Quelle est la genèse du film Voyage Sous les Mers 3D ?
François Mantello (FM) : Avec mon frère, nous travaillons ensemble depuis plus de vingt ans et nous avons toujours été impliqués dans des métiers liés à l’image. Nous avons découvert la magie de la 3D-Relief en nous rendant aux Etats-Unis dans des parcs de loisirs à la fin des années 80. C’est en 1991 que nous avons réalisé un court-métrage publicitaire de 4 minutes en 3D-Relief pour le compte de Hewlett Packard. À l’époque, c’était révolutionnaire.
Un an plus tard, entraînés par notre passion pour la plongée sous-marine, nous avons appliqué notre savoir-faire au monde sous-marin, qui nous semblait convenir particulièrement bien à la stéréoscopie. On a tourné notre premier moyen-métrage sous-marin en 3D-Relief. On a projeté ensuite ce film au Festival Mondial d’Image Sous-Marine, et à la surprise générale, on a remporté la Palme d’Or du public. À cette occasion, nous avons rencontré Albert Falco, le fameux capitaine de La Calypso du Commandant Cousteau, qui nous a complimentés sur notre travail et nous a déclarés, «on a vraiment l’impression de plonger, c’est comme si j’y étais.» Je crois que cela résume bien l’impact du relief : il permet de transporter les spectateurs littéralement dans des endroits qui leur sont peu accessibles et leur faire vivre une expérience plus vraie que nature. Nous nous sommes ensuite orientés vers le milieu du divertissement et des parcs d’attractions.
On produisait alors les tout premiers films en 3D-Relief pour les cinémas dynamiques (le spectateur est assis dans une nacelle qui reproduit les mouvements de l’action du film projeté) des grands parcs américains. On a produit plus d’une dizaine de ces films de simulation en 3D-Relief avant de créer et d’exploiter notre propre attraction de ce type à Las Vegas dans l’Hôtel du Venetian. C’est en 2001, qu’on a eu l’idée et l’envie de lancer la production de films en 3D-Relief sur les fonds sous-marins avec comme ambition la volonté de réaliser à la fois un long métrage en 35-mm et d’autre part en parallèle une série de films documentaires pour les cinémas IMAX®3D. Les écrans IMAX®3D sont les plus grands écrans du monde allant jusqu’à 30 mètres de base, mais le challenge était de rendre compatible la prise de vue en HD 3D-Relief avec la diffusion de nos films dans ces salles là en 70-mm 15 perforations.
Quelles ont été les autres étapes entre 2001 et aujourd’hui ? Pouvez-vous nous en dire plus sur vos premiers films IMAX® ?
Jean-jacques Mantello (JJM) : A l’époque, les premières caméras Sony HD avaient fait leur apparition sur le marché. Après plusieurs tests, j’ai mis au point un dispositif permettant de transférer une image numérique HD 3D sur une pellicule au format 70-mm 15 perforations pour une projection sur écran géant IMAX®. De nombreux traitements numériques de l’image ont été nécessaires pour arriver à ce que le résultat final soit satisfaisant.
FM : À partir de là, en 2003, on a sorti notre premier film en IMAX®3D, tourné entièrement en numérique 3D : il s’agit de Ocean Wonderland 3D. En 2005, on a réalisé un deuxième film IMAX®, Requins 3D. Et trois ans plus tard, en 2008, on a lancé Dauphins et Baleines 3D. Dans un premier temps, on a rencontré quelques obstacles dans la distribution de nos films aux Etats-Unis, mais lorsque les exploitants ont constaté qu’ils fonctionnaient très bien auprès de leurs publics, ils nous ont ouvert grand les portes. À ce jour, nos films cumulent environ 70 millions de dollars de recettes, ce qui représente à peu près 11.5 millions d’entrées.
Et pour Voyage sous les Mers 3D ?
FM : Le tournage du long métrage avançait plutôt bien et en 2005 on avait pratiquement terminé un premier montage en vue d’un diffusion en 35-mm. Notre recherche d’un distributeur commençait tout juste lorsqu’en octobre 2005, un événement aux Etats-Unis a tout chamboulé : la sortie par Disney du film
Chicken Little sur 70 écrans en 3D-Relief qui a suscité un engouement sans précédent. Les cinémas équipés en 3D réalisaient 3 à 4 fois plus d’entrées que les autres salles. Nous avons été témoins de cette révolution qui se préparait dans les grands studios. Comme tous nos rushes avaient été tournés en 3D-Relief, on a décidé d’attendre que le nombre de salles équipées s’accroisse et de reprendre le montage du long-métrage à zéro pour en faire un film de 85 minutes en 3D-Relief.
Quelles sont vos affinités avec le monde de la mer ?
JJM : On a toujours été fous de plongée sous-marine. À travers notre parcours, nous avons eu beaucoup de chance car nous avons pu réunir notre passion et notre métier de cinéastes en réalisant des films en 3D-Relief sur la vie des océans. On a également l’impression de servir une bonne cause puisque nos films ont une importante dimension environnementale. Nos deux principaux partenaires sont l’ONU, à travers le Programme des Nations Unies pour l’Environnement (PNUE) et Jean-Michel Cousteau et sa fondation Ocean Futures Society.
Plus précisément, quel est le rôle de ces deux prestigieux partenaires ?
FM : Jean-Michel Cousteau est conseiller technique et l’ambassadeur du film : il perpétue le travail que faisait son père et il apporte une caution scientifique à notre entreprise grâce au travail de son équipe de biologistes marins sur le script du film et sur les contenus pédagogiques qui l’accompagnent. Avec sa fondation, Ocean Futures Society, il est investi à 100% dans la préservation des océans et dans la cause environnementale. Quant aux Nations-Unies, elles nous soutiennent depuis notre premier film IMAX®, notamment à travers l’organisation d’opérations évènementielles mais aussi dans le développement de contenus éducatifs. Nous publions ensemble un guide d’information et d’activités destiné aux enseignants et aux éducateurs autour des espèces présentes dans le film et de la biodiversité marine en général.
Comment avez-vous choisi les espèces dont parle le film ?
JJM : On a délibérément choisi en majorité des espèces menacées afin de provoquer une réelle prise de conscience chez les spectateurs. Par exemple, certaines populations de requins ont disparu à hauteur de 80 à 85% parce qu’ils sont chassés pour leurs ailerons. C’est une véritable catastrophe parce qu’à l’heure actuelle les stocks de requins dans le monde sont quasiment épuisés. De même, le corail est en grand danger en raison du réchauffement des océans, or c’est précisément là que se reproduisent près d’un quart des poissons du monde entier car, peu de gens le savent, mais les coraux font office de nourricière.
Pour autant, le discours écologique du film n’est jamais martelé.
JJM : On voulait éviter tout catastrophisme et tout sentiment de culpabilité parmi les spectateurs. Du coup, on a décidé, dès la phase d’écriture du scénario, de n’évoquer que peu pendant les films les dangers qui pèsent sur les océans et de concentrer ce message dans le générique de fin avec une séquence qui montre l’état de conservation des différentes espèces. Notre but, avant tout, est de révéler la beauté de la vie sous-marine. Et comme disait le Commandant Jacques-Yves Cousteau, nous ne protégeons que ce que l’on aime. Il était impératif alors de faire aimer les océans avant toute chose.
Comment avez-vous eu l’idée de faire jouer le rôle du narrateur à une tortue ?
JJM : C’est une idée qui nous est venue au cours du tournage. Nous nous sommes aperçus que les tortues étaient présentes dans tous les océans. Nous avions trouvé alors notre fil conducteur. Dans tous les cas, il nous était impossible de confier ce rôle à un être humain, comme c’est souvent le cas dans les documentaires sous- marins. Nous voulions faire un film sans présence humaine afin que le spectateur fasse l’expérience d’une plongée unique et qu’il vive sa propre aventure. Mais il nous fallait quand même une voix-off qui nous explique ce qui se passe tout au long du film, sans que ce cette voix soit assimilée à un être humain.
Pourquoi avez-vous demandé à Marion Cotillard d’assurer la narration ?
FM : C’était important de trouver une actrice qui puisse s’approprier complètement la personnalité de la tortue et qui soit capable à la fois de faire de l’humour, de transmettre des informations mais également de faire passer des messages à l’attention du public. On a très vite évoqué le nom de
Marion Cotillard en raison de ses talents d’interprète mais également du fait son engagement réel dans la préservation de la planète. Elle correspondait exactement à nos attentes principales. Après avoir passé deux jours en sa compagnie pour l’enregistrement, on peut vraiment dire qu’elle a fait un formidable travail.
JJM : Aujourd’hui, le personnage de la tortue existe vraiment à travers
Marion Cotillard. Quand on travaille sur un film qui évoque in fine la protection de l’océan, il est capital de travailler avec des personnalités qui croient de façon authentique dans la préservation de la nature que ce soit en mer ou sur terre. Avec
Marion Cotillard, on était sur la même longueur d’ondes.
Comment s’est déroulé le tournage de Voyage sous les Mers 3D ?
JJM : En sept ans de tournage, nous avons passé environ 1 500 heures sous l’eau et nous avons tourné 200 heures de rushes : autant dire que cela a été très compliqué d’arriver à un long-métrage de 85 minutes ! On a mené 26 expéditions au total, qui nous ont parfois demandés plusieurs jours de voyage en bateau avant d’arriver au bon endroit. Il m’est même arrivé d’attendre un mois et demi pour pouvoir filmer certaines espèces, comme les requins-marteaux par exemple. Au départ, on pensait les trouver près de La Paz en Bolivie, là où tous les plongeurs du monde se rendaient pour les observer depuis des années, mais on a fini par les dénicher au large d’une île de la Colombie à des miles nautiques du premier endroit. Ces requins ont été tellement chassés qu’il n’en existe pratiquement plus dans les océans.
FM : Les conditions de tournage étaient parfois très difficiles car dans certains endroits, seuls quelques bateaux ont les autorisations officielles de filmer. Et parfois leur état était proche de l’épave flottante. Nous nous sommes même retrouvés à bord de certains bateaux où nous dormions avec des mouchoirs dans les oreilles pour se protéger des cafards !
Comment avez-vous fait pour vous approcher d’aussi près les différentes espèces ?
JJM : Avant tout, il faut énormément de patience. Pour certains animaux, comme les baleines, c’est extrêmement difficile car le moindre bruit les effraie. On a alors utilisé des «recycleurs» qui sont des appareils de plongée développés initialement par les militaires et qui recyclent l’air en circuit fermé, ce qui a l’avantage de ne pas produire de bulles d’oxygène. En effet, les baleines ont tendance à interpréter les bulles comme une agression et à prendre la fuite.
FM : Certains requins-marteaux sont vite apeurés par le bruit des caméras également, ce qui rend les phases d’approche encore plus délicates.
JJM : La plupart des réalisateurs et producteurs qui s’intéressent aux fonds sous-marins ne mettent pas la tête sous l’eau. Ce n’est évidemment pas notre cas. Nous avons toujours plongé avec nos équipes et nous avons toujours pris l’habitude de sélectionner rigoureusement les personnes avec lesquelles nous travaillons dans chaque pays. Ce sont des spécialistes des espèces marines qui nous aident à localiser les endroits et à approcher au mieux les animaux.
Vous n’avez jamais utilisé de cages pour les requins ?
JJM : Pour tout vous dire, jamais. Quand on utilise des cages dans ce genre de films, cela revient à faire de la mise en scène destinée à véhiculer l’idée que les requins sont dangereux. Or, le requin ne s’attaque pas naturellement à l’homme. On n’est pas totalement inconscients pour autant ! Il nous est arrivé d’être secondé par trois ou quatre plongeurs «sécurité» parce qu’on s’est retrouvés au milieu de 400 requins par 40 mètres de fond. Ce n’est pas sans danger bien sûr, mais ce sont toujours des risques extrêmement calculés.
Vous est-il arrivé d’avoir peur ?
FM : On était au milieu du pacifique alors que je nageais tranquillement en surface autour du bateau, une douzaine de requins ont commencé à me frapper les uns après les autres, comme pour me tester avant de mordre. Pour ces espèces, le clapotis des palmes semblait leur indiquer un animal en difficulté et donc une proie potentielle. Or, le requin est un «nettoyeur» qui se nourrit des poissons malades ou en fin de vie. J’étais donc une proie potentielle pour eux. J’ai eu très peur, mais l’équipe m’a forcé à replonger tout de suite après cette aventure, sinon je n’aurais plus jamais osé plonger avec les requins...
Quel type de matériel de tournage utilisez-vous ?
JJM : On travaille avec des caméras Sony HD, mais on a dû mettre au point des caissons sous-marins pouvant abriter deux caméras, nécessaires pour le tournage en relief. Au départ, on utilisait des caissons de 150 kg, difficiles à manœuvrer, qui nécessitaient une grue pour les mises à l’eau et pour les remonter à bord. Mais dès qu’il y avait de la houle, cela devenait dangereux en particulier pour les plongeurs. En plus, il nous fallait un bateau d’un certain tonnage pour les transporter et certaines zones n’étaient accessibles qu’en zodiac... Du coup, pour nos expéditions suivantes, on a créé un caisson beaucoup plus petit, d’environ 75 kg, beaucoup plus facile à manier avec seulement deux plongeurs. C’est ce qui nous a permis d’approcher les baleines et certains requins d’aussi près. Il était également nécessaire d’avoir du matériel nous permettant de visionner les rushes sur le bateau. Car lorsqu’on tourne en 3D, il faut constamment vérifier que les images soient suffisamment bonnes pour être exploitables. On a donc nous-mêmes mis au point les outils qu’il nous fallait. D’ailleurs, au total, le montage a nécessité une longue gestation et s’est étalé sur près de 20 mois.
Vous avez fait appel à Christophe Jacquelin pour la musique...
JJM :
Christophe Jacquelin a composé la musique sur les images, ce qui est plutôt inhabituel et je pense que cela se ressent fortement quand on voit le film. On a effectué plusieurs allers-retours entre ses compositions et nos images pour qu’il y ait une vraie symbiose entre les deux. Toutes les partitions symphoniques ont été enregistrées à Sofia avec l’Orchestre Philharmonique de Bulgarie, dirigé par Patrick Souillot.
Comment s’est déroulé le travail sur le son ?
JJM : Seuls les chants des baleines ont été enregistrés en prise direct. Car on ne perçoit pas du tout les sons sous l’eau comme on les perçoit sur terre. On a donc eu recours au «sound design» pour donner le sentiment au spectateur d’être au plus près des animaux.
Christophe Jacquelin nous a aussi beaucoup aidés dans tout le travail d’illustration sonore.
Avez-vous eu du mal à financer le film ?
FM : Le film n’a pas été financé par les canaux habituels, mais uniquement par des investisseurs privés. Nous avons monté tous nos films «à l’américaine» – en pur capital-risque. Le succès de nos productions IMAX® nous a beaucoup aidés dans cela.
Avez-vous le sentiment que le message de sensibilisation que véhicule ce film commence à être entendu ?
JJM : Aux Etats-Unis ou en Europe (en particulier en Allemagne, où nos films ont été présentés), on s’est aperçu qu’il y avait un début de prise de conscience, notamment parmi les enfants. Par exemple, tous disent ne pas aimer les requins, mais ils changent complètement d’avis lorsqu’ils regardent le film Requins 3D. Du coup, quand un enfant de 10 ans finit par vous dire qu’il faut protéger les requins, on se dit qu’un message est passé. Ce sont ces générations-là qu’il faut absolument sensibiliser, ce sont eux les décideurs de demain.