Comment peut-on vivre dans l’ombre du plus grand crime de l’histoire moderne ? Les fils doivent-ils assumer les péchés impardonnables de leurs pères ? Est-il possible de refuser un héritage trop lourd, trop terrifiant, trop ignoble pour qu’on puisse jamais s’en défaire ?
The Reader raconte l’histoire d’un adolescent dans l’Allemagne d’après-guerre. Son éveil à l’amour se fait en compagnie d’une femme qui cache un passé honteux et un secret intime encore plus enfoui. La curiosité du jeune homme cède vite la place au sentiment de culpabilité typique de ceux qui ont grandi après l’Holocauste, raison pour laquelle le réalisateur
Stephen Daldry n’hésite pas à décrire
The Reader comme « un film sur la vérité et la réconciliation ».
Le récit de
The Reader traite de l’influence profonde qu’ont les mots et la littérature sur l’évolution des comportements humains. Il y a donc une vraie logique à ce qu’il s’agisse de l’adaptation d’un livre simple, sobre mais bouleversant, « un roman formellement superbe, dérangeant et, au final, très dur moralement », selon le Los Angeles Times.
Écrit par le professeur de droit berlinois et auteur de romans policiers Bernhard Schlink, ce récit semi autobiographique a été publié en 1995 puis traduit en 40 langues. Il fut le premier roman allemand placé en tête de la liste des best-sellers du New York Times, après que Oprah Winfrey l’a choisi en 1999 pour en faire le sujet de son émission littéraire. « Qui aurait pu croire qu’un livre de seulement 218 pages pourrait provoquer tant d’émotions ? » demanda Winfrey à l’antenne, après avoir noté qu’aucun autre livre sélectionné pour son programme n’avait attiré autant de lecteurs masculins.
« Ce récit parle de ce que nous appelons
« la seconde génération », dit Schlink, qui évoque « les chanceux qui sont nés après », à savoir les enfants de l’après-guerre. « On a grandi d’une façon assez innocente, jusqu’à ce qu’à un certain point, nous réalisions ce que nos parents, nos prêtres, nos profs avaient fait. Aimer quelqu’un qui a été impliqué dans des événements atroces peut être extrêmement perturbant. » En Allemagne, le processus menant à la compréhension de ce qui s’était passé a même généré un terme spécifique - vergangenheitsbewältigung - qui signifie « la lutte pour essayer de se confronter au passé ». Le roman de Schlink est considéré comme une pièce décisive pour comprendre l’histoire du pays, au point d’être utilisé comme manuel dans certaines écoles allemandes. Les droits d’adaptation cinématographique de
The Reader ont été achetés par
Harvey Weinstein et Miramax Films en 1996. À la demande de Weinstein,
Anthony Minghella et son partenaire
Sydney Pollack sont entrés dans le projet, Minghella devant, à l’origine, écrire l’adaptation et réaliser le film. L’auteur de théâtre Sir
David Hare était également intéressé. Comme Minghella venait d’empiler les récompenses pour
Le Patient Anglais et développait d’autres projets de grande ampleur, Hare essaya sans succès de le convaincre de lui confier l’écriture du scénario de
The Reader. Minghella ne voulait rien entendre.
Près d’une décennie passa sans version terminée du script. Le réalisateur
Stephen Daldry - qui avait étudié l’allemand dans sa jeunesse et vécu un temps à Berlin - demanda à Minghella s’il y avait une possibilité qu’il lui cède le projet. Conscient qu’il ne trouvait pas le temps de s’y atteler personnellement, Minghella accepta à condition que Daldry en fasse son prochain film et que lui-même et Pollack en soient les producteurs. Pour l’adaptation, Daldry se tourna tout naturellement vers Hare, déjà son complice sur
The Hours. « On avait fait
The Hours ensemble, c’est donc le second film compliqué et ambitieux sur lequel nous collaborons », dit ce dernier. « On est très profondément liés, un peu comme des gens qui ont fait la guerre ensemble. On connaît intimement nos forces et faiblesses respectives. »
Contrairement au roman qui procède chronologiquement en trois segments distincts, le scénario de
The Reader « saute à travers le temps », selon les termes de Hare, sa structure transportant le spectateur à différents moments clefs de la vie du personnage principal, des années 50 aux années 90, et inversement. En tant que dramaturge et metteur en scène de théâtre, Hare s’efforce dans ses créations originales de se libérer d’un trop grand respect des traditions théâtrales. De même, il a ici cherché une approche novatrice et excitante qui lui permette d’échapper aux « sempiternelles voix-off » qui plombent les films racontés à la première personne.
« Quand je vais au cinéma, je suis assommé par tous ces films dont je peux prévoir le style et la forme dès que les lumières s’éteignent,» dit Hare, qui tenait surtout à distinguer
The Reader des clichés habituels des films traitant de l’après-guerre, des camps de concentration et des complicités individuelles avec les crimes commis par l’Etat. « Je ne m’intéresse qu’à ce qui échappe clairement aux “genres” quels qu’ils soient », dit-il. « En tout état de cause, il ne s’agit en RIEN d’un film sur l’Holocauste. Il y a eu 252 films sur l’Holocauste, » poursuit Daldry, « et j’espère qu’il y en aura au moins autant à l’avenir. »
Mais
The Reader est à ses yeux bien différent. Il en parle comme d’« une œuvre étrange », qui déjoue toutes les attentes. À l’inverse de la plupart des histoires de rescapés, le personnage dont on apprend qu’il a survécu aux camps n’est pas montré comme une victime, mais au contraire comme une force de la nature, tant sur le plan moral qu’intellectuel.
Hare, Daldry, Minghella et Pollack avaient beau s’accorder sur la nécessité d’innover et d’expérimenter cinématographiquement, un aspect du projet n’a jamais varié : la nécessité de respecter et d’honorer les victimes du Nazisme. Tous étaient convaincus que le terme “Pardon” ne devait pas être mentionné. Le film évite donc les notions vagues de Rédemption et de Pardon, s’efforçant au contraire de traiter le problème très concret d’une génération qui tente de regarder en face les taches de son passé.
À cet effet, le scénariste et le metteur en scène ont tous deux voyagé en Allemagne en compagnie de Schlink pour discuter du poids de la culpabilité collective après la guerre et des réactions provoquées par son livre. « Le roman a une signification historique importante en Allemagne », explique Daldry. « C’est LE livre qui traite la question décisive de savoir : comment pouvons-nous continuer après ce que nous avons fait ? »
« Le livre a reçu les plus extraordinaires louanges et les plus violentes attaques » précise Hare. « Essayer d’explorer et de comprendre les crimes Nazi est une démarche dangereuse et incertaine - il n’y a rien de plus facile que de franchir sans le vouloir une ligne invisible. »
Déterminé à montrer « comment les fils d’une génération criminelle avaient été contraints de vivre avec les conséquences » des actes atroces de leurs parents, Daldry était inflexible. « Le film aborde les crimes de guerre de façon très directe », dit le réalisateur, déterminé à ne pas décrire les gardiens des camps comme des Ogres ou des vilains de cinéma, mais plutôt comme des ouvriers de base et des habitants du coin. « Le film montre les gens ordinaires qui commettent ce genre de crimes, la banalité du mal ».
Contrairement à bien des scénaristes dont l’implication cesse dès lors qu’ils ont livré leur dernier draft, Hare est resté auprès de Daldry tout au long de la production, comme il l’avait fait sur
The Hours.
« Stephen m’accepte comme collaborateur du début du tournage à la fin du montage, » explique le dramaturge. « Il refuse de travailler avec des gens qui ne sont pas prêts à collaborer avec lui de manière très poussée. En un sens, cela ressemble plus à un travail pour le théâtre que pour le cinéma. Il est le cinéaste le plus consciencieux avec lequel j’ai jamais travaillé - rien de ce qui passe devant son objectif n’est dû au hasard ».
Quant à l’auteur du roman, Schlink, il participa à l’aventure d’une façon qu’il n’aurait sans doute jamais pu imaginer, finissant même par apparaître comme figurant dans une scène d’extérieur dans un jardin de bière, où les amants maudits Hanna et Michael déjeunent pendant des vacances à vélo. C’est là qu’il eut l’occasion de remarquer que Daldry poussait son obsession pour l’authenticité et l’honnêteté jusqu’aux détails les plus infimes, qu’il s’agisse d’un accessoire d’époque ou d’un regard furtif lancé par un des comédiens. « Stephen a le sens des détails les plus fins, les plus subtils et c’est un talent pour lequel j’ai une très grande admiration ».