Quelle a été votre source d'inspiration pour “The dead girl” ?
Il y a quelques années, j'ai été jurée dans un procès pour meurtre. Le premier jour, nous avons appris que la victime était une prostituée. Je me suis rendu compte que j'avais des préjugés à son égard. En même temps, j'avais tendance à penser qu'en tant que victime, elle était aussi innocente. Les déclarations des différents témoins m'ont ouvert les yeux sur la vie compliquée qu'elle avait menée. Elle n'était ni une pécheresse ni une sainte. C'était une femme tourmentée qui ne méritait pas de mourir. Le procès fut terminé au bout d'un mois, mais le terrible gâchis de sa vie m'a obsédé.
Qu'est-ce qui vous a inspirée pour le script ?
La liste de ce qui restait de la vie de la victime, le sordide détail du contenu de son sac. Pour moi, les histoires naissent
à partir de petits détails. J'ai donc eu envie de réaliser un film qui parle, entre autres, des conséquences de la violence.
On me reproche de faire des films sombres. Mais par rapport à la réalité de la vie des femmes victimes de crimes violents, mes films sont optimistes…
Pourquoi les cinq histoires ne s'entremêlent-elles pas ?
Lorsqu'une personne meurt, il y a une communauté psychique qui se crée et les effets de la violence se répercutent
vers l'extérieur. Si vous faites partie de la communauté créée à la suite d'un meurtre, vous n'êtes pas forcément en relation directe avec ses autres membres mais vous vous sentez aspirés par cette communauté. Vous en faites partie, que vous le vouliez ou non et cela vous suit toute votre vie. Je pense que le fait d'avoir construit mon film avec plusieurs segments particuliers augmente l'intensité de ce sentiment, alors qu'un film les regroupant n'aurait pas eu un impact aussi fort.
Parlez-nous de la situation des six personnages féminins principaux.
Ces femmes sont toutes à un tournant de leur vie. Certaines choisissent de retrouver la vie qu'elles ont perdue. L'une d'elles prend à mon avis, une très mauvaise décision qui ne lui laissera plus aucune échappatoire.
Lorsqu'Arden découvre le corps, elle sort de la torpeur dans laquelle elle était enfermée depuis trop longtemps, elle s'identifie à la jeune victime et à son destin. C'est la clé qui lui permettra de se comprendre elle-même.
Leah n'est pas “la sœur” de la victime mais ce titre exprime la façon dont elle se définit. Lorsqu’elle est façe au corps
de la fille morte, Leah pense que c'est le corps de sa sœur. Elle peut alors s'autoriser à vivre sa vie.
Ruth découvre une effroyable vérité sur son mari mais ne peut se résoudre à prendre la bonne décision, car elle ne connaît rien d'autre que le quotidien avec cet homme, leur routine de disputes et de pardons. J’ai lu qu’une femme a avoué avoir détruit les indices prouvant que son mari était tueur en série. J'ai tenté d'imaginer cette femme, uniquement guidée par son instinct de conservation.
Melora passe pour une mère si parfaite qu'on se demande comment sa fille a pu aussi mal tourner que Krista. En réalité Melora, obsédée par sa petite vie et par son couple, n'a perçu aucun des appels au secours de sa fille. La découverte de sa petite fille sera sa deuxième chance.
Quant à Rosetta, la copine de Krista, sa rencontre avec Melora marque le début de son évolution. On sent qu'elle va enfin lutter pour tenter d'améliorer sa vie.
Krista est pétrie de contradictions. Elle est empêtrée dans son traumatisme d'enfance, sa consommation de drogue, ses liaisons sans lendemain. Elle est pleine de bonnes intentions, elle a du cœur, elle défend les gens qu'elle aime, mais elle est aussi versatile, violente et incapable de respecter une décision prise. Elle est prisonnière d'une vie à laquelle elle voudrait échapper. Jusqu'à ce qu'on lui ôte brutalement et définitivement la possibilité de s’en sortir…
Dans vos films, la représentation du sexe est très différente de ce que l'on voit dans les films réalisés par des hommes…
J'évite de filmer des scènes érotiques sauf si elles permettent de faire évoluer l'histoire. On pourrait dire que je m'efforce surtout de réaliser les scènes de sexe les moins érotiques et les plus dérangeantes à regarder. C'est peut-être vrai ! Si l'on prend la scène avec Arden, comme elle n'a aucune expérience pour demander ce qu'elle désire et qu'elle a cette affinité morbide avec la jeune morte, elle tente d'élaborer un scénario sexuel très noir. Mais elle se rendra compte que ce n'est pas ce qu'elle recherche. Quant à Leah, elle essaie de sortir de la solitude qui l'habite. Lors de leur scène d'amour, Derek arrive à établir une communication avec elle.
Vous utilisez plusieurs symboles visuels. Parlez-nous de la signification du collier “pris” que l'on retrouve au long du film.
Quelque part, Krista a été revendiquée par quelqu'un : son client qui fait office de petit ami. Il s'agit presque d'un collier
de chien, avec une laisse. Krista tente à son tour de le donner à la personne qu'elle aime. Mais elle ne peut pas et meurt avec cet objet autour du cou. Et curieusement, le tueur, qui lui a tout pris, lui laisse ça. Arden, qui finit par le prendre à Krista, voit ce collier comme un talisman, un symbole de son nouveau pouvoir. Pour la petite anecdote, au début des projections tests, un spectateur avait cru lire “symbole” sur le collier.
Le collier importe aussi beaucoup à Rosetta qui regrette de ne pas l'avoir accepté.
Pour elle, cet objet symbolise le regret. Elle ne s'est jamais vraiment investie dans sa relation avec Krista.
Parlez-nous de votre façon de travailler avec les acteurs.
Je rencontre chacun des acteurs principaux pour discuter du scénario avant de commencer le tournage. Il s'agit de vérifier que nous sommes sur la même longueur d'ondes sur la motivation, le travail et le sens du texte. Cela permet de résoudre les problèmes, de faire évoluer les dialogues, de découvrir comment fonctionne chaque acteur. Certains ont besoin d'aide pour parvenir à trouver la bonne émotion afin de jouer une scène. D'autres ont besoin de parler de leur personnage, de leurs rapports avec les autres protagonistes du film, de leur histoire. Lorsque j'écris un scénario, j'essaie de laisser aux acteurs la possibilité d'imaginer la plupart de ces aspects mais s'ils en ont besoin, je suis heureuse de pouvoir les aider.
Il y en a aussi qui apprécient qu'on les dirige durant une prise même si la plupart ne le supportent pas. D'autres ne veulent pas parler du tout. Ils ont préparé leur travail et une fois sur le plateau, focalisent leur attention sur les autres acteurs et agissent en fonction de la situation. Si un acteur s'égare, il suffit souvent d'une remarque adéquate pour le remettre sur les rails.
Il vous est arrivé d’avoir des rapports conflictuels sur le plateau ?
Quelquefois, un acteur vous explique ce qu'il n'apprécie pas de la part d’un réalisateur. C'est très utile. Si tout se déroule bien, je fais très attention et je tiens compte de ce qu'il n'aime pas. Mais s’il n'arrive pas à trouver le ton juste, savoir ce qui lui déplaît peut être un instrument en ma faveur. Il y a aussi des acteurs qui ressentent le besoin de se battre à propos de leur interprétation d'un personnage. C'est sûrement une façon de trouver l'émulation nécessaire à leur jeu. Je me bats pour ce qui est écrit dans le scénario et ma façon de voir ; la plupart du temps, ce genre d'acteur va se rebiffer, discuter et m'expliquer ce qui ne va pas du tout, jusqu'à ce qu'il en ait assez et joue la scène comme je la veux. C'est de cette prise-là dont je me sers. Souvent, quand un acteur pense que c'est excessif, c'est au contraire exactement ce qu'il faut. Ce ne sont pas ces rapports-là que je recherche. Ce que j'écris force les acteurs à déployer une grande palette d'émotions; en tant que réalisatrice, j'aime avoir la possibilité d'accéder à cette variation de tons pour pouvoir m'en servir plus tard. Au montage, j'essaie d'être à la hauteur de leurs attentes, en faisant des choix judicieux parmi la richesse du travail qu'ils me fournissent.
Comment travaillez-vous avec Michael Grady votre directeur photo et Kristan Andrews votre décorateur pour créer une ambiance différente sur chacune des cinq histoires ?
La partie d'Arden est basée sur le calme, il y a beaucoup de plans-séquences. Les couleurs dominantes sont les dorés et les bruns, tout a l'air poussiéreux, décoloré et mort. C'est en contraste avec le monde de Krista qui est laissé au hasard, filmé caméra à l'épaule et chaotique, à l'image de sa vie. Pour l'histoire de Leah, nous l'avons isolée dans le cadre, ce qui accentue l'effet de solitude et le sentiment d'oppression car on ne peut pas voir le monde qui l'entoure. Les teintes sont bleutées et grises, froides et stériles. On la voit très rarement avec d'autres personnes à l'écran. Au moment où le spectateur fait sa connaissance, elle a son monde à elle, dénué de contacts humains. Ruth, quant à elle, a cherché à rendre accueillant l'endroit dans lequel elle vit, une caravane entouré de petits garages, en mettant des fleurs en plastique et des napperons. Nous avons tout filmé caméra à l'épaule, ce qui donne un côté nerveux, qui secoue son gentil petit monde et menace de le faire s'écrouler. Melora sert de lien entre l'univers de Leah et celui de Krista. Lorsque nous faisons sa connaissance, son monde est calme et dépourvu de couleurs chaudes. Mais lorsqu'elle s'aventure dans l'univers de Rosetta et de Krista, tout est chamboulé, on trouve de la couleur, du mouvement et du bruit. Cependant, Melora essaie de garder son calme, s'accrochant à son petit sac à main et à ses chaussures de dame. J'espère que toutes ces subtilités vont agir de manière subliminale chez le spectateur. Je m'efforce de livrer une version du monde avec des émotions plus intenses. J'aime les belles images, je tâche de les saisir lorsqu'elles sont utiles pour l'histoire mais je ne voudrais pas que le public soit conscient de la caméra.
Comment espérez-vous que le public réagira à “The dead girl” ?
Je vais au cinéma pour être émue et touchée. Et aussi pour être un peu secouée, pour que le film me donne matière à réfléchir. Après la projection de “The Dead Girl”, si un spectateur sort en ayant plus conscience de ce que la vie de ces personnes peut être, ou s'il se sent plus proches d'elles, alors, je serai satisfaite.