Tetro
Même si le personnage joué par
Vincent Gallo est entièrement fictif,
Francis Ford Coppola et son équipe se sont inspirés de plusieurs écrivains célèbres, en particulier pour nourrir le tempérament et l’allure de
Tetro. Pour
Cecilia Monti, chef costumière, «
Tetro est un homme créatif, un poète, mais affligé d’un traumatisme qui l’empêche d’être lui-même et qui explique le long séjour qu’il a effectué en hôpital psychiatrique ».
« Nous avons longuement réfléchi à sa physionomie », poursuit Cecilia. « Nous avons étudié la vie de nombreux artistes et commencé à nous intéresser au visage d’Antonin Artaud. Comme ce dernier,
Vincent Gallo a la peau très blanche, les yeux clairs et des traits prononcés. Nous avons fini par lui raser la moustache et la barbe, puis lui noircir les cheveux en leur donnant un aspect désordonné ».
Bennie
Lorsque Coppola auditionne pour la première fois
Alden Ehrenreich et l’encourage à présenter un monologue extrait de « L’attrapecoeur », l’apprenti comédien se met dans la peau du héros Holden Caulfield. Et c’est précisément ce personnage imaginé par Salinger qui servira ensuite de modèle pour la construction de Bennie. « Françis m’a conseillé de lire intégralement ce roman parce qu’il décrit très finement l’esprit et l’état de l’adolescence », précise Alden. « C’est un récit d’apprentissage, ce qui correspond exactement au parcours de Bennie. Avec Francis, nous avons parlé des similitudes et des différences entre Holden, mon personnage dans le film et ce que je suis. Bennie est un peu la somme de toutes ces comparaisons ».
L’évolution de Bennie, au contact de sa « nouvelle famille », est autant psychologique que physique. Il incombe de nouveau à
Cecilia Monti d’exécuter des pirouettes vestimentaires : « L’apparence de Bennie change dès qu’il pénètre la sphère bohème de
Tetro et s’attache à Miranda », poursuit la chef costumière. « A mesure que Bennie se rapproche de son frère et tente de prendre l’ascendant sur lui, le style et la couleur de leurs vêtements fusionnent : la transformation est subtile mais bel et bien visible à l’écran ».
Alone
Avant d’opérer un virage dans la distribution du rôle, Coppola s’intéresse à la vie d’un critique littéraire chilien qui signait ses articles sous le pseudonyme « Alone ». Et en découvre l’identité : Hernán Díaz Arrieta (1891-1984). Durant une cinquantaine d’années, ce journaliste a exercé une influence considérable, détenant quasiment sous sa plume le pouvoir de vie et de mort des romans. C’est dans un ouvrage de Robert Bolaño, « By Night in Chile », que Coppola retrouve l’évocation de l’existence d’Arrieta : même si le romancier avait choisi de l’appeler « Farewell », il s’agissait bel et bien du même homme.
Lorsque
Javier Bardem déclare forfait pour le rôle et que Coppola pense à féminiser le personnage grâce à
Carmen Maura, le cinéaste est attiré par les écrits d’une romancière et éditrice argentine, Victoria Ocampo (1890-1979). « Elle était l’amie de grands artistes avant-gardistes, adorait aller au théâtre et portait toujours des lunettes extravagantes. Alone n’est pas littéralement Ocampo mais c’est le même style de femme, brillante et très influente dans le monde littéraire », souligne le réalisateur.
L’Argentine terre d’accueil
Envoûté par les atours de Buenos Aires qu’il découvre en 1998 avec sa fille Sofia,
Francis Ford Coppola y installe les caméras de
Tetro durant treize semaines, avec une équipe et des acteurs majoritairement argentins, stars locales du cinéma, du théâtre et de la télévision tels
Rodrigo De La Serna (Carnets de voyage), Leticia Brédice et Sofia Gala.
En privilégiant le tournage en extérieurs, Coppola déclenche l’hystérie des habitants et des médias, à l’affût des moindres rumeurs. « Tous les plateaux du film ont été décorés avec des choses que chacun peut voir dans les rues, les maisons et les bars de la ville. Notre philosophie a été de coller au plus près de la réalité », développe le chef décorateur
Sebastian Orgambide. Les consignes sont claires : la production doit se faire la plus discrète possible et les rues continuent de bruisser du flot - mesuré - de la circulation.
Quartier emblématique choisi par Coppola, La Boca affiche un style architectural unique et révèle un passé qui épouse le sujet du film. Le cinéaste filme non seulement un lieu qui accueillit dès la fin du XIXe siècle des immigrants essentiellement italiens, mais aussi le berceau de nombreux chanteurs, sculpteurs, peintres et poètes. La première scène de
Tetro y est tournée, plus précisément à côté de la touristique et colorée rue Caminito. Un soir d’avril, l’équipe vit même débarquer un groupe d’adolescents du « Club Atlético Boca Juniors » (l’équipe de football qui révéla le Dieu Maradona). Amusé, Coppola troqua pour le reste de la nuit son béret contre une écharpe aux couleurs du club.
Outre un détour du côté de San Telmo, plus vieux quartier de la ville décoré de maisons coloniales, l’équipe s’est installée dans l’antique café Tortoni, lors de la scène où Bennie célèbre son dixhuitième anniversaire. Pour son interprète,
Alden Ehrenreich, nul doute que Buenos Aires rivalise sans peine avec les capitales européennes : « On y retrouve ce bourdonnement culturel, à la fois sophistiqué et bohème, mais sans le sentiment aristocratique qui habite la plupart des grandes villes d’Europe. Il y règne aussi une mentalité très différente de celle des États-Unis et c’est une chance de pouvoir s’y confronter ».
Deux autres lieux ont marqué le film de leur empreinte. Tout d’abord, le somptueux « Teatro Nacional Cervantes », classé monument historique en 1995, dans lequel a été filmée la scène des funérailles de Carlo Tetrocini. Et surtout, le « Palacio San Souci » investi durant huit jours. Dans le film, ce manoir de style néo-classique français appartient à la diva Alone qui y organise le Festival de Patagonie. La production a eu l’idée d’y inviter de vraies personnalités de la scène artistique, lesquelles frétillant à l’idée d’approcher Coppola, ont joué le « jeu » en se laissant filmer plus « vrai que nature ». A l’extérieur du bâtiment, s’est jouée en parallèle LA scène-clé entre Bennie et
Tetro, celle qui balaye tous les secrets de la plus imprévisible des manières. L’Argentine est bien la terre où le « sens de l’effet » est tout sauf une expression galvaudée.