Comment résumer Tony Manero
Tony Manero raconte l’histoire d’un homme normal qui pendant les années les plus noires de la dictature au Chili essaie d’importer un mythe qui n’a rien à voir avec la situation de ce pays à cette époque. En s’inspirant du film La Fièvre du samedi soir, cet homme essaie d’introduire le rêve américain de la classe travailleuse américaine. Tony Manero (John Travolta) est beau, jeune, excitant. Il a du succès : il multiplie les conquêtes féminines et il est vainqueur du concours de danse. Raúl croit naïvement qu’il pourra adapter ce rêve à sa vie, et passer d’une réalité à une autre. Il y a une certaine beauté en lui parce qu’il expose son corps pour se sortir de cette réalité. Sauf qu’il y a deux problèmes :il est beaucoup plus âgé que son idole et il n’est pas américain. Et comme il n’a en lui aucune idéologie, ce personnage devient un criminel.
Comment voyez-vous ce criminel ?
Comme un personnage amoral. Il n’est pas immoral, ce n’est pas la même chose. Il est quasiment analphabète. C’est aussi un personnage misogyne qui reflète son époque. Le contexte très macho du Chili était encouragé autant par les femmes que par les hommes; les femmes sont vues comme les servantes des hommes.
D’où vient cette violence ? Le réalisateur brésilien Glauber Rocha a dit une chose très juste : la violence en Amérique du sud n’est pas une action mais une réaction. C’est une réaction au manque de participation des hommes dans la société dans laquelle ils vivent. Je n’ai aucun souvenir de la dictature:en 1978, je n’avais que deux ans. Mais j’ai parlé avec beaucoup de monde et ce qui m’impressionne le plus, c’est que personne ne se souvient des événements ! Il y a un oubli général, aucun souvenir clair. Ce n’est pas un mensonge de la part des personnes qui ont vécu cette époque : les impressions ont réellement été effacées. L’oubli a remplacé le mauvais souvenir. C’est pour cela que certaines scènes de mon film sont floues. Je voulais représenter ce souvenir incertain, ce que l’on peut ressentir quand on va s’endormir. Ce manque de définition donne l’atmosphère générale du film.
Le personnage n’a aucune conscience politique mais il est le produit de l’histoire politique; votre film est-il une allégorie ?
Oui, le personnage est le produit de la situation politique. Le film décrit un espace métaphorique, c’est une manière de montrer à travers ce personnage la situation du Chili à l’époque. On peut donc parler d’allégorie. Mais je ne voulais pas faire un film symbolique comme chez Pasolini ou Buñuel; les symboles sont dangereux.
La violence est finalement peu montrée...
Je ne voulais pas montrer la violence pour la violence et exhiber des corps ensanglantés. Et c’est justement pour cela je crois que le film est perçu comme très violent. J’avais filmé quelques scènes de ce genre que j’ai coupées au montage. La violence est une réaction à la peur. C’est l’angoisse générale du pays qui pousse à sombrer dans la violence. Il faut savoir qu’à l’époque la police chilienne était trop occupée à pourchasser les communistes et que la plupart des crimes mineurs passaient inaperçus. La mise en scène colle au personnage : il y a peu de distance entre lui et nous. Avec le comédien
Alfredo Castro, on se disait que le film se composait de plusieurs strates : le réalisateur, le comédien, les autres comédiens, le mur et le pays derrière. Derrière les acteurs, il y a toujours un mur, même dans la rue. Comme si le film se passait toujours en intérieur; même dehors, il n’y a pas d’ouverture.
Est-ce un portait de schizophrène ?
Je vois plutôt Raúl comme quelqu’un de très désespéré. Cela dit, il a un point commun avec les malades mentaux, c’est cette angoisse de ne pas pouvoir se projeter dans l’avenir. On essaie tous, toujours, de voir un peu plus loin; quand cet avenir est éliminé et qu’on vit au jour le jour, encerclé par le vide, cela crée une angoisse immense. Le manque de futur pousse les gens à la violence, à la pulsion immédiate.
Quand bien même il incarne une violence sociale, le personnage pourrait garder du respect pour l’humanité.
Il a perdu ce respect pour l’humanité parce qu’il a perdu le respect de soi-même. Il a perdu la possibilité d’un destin. Dans La Fièvre du samedi soir, il y a une phrase importante du frère de Tony Manero : “Un jour tu regardes un crucifix et tu ne vois plus qu’un homme pendu à une croix.”Même s’il gagnait le concours de danse, cela ne changerait rien à sa vie. Je trouvais cette contradiction intéressante : il veut tout faire pour ressembler à Tony Manero tout en sachant que cela ne changera absolument rien.
Est-ce qu’il y a des échos précis de La Fièvre Du Samedi Soir ?
Oui j’ai beaucoup regardé le film et adapté des détails qui échapperont à la plupart des spectateurs. J’en ai néanmoins coupé au montage pour me distinguer du film original. Les deux films ne racontent pas du tout la même histoire.