Notes de Prod. : Train de Nuit

    en DVD le 18 Septembre 2008

Entretien avec Diao Yi Nan, réalisateur de Train de nuit

Comment est né le film ?

Pendant longtemps, j'ai fait le même rêve : j'étais condamné à mort par un tribunal et je me réveillais en sursaut, trempé de sueur et terriblement angoissé. Je me suis alors attaqué à ce projet pour surmonter ma peur : le film est donc né de considérations personnelles, davantage que sociales.

Comment pourriez-vous décrire Hongyan, la protagoniste ?

Hongyan est au départ une femme qui a perdu sa dignité et qui a le sentiment d'avoir échoué dans sa vie professionnelle et sentimentale. Elle s'est peu à peu renfermée sur elle-même et cherche désormais à fuir son quotidien oppressant. C'est une femme angoissée et vulnérable, et je dois dire que je me suis totalement identifié à elle.
Pourtant, vers la fin du film, elle remporte une douloureuse bataille avec elle-même.

A sa manière, elle est une insoumise qui fait preuve de compassion.

C'est sa nature profonde et c'est d'ailleurs ce qui lui permettra de réagir par la suite. Je connais pas mal de gens comme elle qui s'émeuvent de la condition des gens les plus faibles de notre société. Leur comportement peut sembler irrationnel comme, par exemple, lorsque Hongyan refuse de dénoncer sa voisine ou d'enlever la cagoule d'une prisonnière… Mais ce sont là des réflexes humains.

Le film prend nettement position contre la peine de mort…

Je pense qu'on n'a rien à gagner à répondre à la violence par la violence : la peine de mort ne résout rien, même lorsqu'elle vise un assassin.
Mais dans une société en constante évolution comme la nôtre, les repères moraux sont de plus en plus mis à mal. C'est pourquoi les gens qui se laissent dominer par leurs émotions sont en faveur de la peine de mort. Plus fondamentalement, je voudrais que ce film ne soit pas qu'un plaidoyer contre la peine capitale, mais qu'il encourage le spectateur à savoir pardonner et à oser regarder le mal en face.


Dans le film, l'argent s'est insinué partout, y compris dans les relations amoureuses.

Dans la Chine d'aujourd'hui, l'argent a considérablement corrompu les rapports humains sous l'effet d'une frénésie de consommation. D'un côté, une partie de la population a pu accéder à de meilleures conditions de vie : les gens travaillent 24 heures sur 24 car quelques yuans de plus peuvent améliorer leur quotidien.
Mais le revers de la médaille, c'est que certaines personnes sont prêtes à vendre leur corps ou leurs organes pour un peu d'argent. C'est extrêmement triste d'en arriver à sacrifier sa vie pour de l'argent.

Il se dégage du film une grande solitude.

J'ai choisi de m'attacher à une protagoniste féminine car j'avais le sentiment que l'on percevrait davantage sa solitude que chez un homme. Hongyan est une femme désespérément en quête d'amour, mais qui évolue dans un univers déshumanisant. Et plus elle se fragilise, plus son environnement lui semble hostile.
Du coup, dès lors qu'elle trouve – ou croit trouver – un peu de réconfort auprès de quelqu'un, elle se donne corps et âme sans se préoccuper des conséquences.

Pourtant, la brutalité est manifeste y compris dans les moments d'intimité entre les êtres.

C'est la dureté de l'environnement qui pèse sur le comportement des personnages : la tendresse ne fait pas partie de ce monde-là. Je crois que cela traduit mon profond pessimisme vis-à-vis de l'espèce humaine.

Le décor industriel du film ferme l'horizon et crée même une atmosphère claustrophobique.

Lorsque je suis en présence de tels sites industriels, j'ai le sentiment profond que la proximité entre l'homme et la machine offre un éclairage saisissant sur le sens de notre vie et sur notre terrible solitude. Dans cet environnement, les personnages ont perdu leurs repères et ne parviennent plus à communiquer, même lorsqu'ils habitent ensemble.
J'aime beaucoup Kafka et quand je suis parti en repérages, plusieurs de ces sites industriels m'ont fait penser à ses livres.
Par ailleurs, les personnages semblent tellement minuscules dans cet environnement écrasant qu'on ne peut qu'éprouver de la compassion pour eux. C'est aussi cela qui m'a convaincu de choisir un tel décor.

Comment avez-vous travaillé la lumière et les cadrages ?

Nous avons privilégié les couleurs froides pour essayer de rendre la palette de gris et de noirs la plus uniforme possible. Mais nous avons aussi choisi le décor où se déroule le film parce qu'il nous donnait la possibilité de rester naturellement dans des tonalités sombres.
En ce qui concerne les cadrages, je privilégie les plans fixes que j'alterne ponctuellement avec des gros plans pour donner du rythme à l'ensemble.
Béla Tarr,, cinéaste que j'aime beaucoup, est à cet égard une vraie source d'inspiration.

Pouvez-vous me parler du choix des comédiens ?

Je m'intéresse moins au jeu des comédiens qu'à leur nature profonde d'êtres humains. J'ai besoin de savoir si la personnalité d'un acteur – aussi bon soit-il –correspond au personnage avant de lui confier un rôle.
Par la suite, tout au long du tournage, je demande à mes comédiens de rester dans la sobriété et la retenue et de ne jamais se mettre en avant. En la matière, je m'inspire beaucoup de la direction d'acteur de Robert Bresson.

Avez-vous eu recours à l'improvisation ?

Oui, mais nous avons finalement conservé peu de scènes improvisées au montage. C'est surtout au niveau de la composition des plans et des angles de prise de vue que nous avons improvisé. D'ailleurs, je n'ai pas fait de découpage technique.

Quelles étaient vos intentions concernant la musique ?

Je voulais deux thèmes principaux : une musique atonale qui évite le registre sentimental pour le protagoniste masculin et, à l'inverse, une partition mélancolique jouant légèrement sur l'émotion pour Hongyan. Mais je tenais surtout à ce que la musique soit la plus sobre possible, sauf au moment du générique de fin.

Vous abordez plusieurs sujets "sensibles" comme la peine de mort ou les défaillances du système judiciaire. Avez-vous subi des pressions de la part des pouvoirs publics ?

Nous n'avons pas rencontré de problèmes majeurs pendant le tournage, et nous avons même eu l'autorisation de filmer dans d'authentiques tribunaux et de travailler avec les personnels de l'administration judiciaire. Car aujourd'hui il suffit de payer les bonnes personnes pour pouvoir tourner dans tel ou tel lieu, ce qui n'était pas le cas il y a quelques années.
En revanche, si le film est distribué en Chine, certaines scènes risquent d'être coupées…
 

Box-office au 08 Janvier 2010

  • 1ère semaine IDF : 1 732 entrées
  • Cumul IDF : 2 761 entrées

  • 1ère semaine France : 2 279 entrées
  • Cumul France : 2 279 entrées