Notes de Prod. : Visage

    en DVD le 20 Mai 2010

Entretien avec Tsai Ming-liang, réalisateur de Visage

Je suis très fier et très honoré d’avoir été invité par le musée du Louvre pour réaliser Visage. Face à ce gigantesque musée, si connu du monde entier, et qui conserve tant d’œuvres d’art depuis des siècles et des siècles, c’était un défi sans précédent pour moi. Je me disais : « comment puis-je réaliser une œuvre qui puisse être côte à côte avec les autres chefs-d’œuvre qui ont traversé les âges et le temps et qui sont absolument uniques ? ». Ce qui m’a rassuré, c’est lorsque je me suis retrouvé sous la pyramide conçue par M. Pei et je me suis dit, il suffit d’être soi-même, il suffit de faire ce que j’ai envie de faire, de faire ce que je pense devoir faire, alors je pourrais être accepté et toléré par ces géants qui ont traversé le temps.

Le Louvre
Le Louvre s'est mis en contact avec moi pour que j'aille y faire des repérages.
Je me suis donc mis à explorer de manière systématique à la fois les galeries de peinture, les coulisses et l’histoire de l’art occidental. Ces collections sont d'une telle richesse qu'il est difficile de les appréhender, de s'y repérer, j'étais débordé. Les structures des bâtiments étaient si complexes que dès que j'avais fini une visite, j'oubliais ce que j'avais vu. J'y allais, j'y retournais encore et encore. Je ne cessais de découvrir des choses nouvelles. C’est dans ces circonstances que sont survenus eux évènements.

J'ai trouvé un repère parmi les peintures. Pour être plus précis, parmi les peintures religieuses de la Renaissance. De tous les personnages représentés, c'est Saint Jean-Baptiste qui m'a frappé. Par la suite j'ai découvert que c'était un personnage central dans l'histoire de Salomé, celle qui avait demandé sa tête. Il était présent partout.

Et puis, en visitant les coulisses du Louvre, j'ai rencontré un pompier différent des autres, Jean-Pierre D. Il transportait d'énormes trousseaux de clefs, chaque porte devait être ouverte par lui et ensuite refermée à clef. Lors de notre premier jour de visite, il m'a dit qu'il avait vu beaucoup de mes films. Il savait où m'emmener. C'est l’un des facteurs qui a tout déclenché.

Naissance d’un film, Visage
Ma première "idée", c'était la rencontre entre Jean-pierre Léaud et Lee Kang-sheng. C'était ça qui m'intéressait le plus. Parce que, dans un film précédent, "Là-bas quelle heure est-il ?", l'un était à Taipei, l'autre à Paris, ils ne se rencontraient pas. C'est en tournant ce film que j'ai connu Jean-pierre Léaud. Par la suite, nous nous sommes vus quelques fois. À chaque rencontre, j'étais très ému. Je me disais que je devais vraiment le filmer, que la première fois avait été insuffisante, presque simpliste. Comme si j'en avais fait un être divin inaccessible, alors qu'en le connaissant mieux, en observant son visage vieilli, cela m'a donné le désir de le filmer, avec l'idée qu'il fallait peut-être que je me dépêche...

Je me demandais : "Comment faire en sorte que Kang-Sheng et Léaud se rencontrent?". J'ai imaginé des tas de solutions, que Kang-Sheng soit un vendeur de Tour Eiffel miniatures pour les touristes, que Jean-pierre Léaud veuille enterrer son oiseau mort à l'intérieur du Louvre.Je me souviens de ça, en tout cas.

Mais peu à peu, le personnage de Salomé s'est imposé. Plus je repérais, plus le personnage me trottait dans la tête. L'enjeu principal devenait ; comment faire en sorte que ces personnages se retrouvent tous au Louvre, ou encore dans ces parties cachées du Louvre, dans ces lieux souterrains, ces labyrinthes...

Ensuite, j'ai pensé à un tournage de film. Mais je trouvais que cette manière de les rassembler n'était guère vraisemblable. Il manquait quelque chose de déclencheur. Appréhender cela était très déconcertant. J'ai beaucoup écrit, réfléchi et cherché. Avec en avant toujours l'idée de Léaud et Hsiao Kang : ne pas les perdre, les rendre indispensables à chaque moment...

Je balançais constamment entre "réel-vraisemblable" et irréel. J'ai le sentiment que le film a maturé très longtemps, peut-être deux ans. La manière de traiter le projet m'a occupé beaucoup de temps.
Avec une certaine anxiété, jusqu'à envisager de laisser tomber, en me disant : C'est terrifiant, ce truc. Je n'y arriverai jamais, j’avais même le sentiment que tout pouvait basculer dans le ridicule.

C'est à ce moment-là que j'ai perdu ma mère. Une autre réalité s'est imposée à moi. J'ai vu comment cela pouvait tout influencer. Qu'est-ce qui commande les relations entre une mère et son cinéaste de fils. Il y a toujours des quantités de raisons pour ne pas être auprès de sa mère.
Jusqu'au moment où tu découvres qu'elle a un cancer et que tu dois décider d'être auprès d’elle ou pas. J’ai finalement décidé de l’accompagner jusqu’au dernier moment de sa vie. Ces circonstances m’ont beaucoup secoué ; comme si après tant d’années de vie d’errance, je retrouvais brutalement une raison d’être à ses côtés. La maladie de ma mère a transformé mon regard sur les choses. Enfin, elle est partie, je l'ai vue mourir; ainsi le deuil et la perte sont devenus les thèmes de Visage.

La façon dont ce film prend forme reste très complexe. Il intègre beaucoup de circonstances réelles qui m'appartiennent personnellement. Ce film a fini par porter un questionnement sur mon monde intérieur, par mettre en mouvement ma conception de la vie.

Le personnage de Hsiao Kang incarne cet état d'esprit : il est un cinéaste. Lee Kang-sheng lui-même est devenu cinéaste dans la vie. J'étais certain qu'il serait capable de jouer ce rôle et nous faire partager la double angoisse d’un artiste face à la vie et à l'acte créatif. Au moment où Laetitia qui joue Salomé fait mine de lui couper la tête, il s'ensuit une impression de vide et de non sens.
Comme si après avoir possédé l’objet de notre amour ou de notre haine, il ne resterait que la béance et l’absurdité de nos actes. Je suis profondément ému par le jeu de Laetitia dans cette scène, ce qu’elle exprime reflète ce que je ressens. Chacun de nous déploie tant d’efforts pour bâtir sa vie en poursuivant sa quête de vérité et d’amour, alors que tout cela au bout du compte est absurde. Telle est la condition humaine. La vie est douloureuse. Nous sommes impuissants face à elle. Mais ce n'est qu'en en faisant l'expérience, en vivant, que l'on comprend ce qu'elle est.

La structure du film déploie le récit comme on pèle les peaux d'un oignon. Par l'humour, l'ironie caustique, l'absurde et les éléments fantastiques de l'histoire, il expose constamment les complexités de l'acte de filmer, et les paradoxes du processus créatif balancé entre vrai et faux, virtuel et réel. Il explore minutieusement le mystérieux monde intérieur de ces artistes, envoyés des dieux ou animés par les démons.

Les acteurs de Visage
En Europe il y a un acteur que j’admire par-dessus tout, c’est Jean-pierre Léaud. J’ai découvert son visage pour la première fois dans Les Quatre Cents coups, il avait quatorze ans. Il est devenu comme un voisin familier, un ami plus qu’un acteur connu.

J’ai l’impression d’avoir un rapport intime avec cet homme en voyant ses films, mais plus loin encore, il parvient à nous transmettre un rapport d’intimité avec le cinéma lui-même. On a l’impression que le personnage sort du film mais c’est aussi un homme qui entre dans l’écran, navigue entre la fiction, vit, donne vie au cinéma. Le sens du cinéma pour moi, on peut le retrouver sur le visage de Jean-pierre Léaud.

On peut dire que les acteurs sont les "graines" du film et qu'ils sont aussi ce qui motive mon désir
de faire ce film. Le plus important pour l’acteur est de trouver la bonne place, pour être plus précis, il faut concevoir une image et l’esthétique de cette image est différente des autres formes esthétiques, c’est l’esthétique cinématographique. L’acteur participe bien sûr à cette esthétique, sa façon de jouer, etc... La temporalité aussi est importante, ainsi que chaque détail qui apparaît à l’image, mon travail consiste essentiellement à créer plus d’impacts possibles à chaque image de Visage.

Dans ce film, les acteurs sont plus libres que dans mes précédents films. Chacun d’eux a quelque chose qui lui est propre. Cette fois-ci, j’ai l’impression d’avoir cherché à suivre les acteurs, à marcher avec eux, à voir où ils allaient, je les suivais tout en les amenant là où je voulais qu’ils aillent.

J’ai choisi Laetitia, car comme Robert Bresson, j’adore l’idée de la star de cinéma mannequin. C’est maintenant une comédienne. Quand on a commencé à travailler, je lui ai dit : je t’aime en tant que mannequin, si je fais appel à toi c’est parce que tu es mannequin. Quand j’ai vu tes photos, j’ai aimé ton image. Tes photos sont elles, c’est inné chez toi, tu es photogénique, tes poses sont parfaites. Et ça, ça t’appartient. Ne te soucie pas de savoir si tu joues bien ou pas, oublie ça, c’est quelque chose que tu ne peux pas juger seule, c’est un travail collectif.

Dès le début du tournage, elle a très vite compris ce que je lui avais dit, particulièrement lorsque nous avons tourné le très gros plan de la scène de comédie musicale, elle s’était complément relâchée. C’est en se relâchant quelle a montré beaucoup de possibilités, qu’elle est devenue très souple, elle savait toujours trouver là où il fallait être et elle a suivi cette voie. Plus on tournait plus les choses devenaient de plus en plus évidentes pour elle, c’est avec Laetitia que ça a été le plus facile, je savais qu’elle pouvait faire ce que j’attendais. Elle a beaucoup de talent.

Le sens du cinéma, c’est le visage des acteurs. C’est un don du ciel au réalisateur, au public.
Ces visages ne sont pas des marchandises du star system. Ce ne sont pas des images d’idolâtrie non plus. Ils permettent d’observer l’écoulement du temps, le changement d’un ordre naturel, de la vie. C’est grâce aux acteurs que le cinéma atteint une autre dimension.

Quelques Mots Laetitia Casta sur Visage

Ming-Liang est quelqu’un d’extrêmement instinctif, la deuxième fois où l’on s’est rencontré, en trois mots, en une phrase, il m’a décrite, toutes mes années de travail passées. Je me suis retrouvée complètement mise à nue... Je ne vous dirais pas la phrase qu’il m’a dite parce que c’est personnel, mais j’ai compris qu’avec cet homme, de toute façon, il ne fallait pas que je résiste, parce qu’il voyait tout...
 

Box-office au 08 Janvier 2010

  • Paris 14h : 78 entrées
  • 1er jour IDF : 238 entrées
  • 1ère semaine IDF : 2 217 entrées
  • Cumul IDF : 3 684 entrées

  • 1ère semaine France : 3 487 entrées
  • Cumul France : 15 entrées