Un Nom Pour Un Autre parle d’immigrants indiens aux Etats-Unis et de leurs enfants. Selon vous, qu’est-ce qui distingue l’expérience des parents de celle des enfants ?
La question de l’identité est toujours délicate, mais elle l’est encore plus pour ceux qui sont déplacés culturellement, comme c’est le cas des immigrants, ou pour ceux qui ont grandi en se nourrissant de deux mondes, comme c’est le cas de leurs enfants. Plus je vieillis, plus je suis consciente d’avoir hérité de mes parents un sentiment d’exil, même si je suis certainement plus américaine qu’eux. En fait, j’ai encore beaucoup de mal à penser à moi comme à une Américaine - ce qui est bien sûr compliqué par le fait que je suis née à Londres. Je crois que pour les immigrants, les défis de l’exil, la solitude, le sentiment constant d’éloignement, le manque d’un monde perdu, sont plus explicites et plus pénibles que pour leurs enfants. D’autre part, les enfants d’immigrants ne se sentent ni d’un pays ni de l’autre. J’ai connu cela. Je n’ai jamais su répondre à la question « D’où êtes-vous ? ». Si je dis que je suis de Rhode Island, les gens ne sont pas satisfaits. Ils veulent en savoir plus, parce qu’ils ressentent une incohérence par rapport à mon nom et mon physique. Si je dis au contraire que je viens d’Inde, un endroit où je ne suis pas née et où je n’ai jamais vécu, ce n’est pas approprié non plus. Je me suis faite à ce paradoxe mais cela m’a beaucoup gênée en grandissant.
Quelles difficultés avez-vous rencontrées en grandissant, en tant qu’enfant d’immigrants ?
C’était toujours une question d’allégeance, de choix. J’avais envie de plaire à mes parents et de répondre à leurs attentes. J’avais aussi envie de répondre aux attentes de mes pairs américains, et de satisfaire à mes propres attentes sur mon intégration dans la société américaine. C’est un cas classique d’identité divisée, mais selon le degré auquel les immigrants sont désireux de s’assimiler, le conflit est plus ou moins prononcé. Quand j’étais adolescente, mes parents craignaient l’Amérique et la culture américaine. Ils s’en méfiaient. Garder des liens avec l’Inde et préserver leurs traditions en Amérique comptait beaucoup pour eux. Ils se sentent davantage chez eux à présent, mais c’est toujours un problème, et ils se sentiront toujours, et seront toujours traités comme des étrangers. Maintenant que je suis adulte, je comprends mieux leur situation difficile. Mais lorsque j’étais enfant, j’avais plus de mal à appréhender leur façon de voir. Par moments, j’avais l’impression que ce qu’ils espéraient pour moi était complètement à l’opposé de la réalité du monde dans lequel nous vivions. Des choses comme la fréquentation des garçons, avoir un appartement à moi, avoir des amis, écouter de la musique et manger de la nourriture américaine… Tout cela était un mystère pour eux. Par ailleurs, à l’époque où j’ai grandi, l’Inde était un mystère pour les Américains aussi, elle ne faisait pas partie de la sphère culturelle comme c’est le cas à présent. Il a fallu attendre que je sois à l’université pour que mes amis américains expriment de la curiosité et de l’intérêt pour mes racines indiennes. Quand j’étais toute jeune, j’avais le sentiment que ma partie indienne n’était pas reconnue, et même niée d’une certaine manière. J’avais l’impression de vivre deux vies complètement séparées.
Etiez-vous aussi rebelle que le personnage de Gogol au début du film ?
En fait, ni Gogol ni moi ne sommes terriblement rebelles. Je suppose que, comme Gogol, j’ai eu des périodes de rébellion. Mais même des choses ordinaires passaient pour une rébellion vis-à-vis de l’éducation que j’ai reçue : ce que je mangeais, ce que j’écoutais, les gens que je fréquentais, ce que je lisais. Des choses que les parents de mes amis américains ne remarquaient même pas me valaient des observations des miens.
Dans « Un nom pour un autre », les personnages ont des noms publics et des petits noms utilisés par la famille. Est-ce encore une tradition dans les familles bengalies ? Avez-vous un nom public et un petit nom ?
Je ne peux pas parler au nom de tous les Bengalis, mais tous ceux que je connais personnellement, surtout ceux qui vivent en Inde, ont deux noms, un public et un privé. Cela m’a toujours fascinée. Mes parents sont appelés par des noms différents selon le pays dans lequel ils se trouvent ; en Inde on les connaît par leur petit nom, et en Amérique par leur nom public. Ma sœur, qui est née et a grandi en Amérique, a deux noms. Comme Gogol, mon petit nom est devenu public par inadvertance. J’ai deux autres noms sur mon passeport et mon certificat de naissance (ma mère n’a pas pu se décider pour un seul). Mais quand je suis entrée à l’école, mes professeurs ont décidé que Jhumpa était le plus facile à prononcer, et voilà. A ce jour, beaucoup de gens de ma famille trouvent que c’est à la fois bizarre et déplacé que l’on me connaisse sous le nom de Jhumpa dans un contexte public et officiel.
Vous écrivez fréquemment d’un point de vue masculin. Pour quelle raison ?
Au départ, je crois que c’était surtout par curiosité. Je n’ai pas de frère, et en grandissant, les hommes m’apparaissaient généralement comme des créatures mystérieuses. A part une de mes premières histoires quand j’étais à l’université, la première chose que j’ai écrite d’un point de vue masculin était l’histoire « This Blessed House », dans « L’Interprète des maladies ». C’était quelque chose d’exaltant et de libérateur, tellement que j’ai écrit trois histoires d’un coup, toutes du point de vue d’un homme. C’est un vrai défi… Je dois toujours me demander si un homme penserait ainsi, s’il ferait telle ou telle chose… J’ai toujours su que le protagoniste de « Un nom pour un autre » serait un garçon. L’idée du livre m’est venue parce qu’un ami de mon cousin en Inde avait pour petit nom Gogol. J’avais envie d’écrire sur la distinction entre petit nom et nom public depuis longtemps, et je savais qu’il me faudrait l’espace d’un roman pour explorer cette idée. C’est presque une métaphore trop parfaite pour l’expérience de grandir en tant qu’enfant d’immigrant, d’avoir une identité divisée, des loyautés divisées…
Vous citez Dostoïevski, qui a dit « Nous sortons tous du manteau de Gogol ». Nikolaï Gogol a-t-il eu une influence sur vous en tant qu’écrivain ?
Je ne suis pas certaine qu’« influence » soit le mot juste. Je ne me tourne pas vers Gogol de manière aussi appuyée que je le fais avec certains autres auteurs lorsque je me bagarre avec le personnage ou avec la langue. Son style est plus ouvertement comique, plus absurde que le mien. Mais j’admire énormément son œuvre et je l’ai longuement relue tandis que je travaillais sur le roman. J’ai lu aussi des biographies. « Le Manteau » est une superbe histoire. Elle me hante vraiment, de la même manière qu’elle hante le personnage d’Ashoke dans le roman. J’aime à penser que chacun des écrivains que j’admire m’influence d’une certaine manière, en m’enseignant quelque chose sur l’écriture. Bien sûr, sans l’inspiration de Nikolaï Gogol, sans son nom et sans ses livres, mon roman n’aurait jamais pu naître. De ce point de vue, ce livre est sorti du manteau de Gogol.