J’agis selon mes intuitions... J’ai grandi en écoutant les Beatles, puis j’ai découvert leur anthologie, les documents sonores des prises qui avaient été mises au rebus, les plages que John, Paul ou George (pardon Ringo !) ont eux-mêmes enregistrées. Je ressentais ce qu’ils exprimaient jusque dans ma chair. Je me sentais proche d’eux... moins manipulé. Je lisais les reproductions de leurs carnets. Je devinais les traces de gomme coincées dans les reliures, j’entendais leurs rires, le défilement de la bande, leurs discussions, les ratages, leurs raclements de gorge, et le son du câble du micro.
C’est peut-être une question de génération. Nous vivons tous dans un monde numérique tellement parfait, qui permet de reproduire les moindres modulations de sons qui se faisaient avant de façon artisanale, ainsi que « le réel », pour créer la référence la plus facile aux sentiments.
Le film que nous avons fait est un ultime carnet de notes: qui vient de nos tripes. Nous étions six (nous, ce sont les amis et la famille qui vivons et travaillons ensemble, travaillons sur l’énoncé de nos propres mots mis en commun). Il y avait un scénario. Il était écrit, mais en réalité, une grande partie a été ajouté en temps réel. Ce n’était pas tant une improvisation, cela n’arrivait pas juste ici et maintenant ; une circonstance, des bribes de conversation, ou quelque vol autour de nous un jour et on les retrouvait dans le film quelques jours plus tard. L’idée était de faire émerger des choses sur le papier, ce que moi et ceux qui m’entourent faisons, en essayant juste de tout transcrire. Mon professeur de math, Mr King (qui ne m’a pas donné de bonnes notes, mais m’a appris l’importance de l’organisation) me l’avait enseigné en me disant une fois : «Tais- toi, ça n’a de sens que sur le papier !».
J’ai compilé des notes sur le métro, sur les rues de ma ville chérie qui est mon oxygène : New York et, bien sûr, des notes sur ceux qui m’entourent. Notamment le cercle chaleureux qui gravite autour d’Eléonore. Elle m’inspire, elle est... bon, je ne vais pas continuer à parler de tout ce qu’elle est, elle est grandiose... Mais elle a apporté cette sensibilité gutturale, cette sensation que je ne peux qu’associer au vol. C’est beaucoup plus qu’une sensation agréable, c’est réellement énorme. C’est à la fois beau et rugueux, aigu et doux, joli mais laid, joyeux, pétrifiant et triste, mais c’est aussi comme un coup dans l’estomac, ça paraît épouvantable et presque inouï, le côté le plus terrible je suppose. C’en est aussi le plus énigmatique et extatique. C’est en relation étroite avec cet amour qui vient du ventre, cet amour qui rend malade. C’est un autre monde, sans conséquences, où l’on questionne en permanence la réalité et ce qu’elle a à donner.
C’est un recueil qui s’adresse au ventre, un espace où les relations sociales ne veulent rien dire, où la notion de s’installer n’est pas de mise, un lieu où rien ne nous retient à la seule idée de dérober, de prendre quelque chose qui n’est pas à nous, quelque chose qu’on glisse dans le pantalon, qu’on enferme dans sa tête, qu’on cache sous son manteau ou dans sa poitrine. Et puis on marche avec, sans courir : on remercie même la personne qui est à la porte en sortant ! On lui fait un sourire ! Cette façon d’agir, cette manie, est applicable aussi aux peines et joies dues à des événements imprévus qui remuent les tripes : affaires de cœur, grands magasins, compétitions sportives, incommunication et, bien sûr, sans oublier l’humour.
D’après moi l’objectif de ce film est avant tout la distraction, avec tout ce que ça implique d’avantages et d’inconvénients. On est tous naturellement déprimés, le tout étant de savoir pendant combien de temps on peut se distraire, combien de fois on peut à la fois être heureux et rendre quelqu’un heureux.
Les films ne sont que des capsules qui montrent comment fonctionnent les hommes, des capsules destinées aux extra-terrestres qui un jour découvriront nos communautés et leurs intérêts particuliers - un film par exemple - soigneusement rangés. Cela dit, ce film s’adresse aux curieux, aux cœurs brisés, aux intrus, aux voleurs, aux extra-terrestres, à
Eléonore Hendricks et à quiconque a eu le plaisir de se faire voler.
J’espère que j’ai pu, d’une façon ou d’une autre, ajouter quelques mots à quelque chose qui est si organique... parce qu’après tout, ce film devait seulement être un court métrage... ;
Andy Spade et
Anthony Sperduti m’avaient contacté pour faire un film court sur une fille qui vole par plaisir, ce n’est pas de ma faute si, à partir de là, j’ai commencé à faire ce film dans ma tête et si ma tête s’est emballée.
À Propos de la Production
Je pense que c’est la meilleure partie du film, à vrai dire... Nous avons été volés pendant le tournage, un certain Conan (on l’a identifié lors de la petite enquête que l’on a menée, qui a été formidable en ce jour pluvieux et triste à Lower East Side New York) a brisé les vitres de ma voiture pour voler trois focales de ma caméra, mon ipod, un chargeur de téléphone mobile, du parfum et l’équipement caméra appartenant à Brett (le chef opérateur). C’est triste... Conan avait besoin de ça pour un fixe. C’était terrible et nous sommes toujours endettés à cause de ce vol, mais on a eu du plaisir à voir tant de gens ce jour-là, que nous n’aurions jamais vus autrement. On a entendu tellement d’histoires que nous en avons été inspiré...