Quand a commencé votre carrière dans l'aéronautique ?
Enrique Pineyro : J'aimais voler. Le bruit des avions a toujours été une musique pour moi. Après une spécialisation en Médecine aéronautique, en 1988 je suis entré par concours chez LAPA. C'était une sélection assez dure mais beaucoup de gens rentraient de manière abusive, sans examen. Je suis devenu commandant en 1995 et je suis resté dans la compagnie jusqu'à ma démission en juin 1999. LAPA a fait faillite trois ans après.
Quelle place avait le cinéma dans votre vie ?
Enrique Pineyro : J'ai étudié plusieurs années la comédie avec Lito Cruz mais pendant mes années d'aéronautique je n'ai pas vraiment pu me consacrer au métier d'acteur. Dès que les problèmes avec la compagnies sont apparus, j'ai eu plus de temps libre.
Comment est né Vol : Whisky Romeo Zulu ?
EP : Quand le Boeing 737 de LAPA s'est écrasé le 31 août 1999, j'étais devant la télévision. L'émission que je regardais s'est interrompue et les images de l'accident ont envahi mon écran. J'ai reconnu les uniformes des mes ex-collègues. Une profonde émotion m'a saisi. Ce que je craignais, ce que je dénonçais depuis des années, s'était vérifié. La première chose que j'ai faite a été de recueillir tous les documents et toutes les preuves en ma possession et les amener au juge ? C'est seulement plus tard que l'idée de faire un film est venue à moi.
Vol : Whisky Romeo Zulu est en fait la reconstitution fictionnelle de tous les faits qui se sont déroulés avant l'accident et que j'ai vécus en tant que témoin direct. Pour moi, il s'agit aussi d'une métaphore de l'Argentine d'aujourd'hui, pervertie par la corruption. L'histoire d'une chute prévisible…
Pourquoi avez-vous décidé de prendre en charge toutes les étapes de la fabrication de ce film : de l'écriture à la production jusqu'à la réalisation et à l'interprétation du rôle principal ?
EP : Je savais que diriger un film sur l'aéronautique serait très complexe mais je voulais clarifier les faits, traduire ce langage très technique par quelque chose que tout le monde puisse comprendre. J'ai senti qu'il fallait nécessairement être pilote pour obtenir cette traduction car les avions ont des mécanismes qui sont presque mystérieux pour les autres gens. Ce choix d'investissement total m'a paru le plus efficace pour raconter cette histoire. La mise en scène a été pour moi un mal nécessaire car j'ai choisi le support fictionnel pour m'exprimer. J'aurai pu choisir de le faire par le biais d'un documentaire ou alors écrire un livre ou monter une exposition de photos. Mais la nécessité de raconter au travers une fiction a été plus forte que tout. Quant au rôle principal, c'était difficile de trouver un acteur qui sache vraiment piloter un Boeing 737…
Comment a été montée la production du film, notamment au niveau des autorisations de tournage dans l'aérogare ?
EP : Nous avons dû surmonter beaucoup d'obstacles. Le film s'est fait dans le plus grand secret. Pour pouvoir filmer les images, nous nous sommes accrochés avec des harnais, nous nous sommes suspendus à des réservoirs d'eau de douze mètres et avons utilisé des téléobjectifs puissants. Il y a d'autres aspects que je ne peux pas raconter parce que mes avocats me l'ont interdit.
Le film montre les menaces que subit l'enquêteur qui essaye de découvrir la vérité sur l'entreprise…
EP : c'est ce qui se passe tous les jours en Argentine. La justice dépend exclusivement de la détermination, de l'honnêteté et de la diplomatie du fonctionnaire qui se charge de l'enquête. Celui qui s'est occupé de ce cas a produit un jugement réellement inédit dans l'histoire de l'aviation commerciale mondiale. Il n'existe aucun antécédent où toute la direction d'une entreprise et une autorité aéronautique doivent faire face à un jugement pénal pour un accident aérien et ne peuvent pas se cacher derrière « l'erreur du pilote », qui est souvent une excuse pour cacher les manquements du système corrompu que nous avons.
Est-ce que les familles des victimes ont vu le film ?
EP : Oui, je l'ai montré et cela a été très émouvant. Quelques-uns parmi eux l'avaient vu même avant qu'il ne soit fini. Je voulais avoir leur sentiment pour que rien ne heurte leur sensibilité. Ce qui m'a le plus touché ce sont les mots d'une veuve après la projection : « Ce film m'aidera enfin à expliquer à mes enfants ce qui est arrivé à leur père ». Moi, j'ai perdu ma carrière, rien de plus. Ces gens ont perdu à jamais des êtres chers. 67 personnes sont décédées et de la manière la plus cruelle, la plus inutile et la plus évitable qu'il soit.