Notes de Prod. : Voici venu le temps

    en DVD le 02 Juillet 2009

Entretien avec Alain Guiraudie

Le titre du film, Voici Venu Le Temps, propose en tout cas de commencer quelque chose, une histoire…
C'est un titre qui fait évidemment penser à la chanson de L'Île aux enfants mais qui peut aussi être le début d'un programme politique, social, existentiel. Lorsque je l'ai trouvé, j'étais encore dans cette humeur ludique, enfantine, où l'on décide qu'untel sera un bandit, un autre sera un guerrier, etc. Mais aujourd'hui, on est loin de Casimir. Voici peut-être venu le temps de passer aux choses sérieuses, de mettre en œuvre ses ambitions, sans toutefois perdre de vue les rêves d'enfants.

Ce passage, est-ce au fond l'objet de la quête des personnages ?
Oui, dans une double dimension intime et collective. Les héros de Voici venu le temps évoluent dans un univers de conte, mais leurs problèmes et leurs projets sont bien réels. La quête du personnage principal, Fogo Lompla, est concrète, personnelle et en même temps elle se situe dans le contexte plus général d'une réalité sociale difficile. Il est face à des problèmes immédiats qui impliquent des décisions sur le champ. Il doit gérer un dilemme sentimental, se mettre au clair par rapport à ses ambitions et ses désirs, mais aussi se positionner sur les moyens de l'action politique : faut-il en passer par la radicalité et l'activisme violent ? Par ailleurs, ses préoccupations témoignent d'un souci plus général, qui nous touche et nous interroge tous, et dont il faut parler : qu'est-ce que l'époque nous propose en termes de perspectives collectives, de rapports entre les êtres, d'horizons, d'utopie ? Il n'y a pas d'aventure personnelle qui serait exemptée de toute dimension collective.

Pourquoi inventer un contexte si particulier comme cadre du récit ?
Justement cette envie de faire le pont entre l'intime et le collectif, d'évoquer des thèmes très personnels, avec l'ambition qu'ils aient une portée universelle. Et les histoires de guerriers, de bandits, de jeunes filles enlevées, me paraissent fonder une base commune dans laquelle on peut réinjecter de l'intime. Faire se rejoindre l'individuel et le collectif, cela passe, pour moi, par un détour du côté de la fable, du conte, de l'imaginaire, cela passe par un changement de géographie, une escapade vers l'ailleurs, l'atemporalité, vers un temps et un espace universels. C'est toujours très excitant de réinventer le monde, mais toujours un peu vain aussi. Réinventer le monde, cela commence par les noms, et puis c'est très amusant à faire. Plus la langue est précise, plus elle peut être farfelue.

Cette netteté de la parole implique aussi de nombreuses et très nettes ruptures de ton. Par exemple, lorsque Fogo Lompla devise avec le berger sur des questions politiques et enchaîne tout à coup sur ses déboires sentimentaux.
Parler de ses histoires d'amour à un berger réduit à l'esclavage, juste après une belle engueulade politique, c'est encore une manière d'en revenir à des problématiques personnelles, et en même temps collectives : comment gérer son individualisme dans le malheur du monde ? Et d'ailleurs, on le voit bien, peu à peu, les préoccupations intimes, sexuelles, sentimentales investissent lentement mais sûrement le champ politique. Puisque tout est lié dans le champ des relations humaines, on peut basculer très vite d'une situation à l'autre, d'un plan à un autre.

C'est justement un film assez nocturne, essentiellement en nuit américaine. Pourquoi avez-vous eu autant recours à ce procédé ?
C'est vrai, le film est très nocturne. C'est quand même un film de guerre avec des embuscades, de la recherche, des attaques. Et franchement, attaquer un château en plein jour, je trouverais pas ça très malin. Donc ça se déroule beaucoup la nuit. Ensuite, pour ce qui est de la nuit américaine, d'une part, je la trouve très liée au conte, à la fable, comme si c'était tout le temps la pleine lune et d'autre part, c'est une méthode très efficace de travail, surtout dans la forêt, loin de toute source électrique. Disons que c'est un bon compromis entre mon souci esthétique et les impératifs économiques.

Les scènes dénudées sont calmes, tout comme la venue d'une figure en transhumance dans vos films : celle du vieux prolétaire, à la fois objet érotique et concept politique vivant, qui impose son corps et sa présence sans que ça paraisse bizarre.
C'est important pour moi d'imposer ce genre de corps (des corps esquintés par le temps) comme objet érotique. Parce que là aussi, j'ai la sensation de toucher au but, en faisant se rejoindre une préoccupation très intime, de l'ordre du fantasme, et quelque chose de plus politique et universel. D'une part, il faut résister à l'idée de la sexualité entre jeunes gens bien foutus qui ne concerne qu'une faible frange de la société. De plus, le désir n'obéit pas à la loi de l'offre et de la demande. Même si l'ordre semble toujours respecté dans la réalité : les jeunes avec les jeunes, les pauvres avec les pauvres, les beaux avec les beaux, etc. Cet ordre là ne me plaît pas (d'autant plus qu'il n'arrange pas mes affaires), donc je cherche d'autres rapports, d'autres rencontres.