Qu’est-ce qu’un château en Espagne ?
L’expression désigne un rêve fou, difficile à réaliser. Luis Llomar, qui joue le père d’Esteban, dit qu’un château en Espagne est comme un petit paradis personnel. En l’occurrence, ici, il y a celui d’Esteban et celui de Maxime, qui ne sont pas forcément ceux qu’on imaginerait au départ.
Quel est le cheminement entre Rire Et Châtiment, premier film basé sur le talent comique (et ses conséquences) de votre mari de José Garcia, et cette comédie intimiste ?
A la base, je voulais faire un film sur le destin. J’ai toujours pensé que José, fils d’immigré espagnols, né en France, par conséquent entouré de copains français, avait une double culture. Or, je sais que ses parents avaient dans l’idée, à un moment, de repartir. Et s’ils l’avaient fait, José, j’en suis sure, ne serait jamais devenu comédien. Je voulais tourner autour de ça et puis, avec mon co-scénariste, Olivier Dague, on a préféré raconter la réaction de deux enfants, Maxime et Esteban, meilleurs amis du monde, menacés d’être séparés à cause du retour au pays de l’un d’eux. Une situation pareille est une déchirure, d’autant plus pour Maxime qui n’a pas connu son père. Non seulement sa vie est en puzzle, mais en plus il risque de perdre sa famille d’adoption ! Deux gamins voisins de palier qu’on sépare par une rue, c’est déjà terrible. Mais quand on leur dit que des milliers de kilomètres vont les séparer, c’est impensable. Ils entreprennent donc quelque chose d’extravagant, d’inouï. Car quand un enfant veut quelque chose, rien ne l’arrête.

D’habitude, les auteurs-réalisateurs mettent beaucoup de leurs expériences personnelles dans leurs sujets, a fortiori dans leurs premières œuvres. Vous, vous préférez puiser votre inspiration auprès de vos proches…
J’adore les gens. Essayer de les comprendre, découvrir leur univers… L’humain me passionne. Et puis je me suis aperçue qu’on choisissait toujours ses amis par rapport à soi. Une amitié se crée sur des goûts communs, des plaisirs partagés. J’ai ainsi des amis extrêmement différents de moi. Leurs dissemblances me fascinent. C’est par rapport à eux que je construis ces personnages, pas par rapport à moi –ce qui, le cas échéant, ne serait pas très intéressant. Quand j’imagine la famille d’Esteban, je pense évidemment à celle de José. D’autant qu’il me fallait, comme pendant à la mère de Maxime, qui élève son enfant sans vraiment le regarder, ni apprendre à l’aimer, une famille haute en couleurs, très parfumée. De plus, en Espagne, les enfants sont rois. Détail amusant : la directrice de casting qui a trouvés les deux jeunes comédiens s’appelle
Valérie Espagne. Cela ne s’invente pas.
Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur eux ?
Martin Jobert (Esteban) a 12 ans,
Jean Senejoux (Maxime) en a 13. Ils m’ont plu tout de suite. De tous (et il y en a eu), Martin est le premier gamin que j’ai rencontré. Sa peau est sublime –et cela a son importance, car je voulais être très proche des visages. Plus tard, j’ai vu Jean. La puissance dramatique de ce gosse ! Et sa façon de parler ! Chacun a sa personnalité. Je ne les ai pas choisis au hasard : Jean intériorise tout, Martin est une boule d’énergie, le soleil du film, la paella ! Les deux sont des bosseurs. Ils connaissent le milieu, dans lequel ils baignent depuis longtemps. De toute façon, je ne voulais pas de casting sauvage, où je me serai retrouvée avec deux gamins durs à canaliser. Je voulais deux mômes habitués aux codes d’un plateau de tournage, et en même temps au comportement un peu dingue. Et puis ils devaient être capable d’aggraver leur voix. Qu’ils soient capable de moduler leur timbre, le rendre parfois un peu crapule, qu’ils n’aillent pas dans les aigus, genre premiers de la classe, comme la plupart des jeunes comédiens font quand on leur demande de jouer.

Face à ces deux représentants de l’enfance, vous avez choisi comme figure adulte principale Anne Brochet. Pourquoi ?
Parce que c’est une excellente actrice, tout simplement. Elle n’est jamais mauvaise. Surtout, c’est la reine de la rupture de jeu. J’adore les choses qui cassent : être dans l’émotion, et dans la minute d’après, dans la comédie. Anne a ce talent. Elle est consistante, me pigeait dans la seconde. En quelques mots, elle comprenait exactement ce que j’attendais d’elle.
Votre complicité est à ce point qu’il y a un mimétisme entre vous…
C’est vrai qu’à l’écran, on se ressemble un peu. J’ai remarqué cela. C’est pourquoi j’ai fait la même coiffure à Jeanne, la bonne copine que j’interprète, pour accentuer le caractère de celle-ci qui, inconsciemment, rêve d’être Emma. Autant Jeanne n’est pas dans la séduction parce qu’elle est aux fraises, autant Emma est séduisante mais dévitalisée, asséchée par son deuil. Et j’aime comment Anne le joue, de façon très subtile, toujours dans la nuance. La seule difficulté est qu’elle ne savait pas danser. Il a donc fallu beaucoup travailler. Sans mal, car elle avait une réelle envie de s’investir.
Vous-même étiez danseuse, non ?
Oui. J’ai fait cela pendant dix ans. Du coup, j’ai participé aux chorégraphies d’
Un château en Espagne, avec une amie qui a joué le rôle principal du Violon sur le toit. Elle était surtout très présente pour coacher les comédiens au chant. La danse, cela reste ma passion. Je rêve de réaliser une comédie musicale. C’est si spectaculaire ! Et mon passé de danseuse m’habite complètement. J’en garde une approche mélodique et rythmique, de l’écriture au montage. C’est pourquoi j’adore osciller entre les moments de silence, sur certaines scènes où, contre toute attente, je n’appose pas de musique, et les moments musicaux que je privilégie de manière américaine.
Quelles indications donnez-vous à Martin Jobert, interprète d’Esteban, quand il se lance dans un numéro de danse improvisé ?
Je lui dit de faire n’importe quoi et d’être heureux de se trouver là. Ce que je lui avais déjà demandé au casting. En arrivant, il m’avait prévenu : « Je ne sais pas chanter et je ne danserai jamais. » Or, c’est ce qui m’intéressait, car le personnage était comme ça, ne sachant rien, sinon improviser un flamenco merdeux quand Emma lui demande une démonstration. Il doit apprendre. Si j’avais pris un excellent danseur, il m’aurait foiré la scène de l’essai improvisé pour le spectacle. Je préférai un môme instinctif qui s’éclate comme un fou. Je voulais une nature, pas un exécutant. Autre détail amusant : comme avec José, pour la scène de danse tzigane sur
Rire Et Chatiment, j’ai présenté à Martin sa doublure. Dès lors, comme José, Martin est devenu extraordinaire. Chez un acteur, rien de tel que piquer l’égo pour encourager le travail.
Quand et où avez-vous tourné ?
Du 8 août au 12 octobre 2006. Pour les décors, je parle beaucoup avec mon chef-déco
Olivier Raoux. Je parle beaucoup de couleurs, d’espace. Chez Emma, on devait sentir, par les objets de son intérieur, qu’elle a voyagé à une époque de sa vie. On comprend qu’elle s’est embourgeoisée, qu’elle a acheté cet appartement qu’elle a entièrement relooké. Alors qu’en face, c’est un appartement où on ne fait que passer, même pendant des années, mais dont on sait qu’on partira un jour. Je voulais que tout cela se déroule dans un quartier aisé et populaire à la fois. A l’image de leur condition sociale. Au demeurant, cela n’a pas été simple. On a tourné les intérieurs rue Messine, dans un bâtiment art déco, anciennement hôtel des impôts. Mais pour les extérieurs, je préférais un immeuble avenue de Villiers, avec une façade également art déco, mais plus douce. Et la cour est dans un autre immeuble voisin.
Ces dissemblances entre les deux familles, on les ressent dès le début : on passe du pique-nique ensoleillé des Marquès à Emma dans une voiture sous la pluie…
J’ouvre sur un clan, pour enchaîner sur une scène de rupture entre Emma et Gilbert. C’est un peu bateau, mais il fallait marquer la césure. Et puis on est au printemps, saison où la météo bascule très rapidement. J’use aussi du son : on passe d’une séquence musicale espagnole haute en couleur à un coup de tonnerre signifiant la séparation d’un couple. Encore que le sujet ne soit pas là. Pas plus qu’il ne s’agit d’une success story classique. Je m’attache à l’indéfectible lien que peuvent tisser deux amis, mais également et surtout de l’amour d’une mère pour son fils. Je me plais à vouloir comprendre ses réactions dans une situation que moi-même n’ai jamais connu. Ainsi, j’imagine, ou plutôt je projette le comportement d’une femme qui a perdu l’amour de sa vie, et qui n’arrive pas à reconstruire une autre relation sentimentale avec un autre homme. Je pense que si cela m’arrivait, ce serait la même chose. Je me mettrai en jachère !
Vous ne vous basez pas, pour ce personnage de la mère, sur des personnes de votre entourage ?
Non. Dans son cas, je ne fais que me projetter. J’essaye de la comprendre, comme un psy, afin de mieux la construire. A la base, il s’agit de raconter l’histoire de deux enfants qui s’aiment, parce qu’ils sont complémentaires. Après, il y a les personnages périphériques qui apportent des sous thèmes, comme celui de l’amour retrouvé de la mère, à travers l’aventure avec son fils dans laquelle elle accepte de se plonger. Avant, l’envie de faire le vide autour d’elle est plus fort que tout. Elle ne peut être l’amie de personne, et surtout pas de sa voisine de palier, Louna, qui fait l’amour avec un mari attentionné, mère de famille impeccable. Ces deux femmes ne peuvent pas se rencontrer intimement. Louna a tout ce qu’Emma n’a pas : le bonheur.
Comment pensez-vous à Angela Molina pour ce rôle de Louna, la mère d’Esteban ?
J’adore cette actrice, mais je ne la connaissais pas. Qui ne demande rien n’a rien. Aussi, lui ai-je envoyé le scénario, via son agent. Rien que de très classique. Sauf que quand Angela l’a lu, elle m’a appelé directement pour me dire : « C’est la première fois qu’on me propose le rôle d’une femme qui va bien. Je veux absolument te rencontrer. » Et tout de suite, avec sa faconde typiquement espagnole, elle me donne du tu et me propose d’aller chez elle, à Ibiza, pour qu’on puisse discuter. Et évidemment de dormir à la maison. Moi, en bonne française, empreinte de doutes, j’ai pris une chambre d’hôtel. Je l’ai regretté dans la minute où j’ai rencontré Angela. Vous voyez ces écharpes en chatouche, une matière encore plus douce que le cachemire ? Et bien, c’est ça, Angela. Cette femme est restée sur moi. Elle me tient chaud. Et elle a fait le même effet sur toute l’équipe. Elle déborde d’amour et d’énergie. Et, au passage, pareil avec Luis Llomar ! Je suis allée le rencontrer à Barcelone, j’ai vu son œil qui frisait de gentillesse –aux antipodes de son personnage de prêtre dans
La Mauvaise éducation… C’était gagné.
Enfin, d’où sortez-vous des idées comme quoi le chorizo serait fait avec du chat ?
J’avais envie que les enfants soient un peu cruels. Et le plus petit d’une fratrie d’enfants est souvent torturé par ses aînés. J’aimais donc l’idée que le cadet d’Esteban soit malmené par les conneries que lui sortent son frère et Maxime. Lesdites conneries, elles viennent comme ça. On cherche un truc qui puisse être compris par un enfant de 6 ans. Genre : « Tu sais que tes parents veulent se séparer de toi et te vendre au boucher »… Ce n’est pas très gentil, mais encore une fois, je ne voulais pas de bons petits anges. Plutôt des petits diables sympathiques.