Notes de Prod. : Volver

    en DVD le 29 Novembre 2006

Autour du film par Pedro Almodovar

LA RIVIÈRE

Mes plus joyeux souvenirs d’enfance sont liés à la rivière.
Ma mère m’emmenait avec elle quand elle allait laver le linge parce que j’étais petit et qu’il n’y avait personne pour me garder. Il y avait toujours d’autres femmes qui lavaient et étendaient le linge sur l’herbe. Je me tenais près de ma mère et je mettais la main dans l’eau pour essayer de caresser les poissons qui rappliquaient à l’appel du savon qu’utilisaient les femmes à cette époque, qu’elles fabriquaient elles-mêmes et qui d’ailleurs était écologique.

La rivière, les rivières, étaient toujours une fête. C’est aussi dans les eaux d’une rivière que j’ai découvert, quelques années plus tard, la sensualité.
Sans doute la rivière est-elle ce que je regrette le plus de mon enfance et de ma puberté.

Pendant qu’elles lavaient, les femmes chantaient. J’ai toujours aimé les chœurs féminins. Ma mère chantait une chanson sur des glaneuses qui accueillaient l’aurore en travaillant dans les champs et en chantant comme de joyeux oiseaux. J’ai chanté les passages dont je me souvenais au compositeur de Volver, mon fidèle Alberto Iglesias, et il a découvert que c’était un chœur de la zarzuela La rosa del azafrán. Dans mon inculture, jamais je n’aurais pu imaginer que cette musique céleste fût une zarzuela. C’est ainsi que ce chœur accompagne les images du générique du début.
Dans Volver, Raimunda cherche un lieu où enterrer son mari et elle décide de le faire au bord de la rivière où ils s’étaient connus enfants.
La rivière, comme les tracés de n’importe quel moyen de transport, comme les tunnels ou les couloirs interminables, est une des nombreuses métaphores du temps.

GENRE ET TON

Je dirais que Volver est une comédie dramatique. Le film comporte des scènes amusantes et d’autres dramatiques. Le ton se veut une imitation de « la vraie vie » mais ne relève pas de la peinture de mœurs. Il s’agirait plutôt de naturalisme surréel, si cela était possible. J’ai toujours mélangé les genres et je continue à le faire. Pour moi, c’est naturel.

Le fait qu’il y ait un fantôme dans l’histoire est un élément essentiellement comique, dans la mesure où il est traité sur un mode réaliste. Toutes les tentatives de Sole pour le cacher à sa sœur, ou sa façon de le présenter aux clientes, engendrent des scènes très drôles.

Même si ce qui est arrivé chez Raimunda (la mort du mari) est une chose atroce, la façon dont elle se démène pour que personne ne sache rien et ses tentatives pour se débarrasser de lui relèvent de la comédie.

Bien que le mélange des genres soit naturel chez moi, cela ne signifie pas qu’il n’y ait pas de risques (le grotesque et le Grand-Guignol sont toujours un piège possible). Quand on navigue entre les genres et qu’on passe d’un ton à un autre en un rien de temps, le mieux est d’adopter une interprétation naturaliste qui rende vraisemblable la situation la plus farfelue. La seule arme sur laquelle compter, en dehors d’une mise en scène réaliste, ce sont les acteurs, les actrices, en l’occurrence. J’ai eu la chance qu’elles soient toutes dans un état de grâce permanent. Le plus grand intérêt du spectacle de Volver, ce sont elles.

FAMILLE

Volver est un film sur la famille, fait en famille. Mes propres sœurs en ont été les conseillères, aussi bien pour ce qui se passe dans La Mancha que pour l’intérieur des maisons madrilènes (le salon de coiffure, les repas, les produits d’entretien, etc…).
Bien que sous de meilleurs auspices, ma famille, comme celle de Sole et Raimunda, est une famille migrante qui a quitté son village pour aller à la ville en quête de prospérité. Par bonheur mes sœurs ont perpétué la culture de notre enfance, elles conservent intact l’héritage que nous avons reçu de notre mère. J’ai pris très tôt mon indépendance et suis devenu un citadin impénitent. Quand je retourne aux us et coutumes de La Mancha, mes sœurs sont mes guides.

La famille de Volver est une famille de femmes. La grand-mère qui apparaît est Carmen Maura ; ses deux filles, Lola Dueñas et Penélope Cruz ; Yohana Cobo la petite-fille ; et Chus Lampreave, la tante Paula, qui continue à vivre au village. Il faudrait ajouter Agustina, la voisine du village (Blanca Portillo), celle qui en sait long sur les secrets de la famille, celle qui a entendu tant de choses, celle qui aussitôt debout va frapper à la fenêtre de la tante Paula et n’abandonne pas jusqu’à ce qu’elle réponde, celle qui lui apporte chaque jour sa miche de pain, celle qui la découvre morte et prévient Sole à Madrid. Celle qui accueille le cadavre pour le veiller comme il se doit en attendant l’arrivée des nièces. Celle qui fait du deuil de sa voisine le deuil de sa propre mère, disparue des années auparavant elle ne sait où. Le personnage d’Agustina s’intègre d’office dans la famille de Carmen Maura.

Agustina symbolise un élément très important dans cet univers féminin : la solidarité entre voisines. Les femmes du village se partagent les problèmes et parviennent ainsi à rendre la vie plus supportable. Il peut aussi se passer le contraire (un voisin qui en déteste un autre et emmagasine sa haine de génération en génération jusqu’à ce qu’un jour éclate la tragédie sans qu’ils sachent eux-mêmes pourquoi). J’ai seulement accordé de l’attention aux bons côtés de l’Espagne profonde, ceux que j’ai connus enfant. En fait, Volver rend hommage à la voisine solidaire, cette femme célibataire ou veuve, qui vit seule et s’approprie la vie de sa vieille voisine. Ma mère a vécu une grande partie de ses dernières années assistée par ses voisines les plus proches.

Agustina s’inspire de ces femmes, dont Blanca Portillo fait une création superbe. Pour moi c’est une véritable révélation, parce que je ne la connaissais pas. Je l’avais seulement vue au théâtre et elle m’avait plu, mais je ne pouvais pas imaginer que, presque sans expérience au cinéma, elle soit une actrice si précise, si juste, si débordante dans sa retenue. Agustina, seule dans la rue vide, regardant disparaître la voiture de Sole, est l’image même de la solitude rurale, dépourvue de toute fioriture.

Blanca a su capter toute la profondeur de ces voisines solidaires de mon village et l’a faite sienne.

LA FORCE ET LA FRAGILITÉ DE PENÉLOPE CRUZ

Et sa beauté. Penélope se trouve au sommet de sa beauté, c’est une phrase toute faite mais, dans son cas, c’est vrai (ces yeux, ce cou, ces épaules, cette poitrine ! Penélope possède un des plus spectaculaires décolletés du cinéma international). La regarder a été un des plus grands bonheurs de ce tournage. Bien qu’elle soit devenue plus sophistiquée ces dernières années, Penélope a fait la preuve (depuis ses débuts dans Jambon, jambon) qu’elle avait plus de talent pour interpréter une femme du peuple que pour incarner une femme raffinée. Il y a sept ou huit ans, dans En chair et en os, elle jouait une petite pute ordinaire qui accouche dans un autobus. C’était dans les huit premières minutes du film et Penélope crevait littéralement l’écran.

Sa Raimunda dans Volver est de la même trempe que le personnage de Carmen Maura dans Qu’est-ce que j’ai fait pour mériter ça ?, une force de la nature qui ne recule devant rien. Quand elle s’y met, Penélope possède une énergie dévastatrice, mais Raimunda est aussi une femme fragile, très fragile. Elle peut (elle doit, c’est le scénario) être très en colère et l’instant d’après s’écrouler comme une enfant sans défense. Cette désarmante vulnérabilité est ce qui m’a le plus surpris chez Penélope-actrice, ainsi que la rapidité avec laquelle elle se met dans cet état. Il n’y a pas de spectacle plus impressionnant que de voir dans le même plan comment des yeux secs et menaçants commencent très vite à se remplir de larmes, larmes qui parfois jaillissent des paupières comme un torrent, ou, dans d’autres scènes, les inondent sans jamais déborder. Avoir été témoin de cet équilibre dans le déséquilibre a été passionnant.

Penélope Cruz est une actrice qui n’a pas froid aux yeux, mais c’est le mélange avec une émotivité tellement grande qui la rend indispensable dans Volver.

Ce fut un plaisir d’habiller, de coiffer et de maquiller le personnage et la personne. Le corps de Penélope ennoblit tout ce qu’on lui fait porter. Nous avons choisi des jupes serrées et des cardigans parce que ce sont des tenues classiques, très féminines et populaires à n’importe quelle époque, des années 50 à l’an 2000. Et, il faut bien le dire, parce qu’elles nous rappelaient Sophia Loren dans ses débuts de poissonnière napolitaine. Pour les magnifiques cheveux savamment désordonnés, il faut remercier le coiffeur Massimo Gattabrusi et pour le maquillage Ana Lozano. Le trait au coin de l’œil fut une trouvaille. Il n’y a qu’un élément faux dans le corps de Raimunda, ses fesses. Ces femmes-là ont toujours de gros culs, or Penélope est très mince. Le reste est tout cœur, émotion, talent, vérité, et un visage que la caméra adore. Tout comme moi.

LE RETOUR DE CARMEN

Je n’imaginais pas combien nos retrouvailles étaient attendues. Je suis surpris par le nombre de personnes qui m’ont dit qu’elles se réjouissaient de ce que Carmen et moi allions retravailler ensemble ! Une chanson de Chavela Vargas dit : « On revient toujours sur les lieux du passé où l’on a aimé la vie ». Cela peut aussi s’appliquer aux personnes.

Dans ce cas il y a toujours un doute qui plane mais, heureusement, avec Carmen il s’est évanoui dans les premiers moments de travail à la table.

Dans le scénario de Volver, il y a une longue séquence, presqu’un monologue, puisque seul parle le personnage de Carmen, la grand-mère fantôme. Dans cette séquence Carmen explique à sa fille chérie, Penélope Cruz, les raisons de sa mort et de son retour, tout au long de six pages intenses et de six plans non moins intenses. Cette séquence est une des raisons pour lesquelles je voulais faire le film. J’ai pleuré à chaque fois que j’ai corrigé le texte (comme le personnage qu’interprète Kathleen Turner dans À la poursuite du diamant vert, une femme écrivain ridicule de romans à l’eau de rose, très kitsch, qui pleurait pendant qu’elle écrivait).
La nuit où nous l’avons tournée, toute l’équipe était consciente de son importance. On était dans l’expectative. Cela rendait Carmen un peu nerveuse, elle voulait donc l’aborder au plus vite. On a passé une nuit entière à la tourner et, du stagiaire jusqu’à moi-même, nous étions dans une concentration extrême devant les scènes difficiles qui justement devenaient les plus faciles dans la mesure où nous donnions tous le meilleur de nous-mêmes. À nouveau j’ai senti cette complicité sacrée avec Carmen, cette sensation formidable d’être devant un instrument parfaitement accordé à mes besoins. Toutes les prises ont été bonnes, et beaucoup d’entre elles extraordinaires. Penélope l’écoutait, parfois la tête baissée. Dans ce film on parle beaucoup, on cache beaucoup et, bien que ce soit une comédie (c’est ce que dit l’équipe), on pleure beaucoup.
Depuis Femmes au bord de la crise de nerfs jusqu’au monologue de Volver, Carmen n’a pas changé en tant qu’actrice, m’en rendre compte a été un grand bonheur.
Elle n’a rien appris parce qu’elle savait déjà tout, mais conserver ce feu intact tout au long de deux décennies est un exploit admirable et difficile ; je ne peux pas en dire autant de tous les acteurs avec lesquels j’ai travaillé.

Réactions à la lecture du scénario...

La plupart des écrivains que je connais s’intéressent beaucoup au cinéma. Quelques-uns d’entre eux sont des amis. Lola, mon assistante, a envoyé le scénario de Volver à Juan José Millás et à Gustavo Martín Garzo. Je vous livre leurs réactions, des paroles dont ils ne pouvaient pas se douter que je les exploiterais dans ce dossier de presse.

Le tournage par Pedro Almodovar

Le plus difficile pour Volver a été d’écrire le synopsis. Mes films sont de plus en plus difficiles à raconter et à résumer en quelques lignes. Heureusement, cette difficulté n’a pas déteint sur le travail des acteurs, ni sur celui du reste de l’équipe. Le tournage s’est passé comme sur des roulettes. Je pense que j’ai eu plus de plaisir parce que La Mauvaise Education a été un véritable enfer. J’avais oublié ce que c’était de tourner sans avoir la sensation permanente d’être au bord du gouffre...

Confession de Pedro Almodovar

Volver [Revenir] est un titre qui englobe pour moi plusieurs retours. Je suis revenu, un peu plus, à la comédie. Je suis revenu à l’univers féminin, à la région de La Mancha (sans doute est-ce mon film le plus strictement manchego, à travers le langage, les coutumes, les patios, la sobriété des façades, les rues pavées). Je me suis remis à travailler avec Carmen Maura (dix-sept ans que cela ne nous était pas arrivé), avec Penélope Cruz, Lola Dueñas et Chus Lampreave. Je suis revenu à la maternité, comme origine de la vie et de la fiction. Et, tout naturellement, vers ma mère. Revenir vers La Mancha est toujours un retour au sein maternel.
 

Box-office au 08 Janvier 2010

  • 1ère semaine IDF : 122 546 entrées
  • Cumul IDF : 665 611 entrées

  • 1ère semaine France : 340 937 entrées
  • Cumul France : 2 346 860 entrées