Pourquoi avoir choisit d’adapter « Un barrage contre le Pacifique»?
C’est un livre auquel je pensais depuis un certain temps même si j’avais d’abord des choses à régler avec mon pays: le Cambodge, et une histoire: le génocide khmer rouge. Ma rencontre avec Marguerite Duras s’est faite par le cinéma:
Hiroshima Mon Amour, magnifique film réalisé par Alain Resnais. Cette rencontre était rendue possible à travers une sensibilité commune vis-à-vis de la souffrance et de la guerre. L’univers et les grands thèmes de l’œuvre de Duras se trouvent déjà dans
Un Barrage Contre Le Pacifique, comme dans une partition de jeunesse. C’est dans ce livre qu’elle exprime le plus précisément ses engagements anticolonialistes. Ce qui me touche infiniment dans son travail, c’est qu’il est à fois fiction et documentaire. Duras a vécu l’histoire du
Barrage, et elle en a fait un roman. Avec la liberté de la fiction, elle parle de la réalité et lui confère une portée symbolique universelle, accessible à tous. J’aime beaucoup cette manière de respecter la réalité tout en la transcendant. Avec cette adaptation, j’ai voulu tourner un film ouvert, généreux, populaire, à l’image du roman de Duras: un drame familial, une histoire sentimentale, et aussi une description sans concession du système colonial.
Comment avez-vous abordé ce roman très connu?
Avec ce parti pris de la fiction, Duras ne se limite pas à un récit autobiographique, elle se sent libre de créer, de re-créer des choses vécues. J’ai voulu me sentir aussi libre qu’elle.
Michel Fessler, le co-scénariste,a exploré Duras du nord au sud et d’est en ouest. Il a esquissé une ligne de narration puissante, accessible et fluide, et m’a laissé la possibilité de voyager dans l’œuvre, la laisser m’envahir, permettre à mon inconscient de s’en imprégner.
Isabelle Huppert me disait :
« Je retrouve Duras et même au-delà.» Dans un travail d’adaptation, il faut nécessairement se situer au-delà de l’histoire, dedans et dehors à la fois. Et avec la vision particulière de l’histoire que me donne mon point de vue de cambodgien...
Vous montrez une mère différente de celle du roman. Plus généreuse, moins à la lisière de la folie.
Je ne pense pas qu’elle soit à la lisière de la folie. Je ne voulais pas en faire une femme hystérique. Cette mère aime profondément sa fille. Certes, elle la frappe, mais elle sait bien, au fond d’elle-même, que Suzanne n’a pas couché avec M.Jo, son soupirant. Il existe entre elles un lien de protection. De transmission. Pour ce clan, la page cambodgienne se tourne mais la mère, à la fin du film, fait quand même comprendre à sa fille :
« Vas-y, continue à te battre. » C’est le roman de la fin d’une illusion. J’ai choisi de commencer le film par une inondation. Un barrage qui casse. Cette famille vivait dans l’utopie dece barrage toujours à reconstruire, contre l’inexorable fatalité du malheur, contre la faim qui tue les enfants de la plaine, contre l’injustice et la corruption des fonctionnaires du cadastre. La mère rêvait de justice et de paix: planter le riz, mieux nourrir les enfants, refuser de se faire exploiter. Seule contre tous, elle échoue mais conserve la foi dans sa conviction, même quand tout est perdu. Elle ne baisse pas la garde. Et elle transmet cette force-là à ses enfants.
Pourquoi la mort, dès le début du film, d’un cheval fourbu?
Ce cheval est à bout de souffle comme absolument tout autour de lui. Le barrage a cédé. Il n’y a plus d’argent. Quant à Joseph, le fils, il ne songe qu’à partir.
Où avez-vous tourné ce film?
Il s’est passé quelque chose au moment des repérages. Nous avons recherché l’emplacement de la concession de Madame Donnadieu, près de Ream dans la province de Kompong Som. Et voilà que nous avons découvert que ce qui paraissait un rêve insensé en 1930: construire un barrage contre le Pacifique pour protéger les rizières, était en réalité un projet visionnaire, puisque aujourd’hui, en 2008, il existe sur ce site un polder, et que la production de riz y est trois fois plus élevée que dans les autres rizières de la région. Pour moi, cela a été comme un signe. Si je n’avais pas pu tourner là, je n’aurais pas fait le film. Il y avait une rivière, des vieux qui avaient connu Duras jeune, qui avaient vu Joseph chasser avec son fusil à deux coups. Ce lieu a nourri mon imaginaire, en inscrivant l’histoire dans la symbolique de la résistance, de la germination et de la transmission. Ce qui par un jeu de correspondances me renvoyait à mon premier film,
Les Gens De La Rizière. Duras s’attache à l’être, à l’humain. Comme moi dans mes films. J’ai donc collé à mes personnages, qui vivent en constante résonance avec la nature. Ce film, c’est la mère et la mer. La mère et la terre. Un combat contre les éléments qui menacent de détruire la rizière, un combat contre les gens du cadastre qui menacent de voler les terres. Il s’agissait d’être en phase avec la matière, de rester dans cette construction en miroir, de laisser le dehors pénétrer le dedans, comme dans les maisons cambodgiennes traditionnelles, où il n’y a pas de vitres, pour laisser circuler les forces invisibles...
Dans le roman de Duras, les personnages vont à la ville. Pourquoi avez-vous choisi de ne pas leur faire quitter les environs de la maison familiale?
Pour mieux arpenter et labourer ce territoire, y inscrivant une mémoire, et parce que je voulais rester focalisé sur cette famille engluée dans une attente interminable. Il fallait qu’on sente le Pacifique sans que je le montre. Il fallait qu’on comprenne cette obsession familiale que constitue le barrage. Ce barrage est une utopie collective puisqu’il implique d’« apprivoiser » la nature pour le bien-être des hommes. Il symbolise la résistance. J’aime l’utopie, le combat collectif, la solidarité. C’est ce que ça devient dès que la question du pouvoir entre en jeu qui me laisse perplexe. Chez Duras, même les plus faibles ont droit à la dignité et à la vie.
Pour le rôle de la mère, Isabelle Huppert semble un choix évident.
Oui et non. Physiquement, elle ne ressemble pas à la mère de Duras. Mais
Isabelle Huppert est une artiste d’une très grande sensibilité et d’une intelligence rare. Les grands acteurs débarquent sur un plateau avec leur univers. Ils sont porteurs de quelque chose...
Isabelle Huppert amène cette chose exceptionnelle qui est la grâce. Elle peut s’exprimer sans jamais forcer. Duras, c’est la subtilité. Et
Isabelle Huppert l’a parfaitement intégré.
Gaspard Ulliel est plus physique, en revanche.
Il a beaucoup travaillé pour ça. Je ne le connaissais pas. Je l’ai rencontré. Nous nous sommes plus. Et il est devenu Joseph. C’est un acteur extraordinaire, volontaire, plein de talent, de maturité. J’ai une grande affection pour ces jeunes comédiens,
Gaspard Ulliel, Astrid Bergès-Frisbey, et aussi les talentueux débutants comme
Randal Douc (M. Jo), sans oublier notre aîné
Duong Vanthon qui incarne le caporal. J’aime ces rencontres, je recherche plus l’authenticité que les performances.
Vous décrivez M.Jo, « l’amant » de Suzanne, comme « jaune à l’extérieur et blanc à l’intérieur».
Certains lecteurs de Duras pensent que Monsieur Jo est un Blanc. Dans le texte, elle ne dit rien sur sa nationalité. Mais dans ses interviews elle parle d’un Chinois. Je l’ai imaginé comme un Sino-Cambodgien issu d’une riche famille de commerçants, et que son père aurait envoyé faire des études en France. Il parle français sans accent. Il se sent à la fois enraciné et déraciné. Il n’est pas occidental, mais occidentalisé. C’est ce genre de types qui exploitent le mieux leurs compatriotes, c’est sur cette classe de nantis locaux que s’appuient toujours les administrations coloniales. Oui, toute sa logique n’est qu’une logique d’exploitation: des terres, des paysans et de Suzanne. M.Jo respire l’ambiguïté comme l’aventure du colonialisme. Il est chargé par son père de s’approprier toutes les terres de la vallée, en corrompant les fonctionnaires. Il désire Suzanne, et pense pouvoir acheter ses faveurs en profitant de la misère où se trouve la famille. Il y a un jeu pervers entre la famille de Suzanne, les petits blancs pétris de l’idéologie raciste de la colonie, et M.Jo. Ce jeu repose sur l’interdit de tout rapport sexuel entre une femme blanche et un homme « jaune ». Ils jouent avec ce tabou, pour lui soutirer son argent et sa protection. Mais en même temps ils se sentent humiliés et méprisent M. Jode profiter de la situation. De son côté, M. Jo est moins naïf que ses bonnes manières pourraient le faire croire, il poursuit son but, il vit dans un monde où l’argent peut toujours tout acheter.

Vous montrez aussi une révolution en germe: celle dans laquelle les paysans cambodgiens se lancent contre les gros propriétaires et la répression qui s’ensuit...
L’histoire de villages qui se révoltent contre les fonctionnaires du cadastre et qui sont brûlés en représailles est vraie, le « village des maudits ». Elle a été racontée par un romancier cambodgien des années 70 et elle est bien connue au Cambodge. La période coloniale n’a pas été aussi idyllique que l’imagerie exotique de l’époque voulait le faire croire. C’était avant tout un système d’exploitation des ressources d’une région par les représentants d’une puissance extérieure. Ce qui est terrible, c’est qu’aujourd’hui encore, au Cambodge comme en Afrique ou en Amérique latine, c’est la même problématique du droit d’accès à la terre et de l’expropriation des paysans au profit de grands propriétaires, souvent venus de l’étranger, qui transforment les cultures traditionnelles en cultures de biocarburants ou autres denrées destinées à l’exportation. Certains pays développés veulent contrôler les ressources agricoles. Il s’agit d’une sorte « d’impérialisme agraire ». Les paysans qui travaillaient leurs terres sont devenus des ouvriers agricoles. On dirait que l’histoire se répète, sauf qu’aujourd’hui on ne parle plus de colonisation mais de mondialisation.
À la fin du film, Joseph confie d’ailleurs son fusil au caporal, en lui disant: « Tiens, tu t’en serviras quand tu auras quelque chose à défendre».
C’est que Joseph ressemble davantage à sa mère qu’aux colons. J’aime profondément la scène où les villageois faits prisonniers, assoiffés, passent devant la maison. Le caporal franchit un premier interdit, et donc un premier pas dans l’amorce d’une conscience politique, en leur donnant de l’eau. Et un deuxième, en caressant un fusil. Les indigènes n’avaient pas le droit de toucher aux fusils. La mère dit:
« Un jour, peut-être, les enfants du caporal se rebelleront». Et cette révolte provoquera comme on le sait de grandes catastrophes, comme les khmers rouges. Je n’excuse rien des exactions commises par les khmers rouges. Je pense simplement qu’on a toutes les raisons de devenir la proie des idéologies les plus extrêmes lorsqu’à force de mépris on a fini par avoir honte d’être ce qu’on est, quand l’humain a été bafoué. La prise du pouvoir par Pol Pot s’est appuyée sur l’humiliation et la colère des pauvres, contre les régimes corrompus et les bombardements américains. Mais il s’en est servi pour imposer une nouvelle violence, en remplaçant la toute-puissance de l’argent par la brutalité d’une idéologie aveugle. Il les a embobinés. Quand les khmers rouges prônaient qu’il fallait détruire la classe bourgeoise, celle qui savait lire et écrire et qui avait été « contaminée » par l’occident (on pense à M.Jo), la classe bourgeoise était aussitôt éradiquée physiquement.
La mère est, à cause de ses conditions de vie difficiles, plus proche des Cambodgiens que des Blancs. Et puis c’est une idéaliste. Elle est institutrice, elle a cru à la propagande de la mission civilisatrice de la colonie, cette propagande développée avec l’Exposition coloniale, et destinée à recruter justement des instituteurs et des petits fonctionnaires. Mais la réalité de la colonie, telle que la décrivait si bien Léon Werth dans son livre « Cochinchine » en 1925, c’est le profit et l’exploitation, c’est le contraire de la civilisation.
La mère combat pour défendre son idéal humaniste, même s’il est inscrit dans le paradoxe colonial et correspond à la mentalité de l’époque. Et c’est à cause de cet idéalisme qu’elle touche le cœur des paysans, qui veulent aussi croire en un avenir possible pour leurs enfants. À ses funérailles d’ailleurs, du bonze au caporal, tout le monde est là.
Et aujourd’hui encore, dans la plaine de Ream, son souvenir ne s’est pas effacé de la mémoire collective. On désigne encore sa terre avec respect comme «les rizières de la dame blanche ».