Notes de Prod. : Viva Laldjerie

    en DVD le 17 Janvier 2005

ENTRETIEN ENTRE BENJAMIN STORA ET NADIR MOKNèCHE

Benjamin Stora :
Tout est montré, tout se dit, et c’est la première force de “Viva Laldjérie”. Des jeunes femmes qui travaillent, ou se prostituent, des notables embarrassés, une vieille danseuse merveilleuse et captivante, des jeunes “hittistes” portant les murs et leur désœuvrement, des voleurs et des chômeurs. Bref, Nadir Moknèche, vous attaquez la société par ses marges et en touchez le cœur. Le cœur de “Laldjérie”. D’où vous vient ce titre, “Viva Laldjérie” ?

Nadir Moknèche :
“One, two, three, Viva Laldjérie” est l’un des nombreux slogans scandés par les supporteurs des stades, des “hittistes” ; terme lui-même constitué du mot arabe “hit” (mur) et du suffixe français, “iste”. Ces chômeurs, personnifiés dans le film par Samir le dragueur, qui s’adossent contre les murs d’Algérie, analphabètes des deux langues (arabe classique/français), avatars d’une arabisation forcée, ont façonné ce terme “Laldjérie”. Mélangeant le nom français Algérie avec le nom arabe “El Djazaïr” pour créer un nouveau mot, comme beaucoup d’autres qui entrent chaque année dans le parlé algérien.

BS : Pourquoi, n’avez-vous pas tourné en cette jeune langue “aldjérienne“ ??

NM : Je suis le premier à vouloir entendre ma langue maternelle ; d’autant plus que cette langue qu’on appelle par défaut l’arabe, mais qui est aussi loin de l’arabe que l’italien du latin, est censurée à la télévision et à la radio d’état. L’arabe classique, l’arabe du Coran, est l’unique langue officielle de l’Algérie indépendante, un des multiples héritages nassériens. Les cours de théâtre dispensés dans l’unique école du pays, et qui ne fonctionne qu’à moitié, sont dans cette langue et produisent des résultats aussi frais et vivants qu’une parade du premier mai à Moscou sous Brejnev. Les acteurs qui peuvent jouer avec un minimum de justesse sont rares.
Il suffit de voir la télévision algérienne (reçue en Europe par satellite), unique financier de la fiction audiovisuelle, puisqu’il n’y a pratiquement plus de salles de cinéma ou de théâtre.
Et faire parler Lubna Azabal dans sa langue, l’arabe marocain, serait ridicule. L'Algérie est le deuxième pays francophone du monde par le nombre de locuteurs effectifs, la majeure partie de sa littérature est écrite en français, il n'est donc pas illégitime qu'un cinéaste Algérien décide d'utiliser le français pour s'exprimer.

BS : L’Algérie se relève seulement maintenant de dix années de guerre. On ne sort pas indemne d’un tel drame. Il y a eu les assassinats, l’exil, la fuite de talents, et un non-renouvellement des cerveaux. C’est peut-être cela qui explique aussi cette crise culturelle.

NM : Il n’y a pas de “crise” culturelle.. Il y a l’échec aujourd’hui visible d’une tentative de création autoritaire d’une identité nationale, comme dans tant d’autres pays issus de la colonisation. L’Algérie est une jeune nation, colonie française pendant 132 ans, et auparavant, province lointaine de l’empire Ottoman ; elle commence à peine à se construire.

BS : On vous connaît déjà un peu par votre premier film “Le Harem de Mme Osmane”. Comment a-t-il été perçu en Algérie ou dans les pays arabes ?

NM : “Le Harem de Mme Osmane” a été projeté à la cinémathèque d’Alger. Pour la presse indépendante francophone, comme pour certains journaux arabophones libéraux, le film brise les tabous de la société. Mais la majorité des gens l’ont vu à la télévision : une parente m’a rapporté que dans son immeuble à Bâb El-Oued, lorsque “Le Harem de Mme Osmane“ a été diffusé sur France 3, comme beaucoup l’avaient déjà vu sur Canal+, TV5 et Ciné-Cinéma, elle a entendu ses voisines faire des youyous en criant que madame Osmane était à la télévision.
En Egypte, premier pays arabe, la réaction des journalistes égyptiens lors de ma conférence de presse au festival du Caire a été toute autre. Ils ont décrété à une écrasante majorité que le film est “une œuvre mécréante”. Il porte atteinte à la dignité de la Femme Arabe/Musulmane, et blasphème le Coran et l’Evangile en nommant Myriem (Marie) une domestique folle et lubrique.

BS : La réaction égyptienne est typique des sociétés arabo-musulmanes qui sont profondément en crise après l’échec du socialisme, du panarabisme. Un univers frappé de plein fouet par la mondialisation culturelle, par les satellites, par les modes… En Occident, on est très focalisé sur l’islamisme, l’Islam conquérant. “Viva Laldjérie” nous aide à renverser ce regard et nous permet de voir ce qui se passe de l’autre côté du miroir. Où l’on découvre un monde en manque absolu de repère identitaire, de légitimité politique. L’Algérie est une société bouleversée, en recherche d’elle même, sous influences. En cassant le mythe socialiste et nationaliste d’une société sans marginaux, d’une cité musulmane pure, vous prêtez le flanc à l’ennemi ?

NM : “Viva Laldjérie” tente de montrer la vie qui se déroule dans une société en déliquescence : le vol ordinaire, les relations affectives et sociales biaisées, le port d'armes banalisé, l'indifférence quotidienne, le mensonge érigé en loi et, au bout de cela le meurtre. Je ne crois pas qu’un cinéaste soit là pour flatter sa société, pour conforter les schémas et les stéréotypes que les gens se fabriquent ; montrer qu’ils sont les meilleurs, les plus beaux, les plus gentils, les plus purs. Il y aura toujours des gens qui prétendront que les prostitués, les travestis, les vagabonds, les alcooliques, n’existent qu’en Occident. D’autres, pour penser qu’Alger est une mosquée à ciel ouvert, que dans ses parcs, on ne fait pas l’amour, qu’on s’entraîne au djihad.