas en commençant toujours par me demander ce que je ferai personnellement. Lorsque je suis dans un récit réaliste, je n’essaie pas de composer, mais plus de rester moi-même en intégrant les émotions de mon personnage, contrairement à ce que je fais lorsque je me glisse dans des personnages barrés comme dans La minute blonde, où je suis beaucoup plus perchée. J’utilise ainsi le cinéma et la comédie comme une forme de thérapie, la recherche de vibrations nouvelles. Pour moi jouer c’est se mettre en danger, s’éclater, se découvrir.
Bruno et Sandra
Elodie Bouchez. Avec Sandra, il a un contact frontal très franc qu’il n’a pas avec les autres femmes et qui me plaisait. C’est un homme très égocentrique, tourné sur lui-même, cultivant une attitude qui le coupe des autres et Sandra est la seule avec laquelle il peut être réellement lui-même, sans se mentir. Il peut lui confier ses tourments, elle les comprends, ils sont sur la même longueur d’onde, en revanche, elle est plus cadrée et peut lui offrir une structure.
Vincent Elbaz. Il y a un effet de miroir entre les deux assez troublants. Lorsqu’il est au plus mal, son image le rassure, le fait de savoir qu’elle-même ne va pas bien lui permet d’aller mieux, ce qui est finalement assez terrible. C’est une relation très narcissique et si Nancy ne le forçait pas à regarder différemment sa vie, il s’enfoncerait dans cette amitié ambiguë, névrotique, sans chercher à ce qu’elle devienne plus épanouissante.
Elodie Bouchez. J’aimais le fait que ce ne soit pas un personnage évident, qu’il n’y ait pas, notamment, une relation directement basée sur la séduction entre elle et Bruno, qu’elle soit plus discrète, mystérieuse, qu’ils n’en aient pas conscience et qu’elle se révèle seulement vers la fin du récit. C’est le principe de la comédie romantique, la rencontre de deux personnes qui sont faites l’une pour l’autre, mais ne le voient pas.
Bruno et Alice
Léa Drucker. Alice bouleverse sa vie et, dans un premier temps, lui apporte beaucoup de problèmes. Elle n’arrive pas plus que lui à assumer ses responsabilités et l’oblige à palier à ses propres incompétences. C’est une femme ayant une carrière professionnelle affirmée, mais une mère plutôt incompétente, à côté de la plaque pour tout ce qui concerne l’éducation de sa fille sur laquelle elle fait peser les vides de sa vie sentimentale. Elle est dépassée, souvent de mauvaise foi parce qu’elle souffre. Je la trouve touchante et j’avais très envie de la rencontrer.
Vincent Elbaz. Elle est dépressive, beaucoup plus que lui et va l’obliger à exprimer de vraies émotions en faisant ainsi violemment irruption dans sa vie. Lorsqu’elle lui apprend qu’il est père, il ne peut plus rester enfermé dans sa sphère, nourri seulement par ses fantasmes, il doit accepter la réalité et réagir, ce qu’il fait d’ailleurs immédiatement lorsqu’il se retrouve face à elle la première fois. Il se libère ainsi certainement en l’agressant de certains sentiments qui le rongent.
Léa Drucker. C’est la plus assurée de ces trois femmes et probablement la plus fragile, ce sont ses contradictions qui me plaisaient. C’est ce qu’il y a de plus passionnant à jouer, tout simplement parce qu’elles la rendent crédible, humaine. Il n’est pas toujours aisé d’être parent, d’être parfait, d’entrer dans ce que l’on appelle en général la normalité et montrer ainsi les défaillances de cette mère, de ce père, qui aiment leur fille profondément, mais avec leurs défauts, est percutant. Il faut souvent imaginer les failles des personnages, les créer, là elles y étaient dès l’écriture et j’ai adoré jouer son paradoxe, son côté chic extérieurement et trash intérieurement.
Vincent et ses partenaires
Elodie Bouchez. J’étais ravie de le retrouver près de dix ans après
Le Péril Jeune de Cédric Klapisch. Ce qui était très sympa ici c’est que nos personnages sont censés très bien se connaître depuis longtemps, se comprendre presque instantanément et cette complicité nous l’avions, même si nous nous étions perdus de vue ces dernières années. Du coup la relation a immédiatement fonctionné.
Frédérique Bel. A l’origine, en lisant le scénario, j’avais fantasmé sur d’autres visages, mais ce fut finalement une très bonne nouvelle. On s’attache à lui, on a envie de le sauver, on comprend Catherine, le fait qu’elle cherche à l’aider.
Léa Drucker. Nous avons tourné plusieurs films ensemble et il me surprend toujours. Il sait vraiment prendre des risques, changer de look et arrive à composer des personnages incroyables en leur apportant une vraie folie. C’est un comédien très instinctif, qui ne prépare pas ses rôles trop en amont pour préserver une certaine forme de spontanéité.
Elodie Bouchez. Il essaie, propose, chaque prise est différente avec lui. Il est très concentré et se laisse porter en même temps par des sentiments qui l’habitent. Lorsque je suis arrivée sur le plateau, il tournait déjà depuis une dizaine de jours et j’ai été stupéfaite par ce qu’il donnait. Il était complètement dans le personnage, il en avait trouvé l’attitude, les regards, ce qui m’a beaucoup stimulée.
Frédérique Bel. J’ai vraiment adoré être face à lui, dans un rapport très réaliste, si nous devions nous embrasser, par exemple, nous nous embrassions. Et comme c’est le fantasme de ma grande sœur, j’ai pu lui donner quelques informations !
Olivier et ses comédiens
Frédérique Bel. Nous avons fait des essais un jour où j’étais moi-même sur le point d’exploser, j’avais la rage car je devais assumer une rupture douloureuse. Il m’a demandé de me défoncer et je me suis déchaînée. Je l’ai traité de cafard, je lui ai donné des coups de pied, je me suis vidée. C’était une première rencontre assez étonnante, amusante.
Léa Drucker. J’apprécie toujours de tourner dans un premier film. L’enjeu final est différent et nous avons une part de responsabilité qui est, d’une certaine façon, peut-être plus importante.Il y a une vraie fébrilité que l’on partage. Ici, ce qui était très agréable avec Olivier, c’est qu’il aime ses personnages, il en parle avec tendresse, ce qui leur permet dès le départ d’exister.
Vincent Elbaz. Olivier a besoin de se reposer sur des directives précises et j’ai de mon côté besoin de me laisser aller pour trouver la profondeur du personnage, l’improvisation fait partie pour moi du processus de découverte de la scène, comme du personnage et certaines de mes réactions l’ont parfois surpris. Mais j’ai beaucoup appris du coup sur moi-même durant ce tournage et sur ma façon de travailler.
Daisy Broom. Il a été hyper cool avec moi, il m’a laissé vivre. Je n’avais jamais l’impression de jouer, je ne me demandais pas si j’avais réussi à trouver la justesse d’une scène, je me laissais aller, il était là pour me rassurer et me guider.