Une étude de milieu et un roman familial
Un barrage raconte l’histoire d’une mère, de son fils (Joseph) et de sa fille (Suzanne), colons en Indochine française, confrontés à la misère. Duras décrit cette misère, ses causes les terres incultivables attribuées à la mère par l’administration française) et ses conséquences (le mode de vie, la recherche constante d’argent).
Cette description est précise et plonge le lecteur dans le système colonial de l’époque en mettant en évidence les injustices du système de concessions régi par une administration avide de profits et intouchable, le mépris des riches Blancs pour la population indigène dans laquelle elle ne voit qu’une masse à exploiter, la brutalité de la vie de cette population décimée par les maladies et la faim. La première partie du roman dépeint la beauté sauvage, parfois hostile, des zones reculées de l’Indochine française.
Le bungalow qu’occupe la mère avec ses deux enfants se situe dans la plaine de Kam, entre l’océan et la forêt montagneuse, le long de la piste qui parcourt cette zone désertique et la relie à Ram, petit poste avancé fréquenté par les chasseurs. Le roman en propose une image précise, détaillée. Dans la deuxième partie, c’est la grande ville coloniale qui est dépeinte: ses rues, son quartier blanc, ses trafics, ses lieux de loisir (bars, cinéma), le passage des marins, la présence des prostituées, le va-et-vient des hommes d’affaires, la circulation de l’argent.
Là encore, le roman semble proposer le reflet fidèle d’une réalité historique et sociale, même si l’on reste dans une certaine indétermination (ainsi la ville ne porte pas de nom). Les personnages comme les lieux ont une épaisseur réaliste: M.Jo représente la classe des riches hommes d’affaires, tout comme Barner ou le couple que rencontre Joseph en ville. La mère et ses enfants sont les représentants de la classe la plus pauvre parmi les colons, ceux qui sont venus en croyant mener une vie plus aisée qu’en France, mais qui se sont retrouvés victimes du système colonial. Le roman a toutes les apparences d’une peinture réaliste.
L’histoire est une histoire familiale centrée autour de la figure de la mère. Le roman se clôt sur sa mort. La matière narrative inscrit ainsi le récit dans une certaine tradition romanesque, celle du roman familial, un genre déjà abordé par Duras dans ses deux premiers livres (
Les Impudents, 1943, et
La Vie tranquille, 1944).
Les relations d’amour et de pouvoir qui unissent la mère à son fils Joseph et à sa fille Suzanne constituent le centre de la narration. On peut lire
Un barrage... comme la lente agonie de la mère et l’émancipation de ses enfants, qui se dégagent de sa tyrannie affective.
Le roman est donc aussi roman d’apprentissage, celui de Suzanne, qui découvre son pouvoir sur les hommes et s’initie à l’amour, mais aussi celui de Joseph qui part avec une femme. Cependant, contrairement à la tradition du roman d’apprentissage classique, le récit ne s’étend pas sur plusieurs années, mais il est resserré autour de quelques semaines, semaines de crise au cours desquelles les personnages voient leur vie transformée. La cellule familiale sert le drame.
L’après-guerre : engagement et liberté
Un barrage contre le Pacifique paraît au printemps 1950. Ces années [d’après-guerre] sont davantage celles d’une interrogation sur la place de la littérature dans la société et dans l’Histoire, que celles d’une remise en question des formes littéraires.
Un barrage contre le Pacifique n’est représentatif d’aucune école particulière. Certes, il révèle une écriture singulière, mais il s’inscrit dans un certain classicisme narratif. Un barrage contre le Pacifique est l’œuvre d’une jeune femme engagée mais indépendante pour laquelle les années d’après-guerre sont des années de grande curiosité intellectuelle qui, en la confrontant aux autres, la pousse vers l’affirmation de sa liberté et de son identité.
Marguerite Duras écrit
Un barrage contre le Pacifique dans l’appartement qu’elle occupe depuis la fin des années 1930 dans le VIe arrondissement de Paris, rue Saint-Benoît. Cet appartement est situé dans le quartier de Saint-Germain-des-Prés, nouveau pôle de la vie culturelle de l’époque. Duras fait de cet appartement un lieu de convivialité et d’échange, dans lequel artistes de tout genre se côtoient et discutent.
L’appartement de la rue Saint-Benoît est le lieu d’un bouillonnement intellectuel qui touche à tous les domaines. Dans cet espace ouvert, on vient parler politique, littérature, art, manger, partager ses idées et ses doutes. Cette «communauté», [qui comprend notamment Raymond Queneau, Michel Leiris, Georges Bataille, Maurice Blanchot, Edgar Morin, Claude Roy, les poètes Henri Michaux et Francis Ponge], Duras la crée avec Robert Antelme, résistant, rescapé des camps, qui fut son mari jusqu’en 1946, puis son plus fidèle ami.
Aucune influence immédiate n’est pourtant perceptible dans l’écriture de Duras, qui reste profondément indépendante et singulière. La place qu’y occupent l’histoire personnelle, la sensualité, les corps, la transcription quasi mythique qu’y subit le matériau réaliste rappellent certes certaines préoccupations des auteurs qu’elle côtoie mais l’œuvre ne s’inscrit dans aucune école, dans aucun mouvement littéraire défini.