Pourquoi raconter l’histoire de Vera Drake ?
La plupart de mes films parlent des relations parents-enfants : en avoir, ne pas en avoir, en vouloir, ne pas en vouloir. Dans ce film, l’action se déroule dans un pays, la Grande-Bretagne, à une époque où l’avortement est illégal. Je voulais simplement montrer la difficulté dans laquelle se retrouvent celles et ceux convaincus que l’avortement constitue parfois un mal nécessaire. Vera est une femme optimiste, généreuse, qui aime la vie. Pourtant, elle pratique des avortements. Elle ne le fait pas pour l’argent, elle veut juste aider les gens dans le besoin.
Pourquoi faire ce film aujourd’hui ?
Aujourd’hui, dans notre monde surpeuplé, l’avortement est devenu un enjeu fondamental. Placer mon histoire en 1950 me permettait d’établir la base morale du problème de façon implicite, sans avoir à me transformer en un ardent propagandiste. De plus, mon rôle est de poser des questions, non de tirer des conclusions hâtives. Cette question demeure délicate et difficile.
Les préoccupations habituelles de vos films tournent autour de la famille. Et la politique ?
La famille demeure en effet mon sujet de prédilection. Les familles constituent d’ailleurs des microcosmes de la société. Dans ce sens, on peut dire que tous mes films ont un côté politique. Ce film davantage encore que les autres, puisqu’il montre un individu en marge de la société pour avoir bravé ses lois.
Bien sûr, je ne fais pas de politique à proprement parler. Je ne montre aucun politicien et ne donne pas d’arguments politiques. VERA DRAKE est une métaphore, une distillation cinématographique et universelle. D’ailleurs, bien des aspects de la vie quotidienne et immédiate des personnages s’avéreraient totalement inutiles au propos.
Comment Vera Drake devient-elle faiseuse d’anges ?
Cela ne relève pas d’un engagement conscient. Vera ne devient pas faiseuse d’anges du jour au lendemain. L’évolution est lente. D’ailleurs, elle ne se considère pas comme telle. Elle aide des femmes dans le besoin, c’est tout. La comédienne
Imelda Staunton et moi-même étions conscients de l’éventuel problème de la montrer si secrète. Pourtant, c’était une réalité pour des centaines de femmes comme elle. Nos recherches montrent qu’elles n’en disaient rien à personne, qu’elles faisaient simplement ce qui leur paraissait nécessaire.
Une jeune femme est hospitalisée à la suite de l’intervention de Vera. Est-ce la première fois que celle-ci est confrontée à cette situation ?
Impossible de le savoir. Elle-même ne le sait pas. Les femmes qu’elle aide ne connaissent pas son nom, elle entre, fait ce qu’elle doit faire et repart. Dans ce cas, la mère de la jeune femme se souvient avoir rencontré Vera des années auparavant. C’est ainsi que la police peut remonter jusqu’à elle
Le médecin, à l’hôpital, dit à la mère de la jeune femme «nous recevons chaque semaine des filles dans cet état». Toutes des «victimes» de Vera ?
Peut-être. Ce serait une idée d’intrigue hollywoodienne. Il faut le rappeler : des centaines de femmes aidaient des milliers d’autres à avorter. Vera utilise une méthode assez grossière mais plutôt efficace. Elle désinfecte tous ses instruments de façon systématique mais l’infection reste toujours possible comme dans toute opération.
Vous choisissez de montrer qu’une jeune fille de la bourgeoisie, elle aussi enceinte, peut aller consulter un docteur du secteur privé qui acceptera discrètement de l’avorter pour des raisons psychiatriques. Votre recherche historique le montre-t-il aussi clairement ?
Oui, absolument. Il y avait une espèce de faille dans la législation de l’époque, qui, adroitement utilisée, pouvait admettre l’avortement pour des raisons psychiatriques. Si une jeune fille menaçait par exemple de se suicider, l’avortement pouvait être mené. Les filles du peuple, elles, non seulement ne le savaient pas, mais n’avaient pas accès à cette médecine privée fort coûteuse. Il me semblait important de montrer cette différence alors que l’avortement touche toutes les jeunes femmes, quelle que soit leur classe sociale.
Vous aviez sept ans en 1950. Avez-vous mis dans le film vos souvenirs de l’époque ?
Oui, l’esprit de l’époque plus qu’autre chose. VERA DRAKEn’est cependant pas un film nostalgique sur 1950. La période de l’après-guerre me semblait la plus juste historiquement et dramatiquement pour dire cette histoire.
Dans les années 50, les gens paraissaient beaucoup plus vieux qu’aujourd’hui. Vera Drake n’a pas 45 ans et a l’air, pour nous, d’en avoir vingt de plus...
Oui, c’est très juste. En effet, les gens avaient l’air fatigué plus jeune. J’ai grandi dans le Nord industriel de l’Angleterre. Les ouvriers manquaient de nourriture saine et équilibrée et de soins cosmétiques. Leur vie était dure et ça se voyait. Même les jeunes s’habillaient comme des vieux.
Comment avez-vous travaillé les images de votre film ?
Les années d’après-guerre étaient noires, très fonctionnelles. En fait, nous vivions toujours dans l’esprit et le confort relatifs d’avant la guerre. Avec mes collaborateurs – le chef opérateur
Dick Pope, la styliste
Eve Stewart, et la chef costumière
Jacqueline Durran – nous avons créé ce ton sombre, monochrome, très utilitaire. Malgré la joie de vivre de Vera, l’esprit du film demeure sombre. En revanche, dans les scènes de danse du samedi soir où les gens se détendent enfin après des journées de dur labeur, nous avons rehaussé les couleurs. Car on savait aussi s’amuser à l’époque !
Propos recueillis par Agnès Catherine Poirier le 6 avril 2004.