Tourner The limits of control en Espagne représentait-il un pari logistique ?
Gretchen Mcgowan : Nous avons tourné au nord, au sud, à l’est et à l’ouest. Presque partout à travers le pays, sauf à Barcelone. J’ai déjà travaillé dans des endroits compliqués comme la Jordanie, le Vietnam ou le Costa Rica. Mais ici, la société de production que nous avons utilisée sur place, Calle Cruzada à Madrid, nous a aidé à faire traverser le pays à toute notre équipe sans effort.
Dans chaque lieu de tournage, ils ont su trouver d’excellents collaborateurs techniques.
Stacey Smith : En termes de logistique, c’est le plus complexe de tous les films de Jim auxquels j’ai participé. Ses tournages sont plutôt plus restreints et moins peuplés. On n’a pas l’habitude d’aller tourner dans des aéroports ou dans des gares. On ne voit pas d’hélicoptère, d’habitude, dans un film de
Jim Jarmusch ! Ce jour-là d’ailleurs, on n’en croyait pas nos yeux.
Gretchen Mcgowan : C’était le seul hélicoptère noir disponible dans toute l’Espagne. On a dû le faire venir du Pays Basque.
Les comédiens se sont déplacés depuis les quatre coins du monde pour se retrouver en Espagne. comment ça s’est passé ?
Stacey Smith :
Gael García Bernal était en préparation d’un film qu’il allait réaliser et il jouait au théâtre...
Gretchen Mcgowan : Ça, c’était un peu l’angoisse. Mais on s’est débrouillés pour que ça se fasse.
Stacey Smith :
Tilda Swinton s’est absentée pour aller recevoir un Oscar et puis elle est revenue tourner. On a fait la fête avec elle, c’était génial !
Gretchen Mcgowan : Et
Bill Murray a été extrêmement généreux avec nous. Il avait deux scènes que nous devions tourner dans deux villes distinctes. Il est resté avec nous pendant les dix jours entre les deux tournages. Il passait ses journées à faire du vélo autour de Séville, il venait nous voir sur le plateau de temps en temps pour suivre comment ça avançait.
Stacey Smith : Ils ont tous fait le maximum pour être avec nous.
John Hurt a été exceptionnel.
Alex Descas et
Jean-françois Stévenin ont failli être retenus par une grève à Paris.
Hiam Abbass, c’est simple, toute l’équipe était amoureux d’elle.
Gretchen Mcgowan : Pauvre
Luis Tosar ! Sa scène avait été tournée la première semaine. Mais Jim a décidé qu’il souhaitait tourner un autre plan avec lui, dans la rue. Il a donc dû garder sa moustache pendant des semaines avant qu’on puisse revenir pour retourner avec lui.
Stacey Smith : Et nous ne pouvions avoir le wagon du train que pendant une journée pour y tourner toute la séquence de
Youki Kudoh, y compris la mise en place des écrans verts par le responsable des effets spéciaux. C’était une dure journée et Youki a vraiment été adorable.
Gretchen Mcgowan : Les trains sont parfois plus difficiles à coordonner que les comédiens ! Sur
The limits of control, on a tourné dans trois différents trains en marche et dans trois gares. L’itinéraire que suit le personnage d’
Isaach De Bankolé dans le film, nous l’avons suivi logistiquement. On a commencé à Madrid, on est partis pour Almería et San Jose pour finir à Séville.
Isaach était-il délibérément écarté des autres comédiens ?
Stacey Smith : Jim ne dicte pas les choses, généralement. Il préfère laisser le comédien décider s’il préfère rester dans son personnage entre les prises. Mais Isaach restait de son côté, en tout cas pendant les jours de tournage. Il était logé dans un appartement, séparé du lieu où l’équipe et le reste de la distribution résidaient. C’était son choix, pour construire son personnage. Mais nous faisions des répétitions, et donc il a rencontré tous les acteurs avant qu’ils n’arrivent sur le plateau. Jim a répété chaque duo d’acteurs.
Gretchen Mcgowan : Nous avons eu la chance d’avoir Isaach avec nous pendant deux semaines avant le début des prises de vues, pour qu’il puisse répéter avec Jim et se familiariser avec les lieux.
Stacey Smith : Ce qui est intéressant dans le personnage d’Isaach, c’est qu’il prend au sérieux tout autant les périodes où il attend que celles où il exécute une mission.
Les répétitions ont duré longtemps ?
Stacey Smith : Pour Jim et Isaach ensemble, probablement une semaine. Autrement, pour chaque duo, en général une journée ou une demi-journée.
Avez-vous suivi Jim et Christopher Doyle dans leurs voyages de recherches pour les décors ?
Stacey Smith : J’y suis allée une fois et Gretchen aussi. Mais très souvent, pour les décors naturels en dehors de Madrid, nous devions nous fier à des photographies ou à de très brèves incursions.
Gretchen Mcgowan : Très vite, Jim et Christopher sont tombés amoureux des deux décors principaux autour desquels ils ont organisé le tournage. Les Torres Blancas – ces tours d’appartements cylindriques à Madrid – s’appellent ainsi parce qu’il était prévu qu’elles soient recouvertes de marbre blanc... mais il n’y avait plus d’argent.
Stacey Smith : L’ami de Jim a un appartement dans ces tours, que Jim a visité. C’est là qu’il a toujours imaginé le pied-à-terre à Madrid du personnage d’Isaach.
Gretchen Mcgowan : Le tableau que l’on voit dans le musée, cette vue de Madrid, c’est en fait celle qu’on peut admirer depuis les Torres Blancas. Il y a vraiment une piscine sur le toit. L’autre décor avec lequel Jim a écrit le scénario en tête, c’est la maison américaine dans le désert. Il a travaillé à partir de photos qu’il avait vues.
Avez-vous rencontré beaucoup de coopération, en Espagne ? vous fallait-il fermer des rues à la circulation ?
Gretchen Mcgowan : C’est comme travailler à Londres, tant que vous vous organisez à l’avance, les gens sont très coopératifs. Il faut obtenir les autorisations très en amont, en particulier avec la RENFE pour les trains. On ne peut pas improviser.
Stacey Smith : Nous n’avons pas vraiment vidé les rues. Pour les scènes à la terrasse du café, on pouvait assez bien maîtriser la circulation sur la place. Ça me fait penser que le garçon de café qui a un peu de mal avec la commande d’Isaac est interprété par
Oscar Jaenada, un comédien très célèbre en Espagne, qui a remporté un Goya.
Gretchen Mcgowan : Oui, et notre équipe n’arrivait pas à croire qu’
Oscar Jaenada jouait un garçon de café ! Il a été absolument adorable. Jim l’avait rencontré pendant une soirée à Madrid et lui avait demandé d’apparaître dans
The limits of control. Il a écrit ces petites scènes entre Oscar et Isaach après avoir rencontré Oscar.
Stacey Smith : En Espagne, on ne peut pas fermer les rues à la circulation comme à New York. Les gens dans la rue étaient très polis et respectueux. Mais nous ne pouvions pas modifier la circulation. Pour le son, cela a représenté une sorte de défi.
Gretchen Mcgowan : Vers la fin de notre planning, nous savions que Séville allait être envahie, pour Pâques.
Stacey Smith : Pendant toute la semaine qui précède Pâques, il y a toute une série de défilés dans les rues. Nous n’avions donc pas un moment à perdre. Dépasser le planning ne serait-ce que d’un jour était hors de question.
Gretchen Mcgowan : Pendant le tournage à l’aéroport, nous ne pouvions pas non plus dépasser d’une seconde le temps qui nous était alloué. Mais, après le 11 septembre, c’était assez extraordinaire d’avoir ne serait-ce que l’autorisation de tourner dans un aéroport.
Stacey Smith : La Commission madrilène pour le Cinéma nous a aidés. L’ami de Jim, Chema Prado, qui dirige la Filmoteca de Madrid a permis que beaucoup de portes s’ouvrent pour nous. Et le musée, le Museo Nacional Centro De Arte Reina Sofia, a été épatant. C’était un peu tendu pour nous, mais ils avaient des gardiens pour nous aider, et notre équipe a été très attentive et respectueuse. Nous n’avions pas emmené d’éclairages.
Et les séquences dans l’avion ?
Gretchen Mcgowan : Au moment de descendre vers le sud, nous avons loué un avion et nous avons aussi tourné dedans.
Stacey Smith : L’avion a fait double usage. Il a transporté l’équipe et il a servi de décor. Cela nous a fait économiser un jour de tournage.
Avez-vous tourné en studio ?
Gretchen Mcgowan : A Séville seulement, pour les scènes fortes de la fin. Le décorateur
Eugenio Caballero avait reconstitué les intérieurs dans un des anciens immeubles de l’Exposition Internationale.
Stacey Smith : C’est en fait le sous-sol d’un des grands halls d’exposition. Tout le reste dans
The limits of control, ce sont des décors naturels retravaillés par le décorateur.
On est tenté de penser que tout était déjà là et n’attendait que votre arrivée.
Sacey Smith : C’est tout le génie d’Eugenio.
Pour vous, quels sont les points communs de The limits of control avec les films précédents de Jim, et lesquels ?
Stacey Smith : Je dirais que la figure du voyageur en terre étrangère traverse tous ses films. Sur le style, ce film est sans doute plus proche de Dead Man. Pour l’histoire, ce serait plutôt Ghost Dog.
Gretchen Mcgowan : Les éléments de mystère sont familiers. Et bien sûr il y a du café et des cigarettes.
...des expressos et des cigarettes !
Gretchen Mcgowan : Exactement ! Deux expressos. Dans des tasses séparées.