Notes de Prod. : The September Issue

    en DVD le 20 Janvier 2010

Entretien avec R.J. Cutler - réalisateur et producteur

Qu’est-ce qui vous a inspiré ce film?

J’ai eu l’idée de faire un film sur Anna Wintour et Vogue en lisant un article dans Le New York Magazine sur le Metropolitan Museum Costume Institute Ball, le gala de charité annuel que supervise Anna. Le portrait que l’on dressait d’elle était absolument fascinant. Bien sûr, je savais qu’Anna était une figure redoutée et controversée du monde de la mode, mais c’était à peu près tout. Je cherche toujours des sujets forts, des personnes qui s’investissent à fond dans ce qu’elles font et agissent de leur mieux, en particulier dans les conditions les plus difficiles et avec des enjeux élevés. C’est justement le cas avec Anna Wintour. J’ai donc appelé Vogue et j’ai rencontré à deux reprises à New York Patrick O’Connell, le directeur de la communication d’Anna. Quelques semaines plus tard, Patrick m’a rappelé pour me dire: « Anna a eu une idée, est-ce que tu peux venir après-demain? ».Cela ressemblait un peu à une convocation devant la Reine. Je plaisante parfois en disant que je l’ai convaincue de faire ce film en l’amenant à penser que c’était son idée, mais en réalité c’est elle qui a eu l’idée d’utiliser le numéro de septembre comme fil conducteur. Elle m’a dit qu’elle avait toujours pensé que cela ferait un très bon sujet pour un film. Nous avons parlé de mon approche, du fait que nous allions nous placer en spectateurs plutôt que d’essayer de raconter une histoire ou de défendre une idée. Elle a très bien compris et nous avons décidé de travailler ensemble. Quand je lui ai dit que je me réservais le droit de final cut, elle m’a dit: « Mon père était journaliste, je suis journaliste, je comprends parfaitement. » J’étais très content qu’elle me laisse faire le film comme je l’entendais, mais j’ai aussi été frappé par le fait qu’elle ait ouvertement parlé de son père. Je me suis dit qu’il y avait là quelque chose, et que suivre cette piste me mènerait très certainement à une histoire passionnante.

Quelle a été votre plus grande difficulté et comment avez-vous convaincu les gens de participer?

Chaque film a son propre univers avec ses propres défis et celui de Vogue ne faisait pas exception à la règle. Parfois les difficultés sont évidentes, en particulier quand vous faites un film sur des passionnés de la mode qui ne portent que des vêtements délicats et hors de prix sur lesquels vous ne pouvez pas fixer de micros-cravates ni de transmetteurs. Nous savions que nous allions devoir tout enregistrer avec une perche, et que nous aurions besoin d’un preneur de son exceptionnel, c’est pourquoi nous avons engagé Eddie O’Connor. Parfois, vous vous retrouvez face à un défi rendu encore plus difficile par le fait que vous devez d’abord comprendre de quoi il s’agit avant d’espérer trouver une solution. Chez Vogue par exemple, nous avons filmé des gens qui travaillent ensemble depuis des années, parfois même depuis des décennies. Ils travaillent entre eux avec une fluidité presque trompeuse et communiquent par des signes de tête et des regards, presque sans aucune parole. Quand nous avons commencé à filmer, nous étions complètement perdus. Nous ne comprenions pas ce qui se passait. Quand telle décision précise avait-elle été prise, et par qui au juste? Qui avait réellement maquetté et choisi cette page photo? C’était très déconcertant. Et puis nous avons compris que tout le processus de création passait par les gestes, les regards et des conversations qui duraient rarement plus de cinq secondes. Ce n’est pas comme si ces personnes s’asseyaient en se disant: « OK, soyons créatifs et discutons de ce que nous allons faire. » Quand nous avons saisi cela, notre travail est devenu bien plus facile. Nous comprenions enfin ce que nous étions en train de filmer. Pour nous, la principale difficulté de ce film a été le fait que les personnes qui travaillent dans le monde de la mode se méfient beaucoup des caméras. La caméra est pour eux un ennemi, un œil inquisiteur qui s’immisce et les juge, qui scrute la moindre de leurs erreurs. Bien sûr, c’était tout le contraire de ce que nous voulions faire, et convaincre les gens qui travaillent dans ce milieu que nous n’étions pas là pour les juger, mais pour les observer, a été un énorme défi. Ironiquement, la personne avec laquelle nous avons rencontré le plus de problèmes au début du tournage a été Grace Coddington. Comme on le découvre en regardant le film, elle a fini par y jouer un rôle central, mais sa méfiance vis-à-vis des gens qui ont une caméra est un trait fondamental de sa personnalité, et il ne lui a pas fallu plus d’une seconde pour être claire là-dessus. Quand nous l’avons rencontrée pour la première fois, elle nous a dit: « Foutez le camp d’ici. » Après cela, je l’ai vue au défilé Chanel à Paris, et elle m’a dit: « Anna n’est même pas là, qu’est-ce que vous faites ici ? ». Elle n’était vraiment pas contente. Le même jour, André Leon Talley m’a demandé: « Mais qu’est-ce que vous avez fait à Grace? ». En fin de compte, Grace et toute l’équipe de Vogue ont fini par nous accepter. Comme sur tous les documentaires que j’ai faits, le principal défi de ce film a été de gagner la confiance de toutes les personnes filmées. Pour y parvenir, il faut être celui que l’on dit être. On vous offre la chance de découvrir un monde, en l’occurrence celui de Vogue, mais vous devez vous souvenir que ce monde est le leur, pas le vôtre. Vous devez aussi garder à l’esprit que cette histoire est la leur, qu’elle leur appartient, et qu’ils la partagent avec vous. C’est avant tout un travail de collaboration et cela conditionne tout ce que vous faites. Si vous regardez vraiment les choses avec objectivité au lieu d’essayer d’imposer votre point de vue, et si vous restez fidèle à ces principes, alors les gens vous acceptent et vous accordent leur confiance.

Combien d’heures avez-vous filmé et comment s’est déroulé le montage?

En huit mois de tournage, nous avons filmé 300 heures. C’est beaucoup. Nous avons d’abord visionné, classé et annoté tout ce que nous avons filmé, puis nous avons composé l’histoire. Quand on me pose des questions sur le processus qui me permet de dégager une histoire, si cela se passe pendant le tournage ou en postproduction, je raconte une interview que j’ai vu du grand joueur de hockey Wayne Gretzky quand il était au sommet de sa gloire. Il avait remporté la Stanley Cup plusieurs fois de suite et était le meilleur marqueur de toute l’histoire de la NHL. A cette époque, rien ni personne ne semblait pouvoir l’arrêter. Le type qui l’interviewait lui a demandé: «Comment faites-vous? ». Et Gretzky a répondu: « Oh, c’est très simple: je ne fais que suivre le palet.» Quand il a dit cela, j’ai pensé: « Bien sûr, c’est pour cela que Wayne Gretzky est le plus grand joueur de hockey que le monde ait jamais connu! Tous les autres ne font que frapper le palet pour le contraindre à aller où ils veulent. Gretzky, lui, suit le palet et va là où il veut aller. » Nous avons fait la même chose avec ce film, nous avons suivi le palet. Si vous essayez de le frapper pour le diriger dans une direction, alors vous n’arriverez à rien avec votre film. Il faut simplement le suivre et le laisser vous guider, parce que le palet, c’est l’histoire. Nous ne pouvions pas arriver en disant: « Je vais montrer qu’Anna Wintour est comme ci et comme ça.» Il fallait au contraire se demander:« Qui est-elle? Qui sont les personnes avec qui elle travaille? Comment est-ce de travailler avec elle? ».Vous entrez dans ce monde avec ces questions, cette curiosité, et vous découvrez Anna, Grace, les liens qui existent entre toutes ces personnes, et bien sûr les thèmes, l’histoire. Vous ne savez pas quand elle va prendre forme, vous suivez les événements un à un à mesure que vous les filmez, et quand vous êtes dans la salle de montage, vous les découvrez à nouveau. Vous regardez tout ce que vous avez filmé, pendant des semaines et des mois, et l’histoire se révèle d’elle-même. Notre monteuse, Azin Samari, a le don de voir les choses avec une extrême clarté.Elle combine aussi les images avec un véritable instinct de poète pour créer des moments de vérité intense. Et croyez-moi, c’est très difficile. Bien sûr, nous avons été confrontés à d’autres défis plus concrets, comme savoir si nous pouvions filmer le Met Ball, trouver une façon de montrer tous les défilés au début du film, savoir dans quelle mesure nous allions parler d’André Leon Talley, de Thakoon et de bien d’autres, comment expliquer qui sont toutes ces personnes, quelle importance donner à l’histoire, trouver la bonne pro- portion entre les interviews et le documentaire, et quel genre de musique utiliser. Ce sont des problèmes concrets, mais quand on monte un documentaire, le défi est vraiment de suivre le palet. Pour nous,c’était la plus grande des priorités.

Quelle est votre scène favorite?

J’ai adoré me trouver dans les bureaux de Vogue, parcourir les couloirs, assister aux réunions, filmer Anna dans son bureau. Je trouve cela fantastique de pouvoir montrer les choses comme elles sont vraiment. J’aime la vérité. J’ai beaucoup aimé les scènes avec André Leon Talley, et la dimension que prend le film, en particulier à la fin. J’ai aussi adoré la façon dont Bob Richman a filmé, cette combinaison de vérité intime avec ces vues magnifiques de New York, Paris et du monde de la mode. Mais je crois que ce qui m’a le plus touché, ce sont les scènes d’Anna et sa famille, comme celles où elle est avec sa fille, Bee, celles où elle parle de son père et de sa relation avec lui ; les images où on la voit quand elle était encore une jeune femme. La séquence la plus émouvante est à la fin du film. Anna est chez elle avec sa fille, en train de parler de sa relation avec ses frères et sœurs, et on se rend compte qu’au-delà de cette image de rédactrice en chef extraordinaire, audacieuse et redoutée, elle est aussi une mère célibataire qui travaille. On la voit ensuite frustrée par son travail, mécontente de la tournure que prend le numéro de septembre, et en train de parler de la fin de sa carrière. Dans cette séquence, le lien entre son travail, sa famille, son histoire et sa place dans le monde est évident, on la voit comme une femme d’affaires puissante, mais aussi comme une sœur et une mère, on perçoit tous les aspects de sa personnalité. C’est à ce moment que tout prend vraiment son sens.

Qu’est-ce qui vous a le plus surpris?

Je n’avais pas réalisé à quel point Anna Wintour était une figure incontournable de l’industrie de la mode, et plus je m’en rendais compte, plus je trouvais cela in- croyable. Vous pouvez faire un grand film sans avoir la bénédiction de Steven Spielberg et vous pouvez créer un logiciel qui vous rapportera des millions sans avoir celle de Bill Gates, mais vous ne pouvez pas devenir un grand créateur sans avoir la bénédiction d’Anna Wintour. Il faut se souvenir que c’est une industrie mondiale en pleine expansion qui pèse 300milliards de dollars. Anna est vrai- ment une figure à part, une légende comme il en apparaît de temps à autre dans les différents secteurs industriels. Elle a un pouvoir et une influence absolument stupéfiants, et ce phénomène est accru, je pense, par le fait qu’elle est une femme dans une industrie où la concurrence est particulièrement féroce. Personne ne peut dire si cela vient de Vogue ou d’elle-même, mais ce qui est certain c’est qu’elle joue un rôle unique dans le monde de la mode.

Avec la participation de

Anna Wintour, Grace Coddington, Thakoon Panichgul, Andre Leon Talley mais aussi Hamish Bowles, Sarah Brown, Charlie Churchward, Oscar de la Renta, Patrick Demarchelier, Jill Demling, Edward Enninful, Brian Fee, Filipa Fino, Tom Florio, Jean Paul Gaultier, Nicolas Ghesquiere, Tonne Goodman, Laurie Jones, Karen Katz, Alexandra Kotur, Karl Lagerfeld, Alberto Orta, Sophie Pera, Stefano Pilati, Phyllis Posnick, Candy Pratts Price, Alex Rankovic, Bob Richman, Coco Rocha, Jessica Sailer, Elissa Santisi, Bee Shaffer, Ivan Shaw, David Sims, Sally Singer, Virginia Smith, Danko Steiner, Burton Tansky, Mario Testino, Philip Lim, Luiza Madejak, Jim Mate, Craig Mcdean, Sienna Miller, Sonya Mooney, Jessica Nagin, Si Newhouse, Jane Thompson, Isabel Toledo, Charles Townsend, Caroline Trentini, Vera Wang, Daria Werbowy, Stephanie Winston Wolkoff et Raquel Zimmerman.
 

Box-office au 08 Janvier 2010

  • 1er jour IDF : 1 791 entrées
  • 1ère semaine IDF : 12 967 entrées
  • Cumul IDF : 32 066 entrées

  • 1ère semaine France : 15 640 entrées
  • Cumul France : 39 665 entrées