Notes de Prod. : Une exécution ordinaire

    en DVD le 08 Juin 2010

Entretien avec Marc Dugain, le réalisateur d'Une exécution ordinaire

Votre livre «La Chambre des officiers» a été adapté au cinéma en 1991 par François Dupeyron. Pensiez-vous à ce moment-là devenir un jour vous-même metteur en scène ?

Dans mon parcours, le cinéma a été plus important que la littérature. J’ai toujours été un grand cinéphile et me suis mis à écrire parce que c’est ce qui demandait le moins de moyens. De toutes façons, si j’avais voulu moi-même faire un film à l’époque, personne ne m’aurait fait confiance, si éloigné que j’étais de ce métier-là : j’étais président d’une compagnie aérienne...
Et il y a eu cette rencontre providentielle avec Jean-louis Livi. À côté de chez moi à la Fondation Cartier, une exposition David Lynch, nous nous y croisons. Il me dit : «C’est drôle, ce matin même j’ai appelé votre agent, je voudrais acheter les droits d’«Une exécution ordinaire» pour en faire un film». Je n’y ai pas cru tout de suite, sachant que dans le monde du cinéma, ce genre d’approche était courant et ne connaissait le plus souvent pas de suite. Mais là, non seulement Jean-louis Livi n’a cessé de me parler de ce projet, mais encore m’a-t-il un jour posé la question cruciale : «Pourquoi ne réaliseriez-vous pas vous-même ?». J’ai évidemment répondu : «Pensez-vous que j’en serai capable ?». Il le pensait, arguant que j’avais l’habitude de gérer des équipes et prenant soin de placer à mes côtés un très grand chef opérateur, Yves Angelo.


Une Exécution Ordinaire consacrée aux derniers jours de Staline couvre la première partie de votre livre qui porte ce titre.

Oui, le sujet du film ramène aux questions fondamentales que je me pose : qu’est-ce qui fait un dictateur ? La réponse est liée à la psychologie, les grands pervers sont des gens qui ont été brisés par leur père, soit ils ont été abusés, soit ils ont subi d’autres violences, ce qui est le cas de Staline, de Hitler. Lorsque la figure du père est détruite, la notion du bien et du mal est abolie. Il n’y a plus de limite. Le danger lorsqu’on veut représenter un dictateur, c’est de tomber dans la caricature, on en fait la représentation qui nous arrange, une brute épaisse et inculte. Ça ne suffit pas. Ainsi Staline était un homme instruit, il avait fait le séminaire, il avait cette culture orthodoxe de base que l’on décèle dans la manière dont il s’exprime.


Quelles ont été vos recherches sur Staline ?

Bien évidemment lire tout ce qui a été écrit sur lui ! Mais en nourrissant ces lectures de ma propre subjectivité. Si cet homme se trouvait en face de moi, comment le décrirais-je, qu’est ce qui m’effraie en lui, en quoi représente-t-il pour moi une dérive de l’être humain ? C’est un personnage monstrueux, mais lorsqu’on a dit ça, on n’a rien dit. Ce qui m’intéressait en fait, c’est MON Staline. J’ai toujours professé que c’est en passant par la fiction que l’on pouvait s’approcher de la réalité.


Cette jeune urologue magnétiseuse qui va soigner Staline a-t-elle une racine historique ?

Une Exécution Ordinaire se déroule au moment du «complot des blouses blanches», en 1952. Un groupe de onze médecins (dont sept sont juifs) est accusé d’avoir empoisonné deux dignitaires du Parti Communiste. Parmi les médecins inculpés, il y a Miron Vovsi, le médecin personnel de Staline. Et la disparition de ce médecin crée un espace pour la fiction. Cet espace devenu vide, on va le combler. Staline est malade, il a les artères bouchées, il y a trop longtemps qu’il boit, qu’il fume, qu’il passe six heures à table avec Béria. Cet homme à l’évidence a besoin d’être soigné. D’autre part, le recours aux médecines parallèles est chose courante en Russie, déjà dans la famille impériale, avec Raspoutine et d’autres. L’idée que Staline fasse appel à cette jeune femme porteuse d’un don qui puisse le soulager n’est donc pas irréaliste si elle n’est pas réelle. D’autres éléments «historiques» apparaissent dans le film, uniquement parce qu’ils ont pour moi la valeur symbolique, magique de la fiction. Lors de l’une de leurs rencontres, on voit Staline demander à Anna, la jeune femme médecin, de repérer sur le tourne-disques la deuxième plage du 23ème concerto de Mozart. Concerto que je connais bien l’ayant joué moi- même. Ce qui est parfaitement authentique, c’est que Staline était fou de ce concerto, qu’il avait fait réveiller en pleine nuit Maria Youdina, une pianiste célèbre de l’époque afin qu’elle enregistre toute séance tenante cette pièce à sa seule intention. Maria Youdina toute juive n’a jamais été inquiétée...


Le parti pris de faire parler Staline en français a-t-il été facilement accepté ?

Non. D’assez fortes réticences ont été émises par les financiers du film. Je leur ai dit : «Écoutez, quels sont les choix ? On le fait parler russe ? Donc on va le doubler. Mais le public aura une certaine difficulté à aller voir un film français parlant russe doublé ou sous- titré. Ou alors vous optez pour l’américain -je peux vous l’écrire en anglais, je suis bilingue- mais je trouve cela catastrophique. Ne voyant pas en quoi la langue américaine est plus appropriée à Staline que la langue française. Voir Staline le film de Yvan Passer de 1992 avec Robert Duvall, acteur que j’aime beaucoup par ailleurs... J’ai conclu : «Arrêtons ce débat qui ne mène à rien. Ou nous serons crédibles, ou nous ne le serons pas».


La première question alors n’a-t-elle pas été : «Qui peut porter sur ses épaules le rôle de Staline ?»

J’ai pris des portraits de Staline, j’ai étudié sa morphologie, son regard. Et soudain, c’est devenu une évidence. J’ai appelé Jean-louis Livi, et je lui ai dit : «Staline, c’est André Dussollier. Il a la structure du visage de Staline et c’est un immense acteur !». Dès que, après de légitimes hésitations, Dussollier a accepté de s’engager dans cette aventure assez folle, nous avons effectué les premiers essais, fait venir d’Angleterre une formidable perruquière suédoise, Christina Olhund- Lago, connu des difficultés avec une première équipe de maquilleurs, découvert enfin deux extraordinaires spécialistes des effets spéciaux, Fabrice Herbert et Stéphane Chauvet. Ils ont beaucoup travaillé avec André, qui un matin est entré dans la pièce, et Staline était là. Il aurait à subir trois heures et demie de maquillage chaque matin ! J’ai eu beaucoup de chance de bénéficier, outre la présence capitale d’André Dussollier, d’une distribution idéale. Marina Hands qui lui fait face, qui est à la fois la grâce absolue et le professionnalisme rigoureux, et n’a jamais buté sur une ligne de son texte en dix semaines de tournage.

Mais aussi Edouard Baer qui fournit vraiment une performance remarquable dans la mesure où le personnage est très éloigné de l’image que l’on a de lui, séducteur un peu désinvolte. Dans les scènes dramatiques, en particulier, il donne la réplique à Marina Hands avec une humilité troublante et on comprend que cette femme courageuse puisse aimer autant un être comme lui qui n’est pas moins courageux qu’elle à sa façon et qui exprime une parfaite lucidité sur l’époque. Tom Novembre si émouvant en directeur de l’hôpital où travaille Anna/ Marina. Et encore Denis Podalydès, qui a vraiment l’air de sortir d’un roman russe et dont j’ai admiré la géniale schizophrénie : entre deux prises, entrant en un instant dans la peau d’un concierge fureteur, il étudiait un texte de Racine... Sans oublier Grégory Gadebois, le chef de service libidineux et menaçant, ancien déménageur passé par la Comédie Française d’une efficacité redoutable…



A-t-il été Compliqué De Passer De Votre Livre Au Scénario ?

J’ai adoré cela ! J’avais déjà fait un détour par le théâtre avec le même texte. José-Maria Flotats avait joué la pièce en catalan à Barcelone, et devait la reprendre à Madrid en espagnol. Pour le scénario, j’ai eu Jean-louis Livi comme interlocuteur, nous étions dans une franchise totale, je n’ai pas d’orgueil d’auteur. Cependant, l’adaptation a été rapide, quand on a porté un texte aussi longtemps que j’ai porté celui- là, la rapidité s’explique et se justifie.


Yves Angelo est votre chef opérateur, mais aussi votre conseiller artistique et technique. Comment s’est établie votre collaboration ?

Dès ma première rencontre avec Yves Angelo, je lui ai montré un tableau d’Anselm Kiefer, le peintre et sculpteur allemand désormais installé en France. Titre de l’œuvre, «La Princesse de Sibérie», où l’on voit deux rails qui partent vers nulle part, dans un paysage tourmenté et vide. Deux rails qui évoquent les trains de la mort. Et je lui ai dit : «Voilà, ce sont les couleurs du film». Et nous sommes partis du même pas, dans cette palette-là, ce chromatisme-là. Puis nous nous sommes mis d’accord pour tourner tout le film caméra à l’épaule, une caméra qui respire en même temps que les personnages sans s’agiter inconsidérément. C’est d’ailleurs comme cela que j’ai «vendu» le film à André Dussollier. Je lui ai dit : «Tu vas avoir le temps, des scènes de six minutes. De vrais plans séquences, et nous tournerons autour de toi, nous te suivrons. Cette décision, nous l’avons prise ensemble Yves Angelo et moi, mais c’est lui qui portait la lourde caméra !


Vous avez utilisé peu d’images d’archives ?
Oui, mais celles que nous montrons sont assez frappantes. Ce sont les funérailles de Staline, les fleurs, les moscovites en larmes qui défilent... Dans le catafalque, pourtant, ce n’est pas «le petit père du peuple», c’est André Dussollier. Nous l’avons filmé en choisissant le même angle, la même distance par rapport à la foule que dans les images d’origine.


Comment s’est déroulé le premier jour de tournage Une Exécution Ordinaire votre premier film ?
C’était en plein hiver. Et très douloureux pour moi. Je traversais une période personnelle angoissante, deux de mes proches étaient à l’hôpital, j’étais dans un mal être profond. Et j’ai pensé, la seule chose à faire est de transformer ce mal être, le dépasser, pour en nourrir le film. C’est tout ce que je pouvais espérer.


Et c’est ce qui s’est passé. Cette histoire, cette époque, ont-elles pour vous un écho contemporain ?

Oui, car j’adopte le même processus, obsessionnel, dans tout ce que je fais. Je m’intéresse à des gens très ordinaires qui sont confrontés à la grande Histoire. Ainsi Anna, qui ne demande rien à personne, et qui tout à coup, face à Staline est aspirée par un événement qui la dépasse. S’il n’y a pas son drame, le drame de son couple, il n’y a pas d’identification, on est dans la reconstitution, dans le documentaire. À quelque époque que l’on soit, si on parvient à s’identifier à un personnage, on le ramène à soi, on réalise que rien n’est joué, que tout peut recommencer. Aujourd’hui nous vivons sous un vernis de civilisation, et ce vernis peut craquer à tout moment. De même, lorsque j’ai écrit «La Chambre des officiers», je n’ai pas eu l’ambition de brosser une fresque sur la guerre de 14, ce que je voulais c’est raconter l’histoire de mon grand-père, ingénieur des Arts et Métiers, marié, heureux, promis à une bonne carrière. D’un seul coup, il se fait bousiller la tête. Son visage était bien plus abîmé que celui d’Eric Caravaca dans le film de François Dupeyron... Mon grand-père me tirait la langue par le nez quand j’étais gosse. Dévastation. Identification.


Vous avez banni d’Une Exécution Ordinaire toute scène de torture, toute violence physique.

Cela tient à une chose très personnelle. Pendant toutes mes vacances de gosse, j’ai vécu parmi les gueules cassées dans les châteaux où ils étaient rassemblés. À table, lorsque je déjeunais avec mon grand-père, il y avait 300 mutilés de la face, plus ceux qu’on appelait «les ailes brisées», c’est-à-dire les amputés. Et donc, la violence physique, je sais ce que c’est. Et je trouve que montrer cette violence au cinéma fonctionne comme un vaccin, une atténuation, une banalisation. La violence psychologique, celle qui est au cœur d’Une Exécution Ordinaire m’apparaît plus effrayante, elle laisse le spectateur la ressentir. Dans le film, Anna en est le récepteur. Face à Staline qui l’appâte, qui reprend ce qu’il semble avoir voulu lui donner, paterne, patelin, puis soudain, doucement, inflexiblement féroce. André Dussollier et Marina Hands font tout passer de ce jeu mortel du chat et de la souris. Lorsque Staline a son attaque, que Anna le laisse à terre et sort du bureau, Marina a un geste que je ne lui avais pas indiqué, elle rajuste son chignon, elle reprend sa dignité. C’était infiniment juste. Parce que voilà bien la marque des dictatures : ce qui est commun à tous les totalitarismes dans l’anéantissement de l’autre, c’est avant tout de lui faire perdre sa dignité. Tout le reste en découle.

André Dussolier nous parle d'Une exécution ordinaire

Un jour on vous appelle, et on vous dit : «André Dussollier, voulez- vous être Staline», quelle a été votre première réaction ?

J’ai répondu : «Vous êtes tombés sur la tête, quelle idée, je ne ressemble en rien à Staline !». Et en même temps, quelque chose en moi disait : «Ce serait un sacré défi tout de même !». J’ai alors précisé au producteur, Jean-louis Livi, que le mieux serait de faire des essais. Ce que nous avons fait dans les meilleures conditions techniques, sans trop appuyer le maquillage, une moustache, une perruque, rien de plus. Une équipe de maquilleurs s’est mise au travail, la date du tournage approchait.

Marina Hands nous parle d'Une exécution ordinaire

Comment le projet d’Une Exécution Ordinaire vous est-il par- venu ?

Par l’intermédiaire de Jean-louis Livi. J’ai pour lui beaucoup d’affection et de reconnaissance. Alors que j’étais en train de sortir du Conservatoire, que je n’avais rien fait au cinéma, il m’a téléphoné pour que je rencontre Yves Angelo qui préparait un film, et qui cherchait une actrice... La première fois qu’un producteur vous appelle, qu’il distingue la complète inconnue que vous êtes, c’est inoubliable !