Etes-vous conscient du malaise que provoque Vil romance sur le spectateur ?
Je filme des tragédies. C’est un genre qui, selon les anciens, fait évoluer le spectateur. L’évolution a toujours un prix, et les gens n’ont pas toujours la volonté de le payer. Dans ce cas, le film les dérange, mais ça m’importe peu. Ils ne devraient pas regarder mon long-métrage mais des comédies ou des programmes télévisés. Si je ne suis pas un réalisateur pour eux, ils ne sont pas un public pour moi. Je crois en l’évolution du spectateur, au fait qu’il veuille voir des choses vraies. Je suis fatigué des films tièdes et manipulatoires.
En quoi vos longs métrages seraient moins manipulatoires que ceux d’autres réalisateurs ?
Un scénario est généralement le fruit de l’imagination de l’écrivain, de choses qui lui sont passées par la tête. Nous, nous filmons ce que l’univers propose, ce qui était déjà établi, avant même que le tournage ne commence. Il faudrait l’innocence d’un enfant pour pouvoir parfaitement capter cela. Nous cherchons en tout cas une fiction qui contienne plus d’informations qu’un documentaire. Faire un film étroitement lié à la réalité, voilà notre obsession.
Si vous tenez tant à la réalité, pourquoi ne pas vous être tourné vers le documentaire ?
Le cinéma est une magie absolue. Et la fiction provoque des moments d’hypnose qui peuvent suivre le spectateur pendant des années. Le documentaire ne produit pas les mêmes effets. J’en tourne aussi et il faut beaucoup de montage pour qu’un documentaire ne soit pas ennuyeux. Ça casse cet effet d’hypnose qui est, selon moi, la fonction exacte de
Vil romance. Dans ma vie, six ou sept films m’ont extrêmement impressionné. Je reste prisonnier de
Kidnapped avec Michael Caine et de
Outback, un film australien. Quelques longs métrages argentins,
Hijo De Ombre,
Fin De Fiesta,
Los Chantas, ont aussi produit cet effet d’hypnose sur moi. Ils ont fait avancer ma façon de raisonner et je ne suis toujours pas sorti de l’état dans lequel ils m’ont plongé.
Votre rejet de la fiction classique se traduit aussi par le fait que vos acteurs ne soient pas des professionnels...
On voulait aller plus loin que la simple direction d’acteurs dans un environnement documentaire. Dans
Vil romance, pas une seule personne ne vient du milieu du cinéma. Il n’y a pas eu de casting à proprement parlé, je déteste ça. J’ai pris les gens pour leur vécu. Chaque « acteur » a un passé qui justifie qu’il ait été présent dans ce processus de captation. C’est pour cela que le résultat final n’est pas du tout un produit conditionné. Non seulement ces gens ne viennent pas du cinéma, mais ça ne les intéresse. Ce sont des gens entiers, ils n’ont pas d’outil pour mentir. Leurs émotions viennent exploser contre l’objectif de la caméra, il n’y a aucune place pour la censure. La caméra est un objet très sensible qui ne se laisse jamais tromper.
Dans
Vil romance, les personnages sont très marginaux, avec des moeurs que la société réprouverait. De tels rôles étaient-ils compliqués à aborder pour vos acteurs ? Avez-vous dû leur donner beaucoup d’indications de jeu ?
Ni trop, ni trop peu, comme pour une bonne recette de cuisine ! Ce n’était pas difficile pour eux parce que les acteurs ont des personnalités proches des personnages. Le tournage a été très naturel, très agréable. Ces acteurs jouent parce qu’ils ont le droit de le faire. Ils ont payé le prix de la douleur. Ils ne sont pas là parce qu’ils ont lu des choses sur le sujet, ça serait tromper le spectateur. Nous sommes fatigués de la fraude et de la tromperie.
Pourriez-vous travailler sur une autre thématique que celle de la marginalité ?
Tous les hommes qui ont provoqué des changements dans l’humanité sont des marginaux. Si les gens ne sortent pas des clous, aucun changement ne se produit. Je respecte beaucoup la vie des gens normaux mais elle ne m’inspire pas. De nombreux cinéastes filment déjà cela très bien.
Beaucoup de personnes jugent votre film très violent. Qu’en pensez-vous ? Pourquoi avoir notamment choisi de montrer les scènes de sexe en entier, sans aucune coupure ?
Il y a effectivement de la violence mais l’essentiel réside du côté de l’aspect anthropologique de
Vil romance. On expose des codes de la vie en communauté. N’importe quel journal de 13h est plus violent que mon film. Voir un enfant abattu par les troupes américaines est immensément plus violent que mon long-métrage. Quant aux scènes de sexe, le spectateur doit comprendre pourquoi il y a tant de furie qui se déchaîne. Cette furie est proportionnelle à la tromperie de Roberto. Il faut que le spectateur puisse le palper, et pour cela, il fallait faire plus que l’insinuer. Et puis, s’il y avait des ellipses, ça ne fonctionnerait pas, parce que
Vil romance prend ses virages dans les scènes de sexe.
Avez-vous respecté le scénario lors du tournage?
Comme l’intellect, le scénario a un effet trompeur. On oublie ses limites. Encore une fois, nous cherchons à aller plus loin, et
Vil romance en est un exemple fidèle. Notre idée est de faire taire l’intellect et le scénario pour que d’autres contenus entrent en jeu et s’imposent. Dans ma cinématographie, trois facteurs sont essentiels : le risque, l’incertitude et le hasard. Je compose en permanence avec ces trois éléments. Le grand défi est d’arriver à une fin heureuse avec tout cela.
Pensez-vous que quelqu’un qui ne serait pas, comme vous, issu du même milieu que les protagonistes de Vil romance, aurait pu tourner ce film ?
Cela aurait été très difficile pour ce genre de cinéaste. D’abord, les gens qui ont participé n’accordent pas leur attention à n’importe qui et ils ne sont pas du genre à recevoir d’ordres. Ils n’ont pas fait
Vil romance pour l’argent mais pour laisser leur marque dans l’humanité. Ensuite, un réalisateur qui ne serait pas du quartier filmerait nécessairement en fonction de ce qu’il a en tête. Il va porter atteinte à l’essence du sujet. Ca sera une sauvagerie contrôlée, orientée. Moi, j’essaie de ne pas faire ça. Et puis, on connaissait les codes sociaux, ils ont vu qu’on était comme eux. Ils étaient très contents, ils ont vu une reconnaissance en ce tournage. On a toujours filmé avec leur accord. Dès qu’ils pouvaient se sentir violentés, on changeait de cap. On est arrivé très loin mais tout ce qui a été filmé était quelque chose de consenti.
Vous identifiez-vous à un courant du cinéma argentin ?
Non. Notre film n’est pas fait par des gens du milieu du cinéma. Je ne cherche pas à faire plaisir, ni même à être intégré dans une catégorie. Cela m’a d’ailleurs surpris que
Vil romance touche autant de gens. Je pensais qu’il y aurait plus de résistance. On ne m’a jamais demandé de censurer quoi que ce soit et le film a même été en compétition internationale au festival de Mar del Plata. Un secteur du journalisme argentin nous a vraiment beaucoup défendus en arguant que le film était sans préjugé et qu’il y avait un énorme plaisir à le voir. Sans doute parce que
Vil romance est réaliste, rompt le discours unique et ne se situe pas dans un entre-deux.
Propos recueillis par Aurélie Louchart pour le dossier de presse