Les lieux où se déroulent les histoires d’
Alexander Payne ont toujours joué un rôle fondamental dans ses films, mais avec
The Descendants, cette caractéristique est encore plus flagrante. Dès le début du projet, le réalisateur et son équipe, constituée de collaborateurs réguliers, étaient conscients qu’ils allaient aller là où peu de cinéastes s’étaient aventurés pour raconter un drame familial intimiste au cœur de la luxuriance de Hawaii. Le style visuel du film, à travers la photographie et les décors, reflète toutes les contradictions et les juxtapositions étonnantes de la culture hawaiienne d’aujourd’hui. Le moderne côtoie l’ancien, l’urbain frôle la nature, la croissance et l’ouverture vers l’avenir voisinent avec le désir de préserver le passé.
Hawaii est le plus récent des cinquante États qui constituent l’Amérique d’aujourd’hui. Son histoire remonte à 1500 ans, lorsque des explorateurs polynésiens ont mis à l’eau leurs embarcations équipées de voiles à la lumière des étoiles pour gagner les pentes fertiles de ces îles volcaniques. Par la suite, des colons sont arrivés de toute la Polynésie – Tahiti, Samoa et Tonga et ont instauré une culture matriarcale possédant son propre langage, ses coutumes, ses formes d’art et ses légendes. En 1810, le roi Kamehameha, chef de la Grande Île, a uni toutes les îles en un seul et même Royaume de Hawaii. Peu après, les premiers missionnaires chrétiens sont arrivés, suivis par les colonialistes venus du continent américain. En 1893, un groupe d’hommes d’affaires américains a renversé la monarchie hawaiienne, ouvrant la voie vers l’annexion. Entretemps, la culture a continué à évoluer et à s’adapter, mélangeant des valeurs américaines avec le mode de vie hawaiien traditionnel.
Lorsque Hawaii est officiellement devenu un État américain en 1959, il a été surnommé « l’État Aloha », un mot hawaiien impossible à traduire qui exprime un esprit sincère, franc et ouvert ancré dans un amour inconditionnel de cette terre. Pour filmer avec un œil neuf les îles telles qu’elles sont aujourd’hui, à la fois envahies par les promoteurs, la banlieue et par les surfeurs et les traditions polynésiennes,
Alexander Payne a fait appel au directeur de la photographie
Phedon Papamichael, avec qui il avait déjà travaillé sur SIDEWAYS. Celui-ci raconte : « Dès la lecture du scénario, j’ai su que ce serait un film différent. Cette histoire repose principalement sur les dialogues, ce qui a en général pour résultat un film moins visuel. Mais ici, c’était l’inverse. Parce que le cadre, Hawaii, était une partie intégrante du périple géographique et émotionnel de la famille King, les images et les paysages allaient jouer un rôle majeur. C’était très important de capter la beauté des environnements pour comprendre le conflit qui naît chez Matt à l’idée de vendre la terre familiale. »
Phedon Papamichael a divisé le film entre deux Hawaii : Honolulu, un cadre urbain à l’activité fiévreuse, et la beauté sublime des paysages naturels de Hanalei Bay sur l’île de Kauai, avec une mer couleur saphir et la forêt tropicale aux verts éclatants. Le directeur de la photo explique : « Nous voulions montrer la vie citadine de Honolulu mais aussi la beauté de la côte, afin de faire comprendre ce qui est en danger d’être perdu ainsi que le lien très fort au passé et à l’Histoire. C’est pour cette raison que nous avons décidé de tourner en format large, ce qu’Alexander n’avait fait qu’une fois, pour
L’arriviste. Nous avons trouvé que ce serait amusant de voir ces petits personnages humains confrontés à la splendeur du paysage. » Parallèlement, les deux hommes voulaient que le film reste fidèle au style particulier d’
Alexander Payne, simple et sans fioritures – presque un anti-style. Le réalisateur explique : « J’aime tourner mes fictions dans un style quasi documentaire. Cela donne à l’histoire des allures de reportage. »
Phedon Papamichael commente : « L’une des premières exigences d’Alexander, c’est de s’assurer que la photographie ne vienne jamais entraver la narration. Il aime vraiment le réalisme, au point que si l’on va tourner en extérieur et qu’il y a trois élagueurs pas loin, il va incorporer leur travail dans la scène. Ou bien, quand nous avons tourné dans le bar où
George Clooney rencontre
Beau Bridges, Alexander a trouvé important que soient présents les vrais clients du bar, les habitués, par souci de réalisme. C’est la même chose pour la lumière. C’est toujours très naturel, au point que le public ne doit jamais réaliser qu’il regarde un film « artistique ». « Nous voulons que le public s’attache aux personnages et les suive sans que rien ne vienne les distraire. Les émotions sont si denses et l’écriture si puissante qu’il est inutile de renforcer artificiellement l’intensité dramatique par le biais des images. »
Hawaii porte souvent en elle-même sa propre intensité dramatique.
Phedon Papamichael note : « La lumière est là-bas un vrai défi parce qu’elle change constamment. On peut passer en l’espace d’un seul et même plan d’un ciel couvert à un soleil éclatant. Heureusement, Alexander et George, lui-même réalisateur, savent parfaitement réagir sur le moment, ainsi on peut intervertir les scènes, ce qui apporte une souplesse précieuse dans le travail. » Une partie de l’action de
The Descendants se passe ailleurs que sur la terre ferme – au large dans l’océan ou même dans des piscines. Don King, un directeur de la photo spécialiste des images sous-marines, s’est chargé de la scène où
Shailene Woodley pousse un cri primal alors qu’elle est tout au fond de la piscine familiale. La jeune actrice se souvient : « Don m’a attendue sous l’eau avec sa drôle de caméra. J’ai plongé, j’ai nagé vers lui et il a reculé devant moi très très vite, dans un timing parfaitement adapté au mien. Cela a été une scène fantastique à tourner. »
Un des souvenirs préférés de
Phedon Papamichael a été le tournage du point culminant du voyage de Matt, quand les King arrivent sur leurs terres ancestrales à Kauai et que la jeune Scottie pousse Matt à réviser son intention de vendre à des étrangers. Il raconte : « C’est un moment très fort. Nous avons conçu le plan pour que la famille grimpe jusqu’au sommet de la montagne, sans qu’on sache ce que l’on va découvrir. Cela commence comme un travelling normal mais par la suite, lorsqu’ils arrivent au bout de la route, la caméra s’élève d’un seul coup et révèle cette vue spectaculaire. Soudain les personnages sont saisis, bouleversés par cette beauté. C’est une de mes scènes préférées. »
Alexander Payne a également retrouvé la chef décoratrice
Jane Ann Stewart, sa collaboratrice sur tous ses films depuis le début de sa carrière. Elle explique : « Le sens esthétique d’Alexander et le mien se rejoignent. Et nous avons aussi le même sens de l’humour, le goût de l’absurde, avec un petit côté macabre, où rien, dans la condition humaine, ne se trouve au-dessus de la comédie. »
La chef décoratrice savait très exactement à quoi s’attendre lorsque
Alexander Payne l’a contactée. « Nous avions tous les deux beaucoup à apprendre sur la culture hawaiienne, et nous nous sommes plongés littéralement dedans pour pouvoir aller au cœur des choses et de l’histoire, pouvoir comprendre le cadre, l’esprit, la texture même de l’histoire. » Pour la maison de Matt King,
Jane Ann Stewart s’est inspirée du roman et a consulté son auteur,
Kaui Hart Hemmings. Elle confie : « L’apport de Kaui a été très précieux. Par exemple, elle m’a fait découvrir le punee, une sorte de matelas que l’on déroule et qu’on utilise aussi comme sofa, et elle nous a aidés à établir l’histoire de la famille dans les détails. » La chef décoratrice a trouvé une maison hawaiienne qui pouvait correspondre, mais à laquelle il manquait un élément essentiel, le grand banian qui orne la pelouse devant la maison telle qu’il est décrit dans le livre. Elle en a donc fait transplanter un. « Cet arbre reflète l’idée de la famille à travers la manière dont les branches sont implantées et dont elles s’étendent. »
Comme avec la photo, la difficulté pour
Jane Ann Stewart a été de placer tous les décors dans la réalité brute qu’affectionne
Alexander Payne, mais avec une touche tropicale. « Alexander a toujours voulu un vernis d’authenticité, voire même de banalité. Mais ce film était une chance pour moi d’aller un peu plus loin en termes de couleurs, de par l’essence exotique des lieux où se déroule l’histoire. Il fallait juste avoir une bonne raison de placer tel ou tel objet ici ou là, un meuble, ou un tableau dans une pièce. Ces éléments devaient souligner les personnages et rester authentiques en fonction des lieux. » Cette authenticité a profondément ému
Kaui Hart Hemmings quand elle est venue visiter le plateau. Elle a pu voir son histoire prendre vie, et retracer la manière tantôt amusante, tantôt douloureuse, dont fonctionne une famille – à Hawaii comme ailleurs. « C’était merveilleux de revenir à Hanalei Bay, là où sont arrivés mes propres ancêtres. Cela signifiait beaucoup pour moi de voir les acteurs et les techniciens connaître de mieux en mieux cet endroit tellement spécial. C’était une chance pour moi de renouer avec ma propre famille, de resserrer les liens avec ma communauté. Écrire un livre est une entre- prise solitaire, mais avec un film, la beauté réside dans le partage. »