«J’ai rencontré
Catherine Breillat en 2000 à Toronto alors que je présentais mon film,
Scarlet Diva. Elle m’a parlé de son projet, et puis elle en a réalisé d’autres avant d’y revenir. Pour moi, le cinéma de Catherine est essentiel. J’ai découvert
Romance alors que j’écrivais moi-même un film qui me semblait impossible à tourner. Et tout à coup, en voyant ce qu’elle avait fait, je me suis aperçue qu’il était possible pour une femme d’aborder librement la sexualité.
Le travail de Catherine m’a beaucoup inspirée et je n’oublierai jamais les sentiments que j’ai éprouvés grâce à son film. Elle m’a donné du courage. Découvrir
A Ma Sœur ! est aussi l’un de mes plus grands souvenirs de cinéma. C’est un film unique, exceptionnel, que j’ai vu de nombreuses fois.» «J’aime son cinéma, sa pensée. J’étais aussi curieuse de travailler avec elle. J’étais décidée à m’abandonner à sa vision.
Bien que réalisatrice, je n’avais pas envie d’être autre chose que son instrument. Je déteste les gens qui compliquent ou qui ne tiennent pas leur place. J’étais au service de son histoire. Si j’accepte de tourner pour quelqu’un, je suis une geisha prête à tout ! Je me suis laissée guider totalement. Accepter cet abandon de soi est vraiment libératoire.» «J’ai aussi aimé ce projet parce que le sujet est universel. Il est question d’un amour idéal, instinctif, un fantasme absolu.
Pour m’aider à approcher le personnage, sur le conseil de Catherine, j’ai vu
La Femme Et Le Pantin de Josef von Sternberg, avec
Marlene Dietrich. La Vellini est une femme éternelle. Elle brûle d’un feu qui embrase tous ceux qui l’approchent. C’est une louve. La vraie beauté de cette femme est dans sa différence. Elle a son propre style. Elle aime avec passion, elle n’est pas dans l’amourette. Elle est entière, possessive, sensuelle. Dans les dialogues et les mouvements de l’âme, ce rôle a quelque chose qui dépasse toutes les époques.
En fait, c’est un propos très moderne, et j’ai adoré y retrouver mes propres histoires d’amour. À travers Vellini me sont revenus des souvenirs de passions absolues, de souffrance aussi.» «L’une des forces de Catherine est de savoir s’affranchir des limites. Dans le cinéma en costumes, je déteste le fait que les gens soient inspirés par des peintures où les gens sont immobiles, où tout est tenu, corseté. Catherine a su introduire la vie, la passion, dans ces décors, dans ces codes. Catherine avait très bien écrit et expliqué le personnage. Elle donne des indications très précises sur ce qu’elle veut. Je trouve cela génial.
Je voulais vraiment me conformer à son point de vue, respecter son esthétique, cette vision de l’amour qui lui est personnelle.» «Sur ce film, la barrière de la langue était un obstacle pour moi. Catherine a des pensées très construites et j’avais parfois peur de ne pas la comprendre. C’était un stress. Je n’ai jamais autant travaillé mon français ! Pour moi qui, en général, ne mets le nez dans mes textes que deux ou trois jours avant le tournage, j’avais tout à coup cinq pages de texte par jour ! J’ai étudié mes dialogues. Parfois, je me faisais une idée de l’intention qui n’était pas la bonne et le jour du tournage, je devais changer mon approche.
Ce n’était pas simple. Catherine tourne en plus des plans séquences qui sont longs. Il faut rester concentrée alors que la caméra bouge partout !» «Je redoutais un peu les scènes d’amour, mais ce sont celles qui ont été les plus faciles. Je me sentais libre. Le tournage a été riche sur tous les plans. Les émotions ont été
nombreuses et violentes. Je devais faire du cheval et j’en avais peur parce que mon grand-père s’est tué en en faisant. Sur ce plateau, j’ai aussi connu des moments où je sentais quelque chose de très spécial, d’unique, où je faisais des choses que je n’avais jamais faites, où je sortais des choses que je n’avais jamais sorties.» «À cause d’une péritonite, j’ai failli mourir pendant le tournage. On a dû arrêter pendant deux semaines.
Tout le monde s’attendait à ce que ce soit Catherine qui pose problème avec son accident, et ç’a été moi ! Je n’explique pas ce qui m’est arrivé. Je ne suis jamais malade. Il y avait quelque chose de magique dans ce qui m’a frappée. Tout ce que j’ai gardé pour moi pendant le tournage, que je ne voulais pas dire, est sorti dans mon ventre. Cette expérience a changé ma vie. De ce film, il me reste la rencontre, et une foule de sentiments aussi contrastés, aussi passionnés que ceux de l’histoire. Je suis très fière du film.»
Ryno de Marigny par Fu'Ad Ait Aattou
«Au moment de ma première rencontre avec
Catherine Breillat, je n’avais vu que
Romance. Que l’on aime ou pas son ciné- ma, il faut lui reconnaître une vraie sincérité dans ses films. Cela me touche. J’avais la sensation de percevoir un peu son univers, et il me semblait pouvoir y trouver ma place.» «Avoir le premier rôle dans un grand film est déjà marquant en soi. Je crois que je n’aurai pas souvent l’occasion de jouer des personnages de ce niveau et de cette intensité.
Quelle que soit ma carrière, j’aurai au moins eu celui-là. Ryno de Marigny est un rôle en or qui me donnait aussi l’impression de pouvoir me raconter à travers mon personnage. En décou- vrant l’intrigue, j’ai reconnu un souvenir très personnel, une grande histoire d’amour vécue il y a quelque temps et que je n’avais jamais pu partager avec personne. À travers ce film, j’avais ainsi l’occasion de pouvoir me servir et d’exprimer tous les sentiments que j’avais enfouis en moi.» «Plus le costume, la coiffure et maquillage sont loin de ce que je suis au naturel, plus je peux me lancer facilement. Pour moi, le but est d’être moi-même à travers un rôle.
Et moins il me ressemble, plus je peux me livrer. Je me sens très proche de Ryno, sans pouvoir complètement l’expliquer. Il ne peut vraiment être lui-même et abandonner tous les codes de son milieu, qu’auprès de sa vieille maîtresse qui en est elle-même affranchie. Ces seuls instants de vérité justifient la puissance de leur relation.» «Quatre mois avant le tournage, j’ai commencé à travailler les textes. M’approprier cette langue d’un autre temps était une des difficultés du film. À l’époque, j’habitais à Lille et j’allais tous les soirs hurler le texte sur des aires d’autoroute pour qu’il me devienne familier dans ses moindres détails. Je voulais que les mots sortent naturellement. J’ai beaucoup travaillé, ce qui ne m’a pas empêché de craquer !» «Je n’oublierai jamais le premier jour de tournage. Nous étions en Bretagne, dans la cour de Fort Lalatte.
C’était une ambiance extraordinaire. Il flottait un parfum de terre mouillée. On a terminé par la scène où Roxane arrive à cheval, en pleurant, et je la prends dans mes bras. J’avais ma première phrase à dire et bien qu’elle soit toute simple, je me suis bloqué. J’étais incapable de la sortir devant la caméra. J’avais tellement honte que j’ai songé à m’enfuir ! Je voyais tous les visages affligés et j’en étais mortifié ! Heureusement, les choses se sont arrangées ensuite.» «J’ai mis beaucoup de moi-même dans ce personnage, puis je me suis laissé guider par Catherine. Souvent, j’avais travaillé les scènes d’un certain point de vue et elle en souhaitait un complètement opposé. À chaque fois, j’ai pu constater qu’elle avait raison. Je lui ai fait entièrement confiance. J’aime son exigence dans le travail.
J’ai toujours senti que nous avions des choses à nous dire. Nous sommes tous deux convaincus de ce que nous avons à faire.» «Dans ce film, je joue presque toujours face à des femmes.
Claude Sarraute, la marquise, et Roxane, qui incarne mon épouse, ont été d’excellentes partenaires, mais c’est avec
Asia Argento que j’ai le plus joué. Nous nous sommes très bien entendus, elle m’a beaucoup aidé et a toujours su me mettre en confiance.»
Hermangarde par Roxane Mesquida
«Catherine m’a donné le scénario sans me parler du rôle. De toute façon, j’aime tellement travailler avec elle que je suis prête à accepter les yeux fermés. J’avais en plus très envie de faire un film en costumes, c’est un peu un rêve d’enfant. Je trouve aussi que les histoires d’amour y sont beaucoup mieux racontées qu’aujourd’hui. Notre société, même si elle se pré- tend plus libre, n’aborde plus les choses aussi véritablement qu’avant. Tout en ayant un code de conduite et de politesse beaucoup plus construits que maintenant, les gens étaient plus crus et plus directs.
Les sentiments étaient alors plus vrais, entiers. En tant qu’acteurs, c’est pour nous l’occasion d’aller plus loin, d’être extrêmes dans les sentiments.» «J’ai été émue par mon personnage, Hermangarde, la seule victime.
Elle aime Ryno d’un amour pur. Son rang l’empêche de s’exprimer, elle reste prisonnière d’un carcan social, elle se montre froide et ne pleure jamais devant lui. Je ne peux pas me dissocier de mon personnage et les moments où je me sentais la plus vulnérable étaient ceux où elle se retrouvait seule et pouvait enfin pleurer. Il y avait là deux états vraiment très différents, l’un plus formel et l’autre plus instinctif.
Le contraste entre les moments où Hermangarde tient son rang et ceux où elle bascule dans une émotion absolue était impressionnant.» «Le premier jour, Catherine nous a fait courir en costume pour que nous puissions l’oublier, nous en libérer. La première scène que j’ai tournée est celle de la calèche, lorsque je dis au revoir à ma grand-mère. Tout à coup, j’ai concrètement ressenti la difficulté à parler en langage d’époque en ayant l’air naturel. J’étais tellement stressée que j’ai bafouillé à chaque syllabe. Une catastrophe ! Catherine a réussi à me libérer en en plaisantant.» «C’est le troisième film que je fais avec elle et j’en suis plus qu’heureuse. Elle s’amuse en disant que c’est la troisième fois que je me fais dépuceler dans ses films ! Je la vois évoluer. Même si son accident a modifié son fonctionnement, elle continue à ne rien laisser passer. Paradoxalement, son accident l’a changée, apaisée. Je lui dois tout.
Grâce à elle, j’ai compris pourquoi j’aimais ce métier. À treize ans, je me suis retrouvée sur un film sans comprendre ce qui se passait. Je me sentais tellement bien sur un tournage que je voulais absolument continuer. J’aime jouer. Quand je l’ai rencontrée, elle m’a montré qu’on pouvait aller très loin dans les émotions. C’est maintenant ma recherche.
Plus c’est dur, plus ça va loin, plus j’en ai envie. Catherine connaît exactement mon potentiel, elle sait précisément ce que je peux lui donner et j’ai l’impression à chaque fois d’explorer de nouvelles choses.» «Avec Catherine, je ne réfléchis pas, je m’abandonne totalement et c’est en parlant du film que je me rends compte de tout ce que j’ai vécu et ressenti.» «Que je sois seule ou avec quelqu’un pour une scène, je
m’appuie toujours sur Catherine. Elle sait nous mettre en condition - même si je n’arrive pas vraiment à comprendre comment ! Par exemple, pour la scène du phare où j’arrive au bord de l’évanouissement, elle m’a fait monter des escaliers un nombre incalculable de fois jusqu’à ce que je me sente véritablement sur le point de m’évanouir ! Je pense qu’elle est la seule à travailler de cette façon.
Cela m’apprend à découvrir mes émotions, au risque d’en être submergée. Mais c’est si bon ! J’ai tellement confiance en elle que je me laisse complètement faire, parce que je sais très bien qu’elle ne m’abandonnera pas. Je suis sa pâte à modeler, elle fait ce qu’elle veut de moi.» «Pour moi, ce tournage n’a été que du plaisir, à chaque seconde. Je comptais les jours parce que je n’avais pas envie que cela se termine. J’ai adoré tourner la scène où j’arrive en amazone au galop et où je supplie Ryno en pleurant de ne pas m’abandonner en m’arrêtant devant la caméra.
C’était assez dur à tourner car je n’avais jamais fait de cheval auparavant. Je devais m’arrêter en larmes, donc maîtriser le cheval, tout en restant dans un état d’émotion intense. Plus les choses me paraissent dures et insurmontables, plus j’aime. J’adore me dire le matin que je n’y arriverai jamais.»
La marquise de Flers par Claude Sarraute
«Lorsque j’ai appris que
Catherine Breillat souhaitait que je joue dans son nouveau film, je n’y ai d’abord pas cru. La seule expérience que j’avais du jeu remontait à ma jeunesse, et je jouais mes rares textes d’une drôle de façon, ce qui m’avait valu quelques prestations à l’époque, où le décalage était à la mode ! Ensuite, pendant plus de quarante ans, devenue critique au Monde, je n’avais plus jamais mis les pieds dans les coulisses d’un théâtre ou sur un plateau parce que je souhaitais m’en tenir à la place du spectateur pour faire mon travail sans complaisance.» «Dans le milieu ultra snob de ma mère et de ses amis,
Catherine Breillat a toujours été reconnue comme une cinéaste du plus grand intérêt.
Bien qu’ayant des goûts plus populaires et sans a priori, cela ne m’empêchait pas d’admirer son travail, toujours audacieux et bourré d’une émotion brute. Ses films valent infiniment plus que les clichés réducteurs que ceux qui ne les ont souvent d’ailleurs pas vus peuvent leur coller !» «Lorsque je l’ai rencontrée, j’ai été sensible à son intelligence et à sa finesse, mais j’ai surtout été bouleversée par sa sensibilité, sa fragilité. Il est fascinant de voir à quel point cette femme associe une telle énergie à ce côté petit oiseau tombé du nid.
J’ai demandé à faire des essais et elle m’a donné une très longue scène à apprendre, que j’ai ensuite jouée chez elle. J’étais heureuse de l’expérience et j’ai sincèrement cru que cela en resterait là ! Pourtant, quelques jours plus tard, j’ai reçu un appel qui me confirmait que j’allais jouer la marquise de Flers ! J’étais plus qu’enthousiaste ! Je me retrouvais débutante à presque 80 ans !» «La marquise est un personnage complexe. Elle est riche, puissante, ce qui était déjà assez rare pour une femme à cette époque. Mais ce qui la caractérise le plus, c’est son expérience : elle a beaucoup vécu, elle sait ce qu’est vraiment la vie. Lorsque sa sublime petite fille, joyau de sa lignée, tombe amoureuse de ce libertin de Ryno, elle se méfie mais se laisse charmer par le jeune homme. Au-delà des conventions et du côté froidement bien-pensant, la marquise se souvient de ses propres passions, de ces amours qui ont pu la faire souffrir mais contre lesquelles on ne peut rien.
C’est quelque chose qui me touche.» «Le tournage restera pour moi un souvenir fort. C’était une période difficile à titre personnel puisque mon mari, Jean- François Revel, était en train de mourir. Entre deux visites à l’hôpital, je me concentrais sur ce que Catherine me demandait. Découvrir cet univers de cinéma m’a plu et aidée. J’ai vécu tout cela avec un mélange d’émotions intenses, mais ce qui me reste, c’est l’exceptionnelle énergie de Catherine et sa remarquable sensibilité.»