Tsui Hark :
J’ai rencontré
Ringo Lam et
Johnnie To pour la première fois chez TVB, la télévision de Hong Kong, il y a trente ans. Nous sommes devenus très proches grâce à notre passion commune pour le cinéma et la télévision. Il y a trois ans, alors que je tournais au Japon, je suis tombé sur un vieux programme télé qui m’a rappelé de bons souvenirs et j’ai aussitôt eu une envie irrépressible de joindre Ringo. C’est là qu’on a commencé à évoquer la possibilité de faire un film ensemble. Ringo, Johnnie et moi avons tenu notre première réunion dans un restaurant très agréable.
Six heures de discussion animée et de fréquents éclats de rires plus tard, nous savions qu’en dépit des années, nous n’avions pas changé. Chacun d’entre nous a une manière unique de voir le monde. Nous sommes obstinés et refusons toujours de nous compromettre.
A la fin de la soirée, nous étions d’accord pour faire un film ensemble. Mais comment allait s’organiser cette collaboration? Mystère. Il y avait plusieurs possibilités. Finalement nous avons opté pour la plus attirante : la série.
Ringo Lam comparait cette entreprise à de la poésie chinoise, lorsqu’un poète y prend la suite d’un autre, complétant la structure et le sens de sa composition. Notre série comporte trois parties.
Ensemble, elles devaient constituer une histoire homogène. Nous nous sommes mis d'accord pour ne pas nous mêler des idées des autres. Chaque réalisateur devait avoir un contrôle absolu sur ce qu’il voulait faire, en espérant que nos efforts conjoints déboucheraient sur une œuvre excitante et divertissante. J’étais le premier réalisateur. J’ai choisi un sujet familier pour tout le monde : le pouvoir de l’argent. Absolument tout dans notre société de consommation semble avoir un prix.
L’argent semble être le seul dénominateur qui affecte chacun, il a tranquillement corrompu notre civilisation, de la même manière que la technologie a pollué cette planète. Les personnages de mon film ont la vue courte, ils n’ont aucun moyen de savoir ce que le futur leur réserve. Ils vivent pour l’argent et mourront pour l’argent. Dans ce qu’on appelle « le vrai monde », c’est malheureusement aussi simple et cruel que cela. Dans ce monde incertain, mes personnages découvrent une énigmatique boîte métallique. Elle contient peut-être de quoi comprendre les mystères de notre univers, ou bien un mal qui mènera le monde à sa perte, ou des prospectus de propagande politique, ou juste un tas de trucs inutiles. Et alors qu’on se demande ce que contient cette boîte, je laisse à mes collègues le soin de dévoiler la réponse...
Johnnie To :
Ringo Lam,
Tsui Hark et moi avons toujours parlé de faire un film ensemble. Nous n’avons jamais su quelle forme il allait prendre jusqu’à ce que
Triangle se concrétise. J’espère que ce projet repoussera les limites du cinéma de Hong Kong. En ce qui concerne la partie dont je suis responsable, mon intérêt s’est porté
sur le dilemme suivant : quel prix sommes- nous prêts à payer pour nos désirs et nos obsessions ? Dans le film nous voyons les trois personnages principaux enchaîner les situations périlleuses, tout ça pour la promesse d’un jour meilleur.
Ironiquement, en cours de route, des choses précieuses telles que la famille, l’amitié et la confiance se désintègrent graduellement, sans qu’ils ne s’en rendent compte. Face à cela, je souhaitais proposer à mes personnages une alternative : que se passerait-il s’ils oubliaient leurs désirs et laissaient simplement tomber ? Bien sûr, dans la vie, quasiment personne n’envisage cela. Mais selon moi, apprendre à laisser tomber est parfois la décision la plus courageuse que quiconque puisse prendre.
Ringo Lam :
Tsui Hark,
Johnnie To et moi sommes amis depuis plus de trente ans. Grâce à ce projet, nous avons enfin eu l’occasion de travailler ensemble, de partager une vision et de se lancer un défi en tant que réalisateurs. C’est une chance extraordinaire que de pouvoir faire un film avec Tsui et Johnnie.
Je ne crois pas qu’un autre film n’ait jamais été conçu comme celui-ci. Comme pour les trois protagonistes du film, ce projet met en jeu notre confiance mutuelle et notre amitié ! Selon moi,
Triangle raconte comment le destin joue avec nos héros. Je m’intéresse plus particulièrement à l’obsession du personnage de Sam pour son épouse. Il s’agit d’une femme capable de ressentir amour et haine en même temps. Elle incarne à la fois les qualités du bien et du mal.
Sam, deux fois marié, est pris dans ce rapport d’amour-haine, incapable ou acharné. Son histoire illustre assez métaphoriquement mon rapport à la réalisation : une histoire d’amour et de haine.
Je voulais raconter l’histoire du point de vue d’un observateur extérieur. Du coup j’ai évité les mouvements de caméra rapides et me suis concentré sur les plans fixes. Ceci afin que le public partage l’état d’esprit des personnages.