Notes de Prod. : Un coeur simple

    en DVD le 22 Octobre 2008

Entretien avec Marina Foïs

Connaissiez-vous le conte de Flaubert dont s’inspire ce film ?
Non. Je l’ai lu après avoir lu le scénario. Je ne connaissais que Madame Bovary et L’Éducation Sentimentale, que j’ai relus avant de tourner. J’ai lu aussi Bouvard et Pécuchet, et feuilleté la correspondance. J’ai découvert chez Flaubert ce qui m’avait échappé à l’adolescence, beaucoup d’ humour et une certaine trivialité. Ce qui m’a autorisé une forme de liberté dans le jeu, dans le sens où, si lui s’accorde dans son écriture de la légèreté, de la drôlerie, quelques impolitesses et des choses pas jolies, alors j’y ai droit pour l’interpréter. Ca m’a sans doute servi pour me défaire du poids « film d’époque avec beaux costumes »... J’ai aimé dans l’adaptation de Marion Laine tout ce qu’elle y a mis de personnel, faisant sienne cette histoire. Au fond, son scénario est une « interprétation » du Coeur simple, ce qui lui évite d’être dans l’illustration. Son écriture des deux personnages et de leur parcours témoigne de cette liberté. En développant l’histoire, elle enrichit Félicité et Madame Aubain de contradictions et de nuances, elle les rend « psychologiquement » plus complexes (je sais que le mot psychologie est considéré comme porno dans le monde du cinéma et du théâtre, mais je n’en vois pas d’autres pour évoquer de quoi sont faites ces femmes...). J’ai été notamment sensible à tous les contrepoints qu’elle offre à Madame Aubain. Àu-dela de la froideur décrite par Flaubert, on découvre une femme murée dans ses contradictions et ses empêchements. Le carcan social n’est rien à côté de son propre carcan. On perçoit mieux comment cette femme s’est enfermée en elle-même, comment elle est empêchée par sa propre histoire.

C’est ce qui donne une universalité à ce personnage, une modernité...
Oui, le carcan social n’est plus le même à présent. En revanche, les classes sociales existent toujours, contrairement à ce qu’on voudrait nous faire croire. Aujourd’hui, même si on tutoie les nounous de nos enfants, elles restent des employés qui n’ont pas les mêmes vies, les mêmes activités, le même pouvoir d’achat, la même part travail-loisir que nous. La hiérarchie sociale est réelle. Evidemment, à l’époque, la relation entre ces deux femmes était plus compliquée, aussi ce qui se passe entre elles est d’autant plus beau. Le peu de différence d’âge apporte encore plus de violence à la non-rencontre entre ces deux femmes. Si Madame Aubain avait 60 ans, Félicité 30, la distance existe toute seule. Là, il est question de deux femmes du même âge, avec deux histoires qui se ressemblent et deux douleurs qui pourraient se comprendre; deux femmes que tout rapproche, mais que tout sépare, à commencer par la naissance.

Pour Flaubert, Madame Aubain n'était pas « une personne agréable... ». Il écrit, « Peu d'amis la regrettèrent, ses façons étant d'une hauteur qui éloignait ». Il semble que vous ayez souhaité lui donner plus d’humanité. Vous en faites une femme davantage dans la douleur et le déchirement que dans le mépris ?
Oui, c’était le point de vue de Marion Laine, et je trouvais également plus intéressant de voir le personnage sous cet angle-là. Même si je me suis autorisé le mépris avec grand plaisir... Dans le conte, la rigidité de Madame Aubain est donnée d’emblée. Elle est décrite comme une femme qui n’aime pas ses enfants et la tendresse, le plaisir, le jeu ne font pas partie de son vocabulaire. Je me suis dit, tout cela ne serait-il pas plus intéressant si ce n’était pas donné au départ ? Si elle devenait incapable de vivre tout cela. Si on la voyait dans un conflit à l’intérieur d’elle-même. J’ai donc imaginé une femme qui a brûlé de passion pour son mari, avec qui elle a fait des enfants par amour, et brusquement, sa disparition prématurée la prive de l’être qui lui était le plus cher au monde. Sa douleur de la perte est tellement forte à supporter qu’elle s’insensibilise, elle se coupe de ses sensations et ses sentiments. Cette perte la prive de sa part vivante. Elle vit la perte de son mari comme un abandon.

C’est exactement ce que l’on perçoit dans votre jeu. Vous n’en faites pas une femme figée, vous laissez deviner des failles, des douleurs intimes. Ce n’est pas une femme sèche, mais une femme qui s’est asséchée.
Tant mieux si c’est ressenti comme ça. La scène où Madame Aubain gifle sa fille à la plage exprime son malaise. Si son geste était provoqué simplement par le fait que Félicité ne respecte pas les conventions sociales, parce que cela ne se fait pas, la violence serait forcément moindre. Je crois plutôt qu’elle aimerait avoir accès à cette liberté d’émotions, et pouvoir se comporter avec sa fille comme se l’autorise naturellement Félicité, c’est pour cela que cette gifle est très violente. Quand elle voit l’amour et la tendresse qui existent entre Félicité et sa fille, elle voit ce dont elle est privée, et ce dont elle prive les autres. Elle ne peut pas ignorer qu’elle est responsable de cette vie de sécheresse. Ces comportements extrêmes participent de sa lutte intérieure. La violence qu’elle doit ressentir à l’intérieur est à la hauteur de celles qu’elle leur inflige. Elle est tellement impuissante et incapable avec sa fille que la mettre au couvent devient une solution. Au lieu de résoudre le problème, on enlève le problème. On sent aussi cette injustice terrible, sa préférence pour son fils. Sans doute qu’elle se reproche d’avoir mis au monde une fille, car elle sait ce qui attend la petite Clémence, la contrainte et la souffrance d’une femme dans la société auxquelles elle est obligée de la préparer. Elle-même souffre d’être une femme. Vous parliez de modernité, Mathilde Aubain est une femme en avance sur son temps, paradoxalement pas une femme « coincée ». On le voit dans la séquence où, légèrement ivre, elle joue aux cartes avec des hommes.

Dans son conflit intérieur, il y a aussi son admiration pour Félicité.
Leur relation est faite d’attraction-répulsion. Par moments, Mathilde voudrait être Félicité et en même temps, Félicité et son trop plein d’amour est tout ce qu’elle déteste. Ces deux contraires s’attirent. Ces deux personnes abandonnées se reconnaissent, mais c’est une réaction chimique, organique, rien de raisonné ou de conscient me semble-t-il. Je me suis imaginée ce que devait être la maison de Madame Aubain à la mort du mari, une demeure triste, vide, sans vie, on ne sait pas qui prépare les repas, le précepteur vient de temps en temps mais il est mis à distance. Et tout d’un coup, avec l’arrivée de Félicité, il y a de la vie, des odeurs dans la cuisine, les rires de la petite Clémence, une respiration nouvelle. Félicité comble un vide affectif chez Madame Aubain. Aussi parce que Félicité la regarde avec respect, chaleur, douceur, toutes ces choses si rares dans sa vie. Oui, je pense que Félicité, sans qu’elle ne s’en rende vraiment compte, lui fait du bien, tout simplement. Et Madame Aubain ne va pas assez mal pour se priver de ça...

Elle va s’autoriser une « aventure » avec son professeur de musique Enfin un peu de vie et de chair !
Ca fait quand même dix ans qu’elle n’a pas été touchée par un homme ... Là encore, je pense que c’est Félicité et son appétit de la vie qui l’encourage à goûter au plaisir.

Pourtant, elle se détache de son amant quand il devient trop pressant.
Elle autorise son corps à s’exprimer, et tant mieux pour elle, puis elle retire ses billes parce qu’elle sait très bien qu’elle n’est pas socialement assez insolente pour installer ce mec chez elle. Elle est lucide sur la vérité de cette relation, elle est plus âgée que lui. Et puis, le laisser-aller de Madame Aubain a forcément ses limites. C’est une femme qui veut tout contrôler, toujours. Elle mets des distances partout, tout le temps. Elle se protège aussi des abandons. C’est une attitude dangereuse au fond. Frédéric finira par partir et elle n’en souffrira pas moins. Et Clémence, à sa manière part aussi... en tout cas, elle ne revient pas vers sa mère quand elle-même, se sent prête à « refaire » la relation. Clémence a comblé ses manques auprès de Félicité, qui, de fait, a pris la place de Madame Aubain. C’est d’une violence extrême, pour tout le monde.

Et pourtant, Madame Aubain offre sa fille à Félicité.
Madame Aubain a raté sa relation avec sa fille. Elle le sait et le dit en parlant de Félicité : « Elle seule mérite de veiller le corps de Clémence ». Plus tard, en l’amenant au cimetière, Félicité permet à cette mère de mettre une fin à sa relation avec sa fille. Félicité la met face à sa responsabilité, face à son échec terrible, face à sa douleur. Elle l’oblige à avoir enfin ces émotions qu’elle s’interdit - et c’est ainsi, qu’à mon sens, elle la sauve. C’est un geste très généreux de Félicité qui devine que Madame Aubain crève de ne pas se laisser aller à la douleur de la perte de sa fille.

Quelle est votre interprétation sur la fin tragique de cette femme ?
Je n’ai pas de réponse, une autopsie permettrait peut-être de conclure à une overdose de Laudanum, mais peu importe. Au fond, je crois qu’on est tout sauf dans un conte. Ces deux femmes se sont rapprochées, se sont aidées, se sont fait du bien, mais à un moment, elles se retrouvent seules face à elles-mêmes. Au fond, personne n’est jamais la solution pour personne. Et puis on dit qu’il n’est jamais trop tard... en est-on sûr ?

Quelles étaient les difficultés de ce personnage, et comment avez-vous souhaité l’approcher ?
Je n’étais pas très sûre d’avoir l’autorité exigée par ce personnage, ni comme personne, ni comme actrice face à Sandrine Bonnaire. Au début de la préparation, j’ai eu tendance à m’enfermer dans une apparence d’autorité, une tension. Je cherchais au mauvais endroit, j’avais la trouille tout simplement. Antoinette Boulat, qui a fait le casting et qui a suggéré à Marion de me rencontrer, m’a conseillé de bosser avec un coach, Armelle Sbraire, qui travaille avec pleins d’acteurs. Elle les aide en gros, à se défaire de leurs peurs. Pendant un mois, on s’est vues tous les matins, simplement pour discuter, lire le scénario, parler des scènes. J’aime bien aller dans tous les sens, explorer toutes sortes d’idées et surtout me détendre et oublier. C’est-à-dire faire le rôle suffisamment mien. Et alors, je ne suis plus dans l’énergie de me prouver à moi-même que je suis capable de le faire. Et puis, c’est passionnant de confronter son imagination sur le scénario au point de vue de quelqu’un d’autre, mon imagination étant forcément limitée par ce que je suis. Un regard autre ouvre de nouvelles perspectives. Par exemple, nos échanges nous ont amenées à envisager Madame Aubain non pas comme une femme qui n’a jamais été capable d’aimer, mais qui n’arrive plus à aimer, un personnage dans le mouvement d’une lutte intérieure. Cela m’a permis une autre liberté dans le jeu. Enfin, techniquement et comme je suis un peu claustro, je me suis habituée à porter un corset dans la vie pendant quinze jours pour ne plus le sentir sur le plateau !

Comment avez-vous travaillé avec Sandrine Bonnaire ?
Très simplement et dans le plaisir. J’ai vu A Nos Amours en salle à sa sortie, vous vous doutez bien que je n’étais pas indifférente à l’idée de travailler avec elle. C’est une incroyable fille, je me suis sentie « accueillie » par elle, elle m’a fait de la place tout de suite. Et j’ai le sentiment qu’on a vraiment « joué » ensemble, autant à ricaner comme des cruches à la cantine, qu’à se tordre le cervelet pour comprendre comme faire une scène difficile, ou comment raconter à deux un moment de la vie de ces deux femmes. Sa présence et son regard sur moi très chaleureux m’ont tenue pendant tout le tournage. Je dois aussi parler de sa force. Elle m’a prise dans ses bras pour la scène du cimetière, j’ai eu la même sensation qu’écrasée dans les bras de Depardieu, une même puissance, et pourtant ce n’est pas le même gabarit, il me semble...

Quel souvenir gardez-vous de ce tournage ?
Je dirais intense, avec des moments qui me resteront où tout le monde cherche en même temps. Disons que si l’expression « formidable travaille d’équipe » n’était pas galvaudée, ça vaudrait le coup de l’utiliser.

Notes de tournage...

Le 18 Juillet 2007 - Sandrine Bonnaire et Marina Foïs chez Flaubert

Les deux actrices françaises partageront l’affiche dans Un Cœur Simple, adaptation d’un conte de Flaubert par Marion Lainé.

Marion Lainé, déjà comédienne et scénariste, est passée pour la première fois derrière la caméra pour réaliser Un Coeur Simple, tourné entre le 14 mai et le 10 juin.

Entretien avec Marion Laine

Un Cœur Simple est votre premier long-métrage. Quel est votre parcours ?
Après le bac, je suis montée à Paris sous prétexte d’apprendre l’Arabe à la Sorbonne ; études que j’ai vite abandonnées pour m’inscrire à des cours de théâtre. Cela partait d’une envie de m’exprimer, une intuition. Je n’allais pourtant que très peu au cinéma, jamais au théâtre et la télé ne m’intéressait pas. J’étais d’une naïveté et d’une ignorance absolue en débarquant de ma province. J’ai appris et je me suis passionnée. C’est devenu ma vie. Il m’a fallu un certain temps pour comprendre que ce que je voulais vraiment, ce n’était pas jouer mais réaliser. J’ai tourné plusieurs courts-métrages, puis j’ai développé quatre scénarios de longs-métrages.

Entretien avec Sandrine Bonnaire

Parlez-nous de votre rencontre avec Marion Laine. Comment vous a-t-elle parlé de son projet ?
Je connaissais Marion, elle m’avait présenté un projet que j’avais refusé. Quelque temps après, elle m’a proposé Un Coeur Simple. Je n’avais jamais lu ce conte de Flaubert, et la première version du scénario a retenu mon attention. J’étais touchée par cette histoire, et intéressée par l’évolution de la relation entre ces deux femmes, Félicité et Madame Aubain. Mais cette mouture avait ses petites faiblesses. Je trouvais le traitement de la première partie beaucoup trop long, on prenait Félicité à l’âge de 18 ans, et je me voyais mal incarner une jeune fille de cet âge. Nous avons eu quelques séances de réécriture, puis Marion a peaufiné une version définitive qui m’a beaucoup plue. Pourtant j’avais encore quelques réticences, Félicité me paraissait loin de moi. Je déteste la campagne, je ne me voyais pas tuer le cochon ou plumer une poule, et j’ai peur des vaches ! En même temps, j’étais attirée par la force qui habite cette femme, sa volonté à aimer la vie, malgré tout. Je me reconnaissais dans son optimisme sans failles. Continuer à se battre et à avancer, quoi qu’il arrive, ce pourrait être ma devise.
 

Box-office au 08 Janvier 2010

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