LA TRAME DU DESTIN : NAISSANCE D’UN MONDE
Le monde de WANTED ressemble à première vue au nôtre, mais il en offre, en réalité, une image décalée et déformée. Les hommes et les femmes qui s’y meuvent sont tous dotés de pouvoirs surhumains. Pour matérialiser cet univers plus grand que nature, les producteurs s’adressèrent au chef décorateur
John Myhre.
John Myhre :
«Il n’a fallu que 15 secondes à Bekmambetov pour m’embarquer dans son rêve. Cet homme est un des plus créatifs que je connaisse. C’est tellement gratifiant de parler à un cinéaste aussi enthousiaste, aussi inventif !»
PRAGUE
«Recréer plusieurs sites et décors de Chicago fut un challenge, mais Prague était le meilleur endroit pour y parvenir», explique
Marc Platt.
«On y trouvait en effet quantité de décors, et nous avions en plus l’avantage d’être proches du studio de Moscou où se réalisaient les effets spéciaux. En outre, Timur, qui avait déjà travaillé deux ans à Prague, en connaissait les moindres recoins.»
Les intérieurs et extérieurs de WANTED affichent un look postindustriel très homogène, caractérisé par une abondance de bâtiments fonctionnels en briques et de poutrelles d’acier.
«Il nous fallait en premier lieu un local haut de trois étages pour abriter le Métier à Tisser et accommoder un maximum d’intérieurs», indique le régisseur d’extérieurs Michael Sharp.
«Nous avons déniché une ancienne sucrerie, qui avait fonctionné de 1914 à 1956, et dont l’architecture était assez neutre pour convenir aux différentes périodes de film. Du fait de son volume, nous avons pu l’employer à cinq occasions distinctes et y disposer 2,5 tonnes de matériel et accessoires après avoir renforcé les planchers.»
John Myhre :
«Bekmambetov tenait à ce que le film respire une atmosphère typiquement américaine tout en témoignant d’une discrète sensibilité européenne, qu’amena le tournage à Prague. Nous avons pu ainsi profiter d’un heureux mélange d’ancien et de nouveau, thème sous-jacent à la totalité du film.»
Bekmambetov souhaitant associer tournage et effets spéciaux, les services déco et effets visuels furent amenés à travailler en étroite synergie.
«Nous avons profité au maximum des talents et ressources de John Myhre», indique le producteur des effets visuels John Farhat,
«et avons veillé à ce que ses créations informent directement le look de nos effets, la modélisation, la création de la Fraternité, du monastère et des intérieurs.»
VINGT FOIS SUR LE MÉTIER...
Un métier à tisser est animé d’un double mouvement, vertical et latéral. Utilisé comme oracle et instrument de diagnostic par la Fraternité, les fautes de tissage commises sur le Métier sont comptabilisées. L’ensemble binaire qui en résulte est converti en texte et devient une sentence... de mort.
«J’adore apprendre», explique Myhre.
«Je ne connaissais rien au tissage et j’ai été fasciné par les multiples possibilités des métiers.»
Cet instrument joue un rôle tellement central dans le film que Myhre décida d’étendre subtilement le thème du tissage à l’ensemble du décor :
«L’idée est que ce monde est «tramé», dans tous les sens du mot. Les murs du sinistre bureau de Wesley sont ainsi couverts de tapisseries, les lignes téléphoniques de la Fraternité s’entrecroisent comme des toiles d’araignée, etc.»
La production repéra une bonne centaine d’usines textiles dans la région de Prague, qu’elle visita pour en étudier les techniques et outils de fabrication. Le décor final et le Métier sont les résultantes de ces repérages. Le gigantesque Métier fut assemblé à partir de pièces louées ou fabriquées pour les besoins du film. Cette machine de métal noir et de bois lustré, munie d’articulations de cuivre, évoque celles des débuts du 20ème siècle, époque où fut construit le QG de la Fraternité. Le service déco, associant l’ancien et le nouveau, y ajouta quelques surprenantes touches de modernité, comme ces verres grossissants disposés sur le cadre pour réfracter la lumière.
D’autres métiers, de dimensions plus modestes, occupent l’atelier de la Fraternité.
«À demi suspendus dans les airs, ils forment une sorte d’immense arche», indique Myhre.
«On a l’impression de se retrouver dans une vieille église gothique ou, mieux encore, dans un château, sentiment que l’on éprouve instantanément face à l’édifice, avant même d’ouvrir ses immenses grilles et de franchir ses douves.»
DES TRAINS SAUTEURS
Plutôt que de créer des séquences d’action 100 % infographiques, Bekmambetov souhaita les magnifier et les embellir à l’aide d’effets visuels. L’équipe effets spéciaux, dirigée par
Dominic Tuohy, fut donc intégrée d’entrée de jeu à la production et à ses deux pôles, Prague et Moscou.
Cette synergie était particulièrement nécessaire à la réussite des impressionnantes séquences de train.
John Myhre :
«Le script prévoyait une course d’obstacles à travers la ville, mais il nous a semblé qu’on pouvait faire encore mieux. En visitant Chicago et en observant son métro aérien (le fameux «El» ou «L» train), Bekmambetov eut quelques petites idées...».
L’équipe construisit plusieurs toits de wagons, grandeur nature, qui furent placés devant un vaste fond vert de manière à ce que les acteurs puissent exécuter eux-mêmes l’essentiel des cascades. Pour renforcer l’effet de réel et la sensation de mouvement, Tuohy fabriqua un pont mobile qui se déplacerait au-dessus du train, stationnaire.
« Ces évolutions étaient minutieusement réglées sur une console. Nous savions toujours très exactement sa position et sa vitesse de déplacement. Les acteurs travaillaient dans des conditions identiques, prise après prise et en parfaite sécurité.»
Pour réaliser cet effet, le wagon était placé sur une plateforme à vérins pouvant tourner à 360° et incliner le train jusqu’à 32°.
Dominic Tuohy :
«Les acteurs ont participé aux côtés des cascadeurs à cette spectaculaire simulation de crash. Un exercice particulièrement rude qui donna aux malheureux comédiens l’impression d’être coincés dans le tambour d’un lave-vaisselle !».
COSTUMES ET MAQUILLAGES
Les coiffures et maquillages de WANTED ont été conçus par la lauréate du British Academy Award,
Frances Hannon (DA VINCI CODE), pour qui
«le principal challenge fut de transformer radicalement Wesley, mais de façon crédible et subtile. Car Wes ne change pas seulement d’apparence, il se transforme de l’intérieur, et cela devait aussi s’exprimer concrètement à l’image. Bekmambetov avait des idées très précises sur ce point, bien qu’il nous soit arrivé de développer certains concepts sur le tas.»
Le chef costumière Varya Avdyushko connaît bien le fonctionnement de Bekmambetov, pour avoir travaillé avec lui sur NIGHT WATCH et DAY WATCH.
«Il trouve sans cesse de nouvelles idées, parfois jusqu’au tout dernier moment. Mais j’ai l’habitude, je ne me laisse pas submerger par ce torrent.»
À la lecture du scénario, Avdyushko attribua à chaque personnage des comportements et habitudes
«qui le singulariseraient. Par exemple, le Boucher, qui est un bandit d’une extrême brutalité, porte des sneakers jaune vif, qu’il enveloppe de cellophane pour éviter de les maculer de sang. L’Armurier, en revanche, est un homme rigoureux, économe, qui ne porte sur lui que le strict nécessaire.
L’Exterminateur, grand traqueur de rats, arbore une large ceinture équipée des outils de sa profession et de flacons dans lesquels il transporte ses proies.»
Le mélange d’ancien et de moderne se reflète à travers les costumes, qui intègrent certains détails propres au Mexique et à l’Amérique contemporaine. Les petits accessoires vestimentaires, comme les boutons, sont tous anciens.
«L’ensemble contribue à différencier les personnages, à leur donner une identité et un style de vie.»
UN ENTRAÎNEMENT D’ENFER
Les membres de la Fraternité possèdent tous une forme physique exceptionnelle. Leurs corps font partie intégrante de leur arsenal et, sans être des surhommes, ils possèdent des qualités spécifiques à faire pâlir d’envie bien des gymnastes.
Pour être à la hauteur, les comédiens se soumirent à une mise en forme rigoureuse, notamment
Angelina Jolie et
James Mcavoy, qui devait se muer rapidement en un athlète accompli.
«Le problème n°1 avec James a été de lui faire prendre du poids», explique son coach personnel Glenn Chapman.
«Deux mois avant le tournage, il pesait autour de 60 kilos. À Prague, nous l’avons fait monter à 74. Disposant d’un temps limité et devant lui faire acquérir rapidement une silhouette musclée, nous avons associé diverses techniques et disciplines, dont l’haltérophilie, en alternant au mieux périodes intensives et phases de récupération.»
Associé à cette activité physique astreignante pour un acteur qui
«n’aime rien tant que se vautrer sur un divan», un régime peu ragoûtant, mais efficace, permit à McAvoy d’acquérir le corps souhaité dans les délais imposés.
«Mais il ne s’agissait pas de faire de Wesley Monsieur Univers. La transformation devait rester crédible et ne pas tomber dans la caricature», souligne le comédien.
Une fois à Prague, McAvoy abandonna le culturisme pour passer à la lutte et au kickboxing.
«Mes muscles fraîchement acquis fondirent rapidement, mais je découvris à cette occasion que taille et puissance sont deux notions distinctes. Un colosse n’est pas nécessairement le mieux placé pour effectuer un saut ou se soulever par la seule force de ses cuisses.»
En dépit des multiples épreuves physiques qui lui étaient imposées quotidiennement, McAvoy insista pour exécuter l’essentiel de ses cascades.
«Ma cascade favorite est celle où je saute par-dessus la rame de métro. Je l’ai faite moi-même hormis les passages les plus dangereux, confiés à ma doublure qui a réussi à me faire passer pour un as de la voltige.»
Angelina Jolie :
«L’équipe de cascadeurs me répétait que James avait toutes les qualités requises pour encaisser un coup et chuter à terre. Elle avait raison, c’était un plaisir de travailler avec lui. Un partenaire de cette qualité dans une scène d’action où il faut cogner dur fait toute la différence.»
Mais la belle Fox n’est pas la seule à «cogner dur» sur Wesley. Deux de ses Frères, le Réparateur (incarné par l’acteur britannique
Marc Warren) et le Boucher (
Dato Bakhtadze) sont de la partie... Bakhtadze se prépara pendant deux semaines à son combat au couteau avec McAvoy :
«Le coordinateur combats avait très peu de temps pour me transformer en tueur. Son équipe m’a aidée à comprendre qu’il ne s’agissait pas seulement d’accomplir mécaniquement certains gestes, mais aussi, et surtout, de faire passer les motivations et les émotions qui y sont associées.»
Une grande partie des cascades furent tournées à 150 images/seconde ce qui nécessita de la part des comédiens et cascadeurs une gestuelle d’une extrême précision... et d’innombrables répétitions.
Le chef armurier
Richard Hooper initia les acteurs au maniement, très particulier, de leur arsenal : «Nous tenions à ce qu’ils se familiarisent pleinement avec ces armes.
L’entraînement comporta deux phases : d’abord l’usage normal de l’arme, puis celui, ultra spécialisé, développé par la Fraternité au long des siècles. Dans ce dernier, la trajectoire de la balle n’est plus rectiligne, mais sinueuse. le projectile contourne les bâtiments ou les passants innocents qu’il s’agit d’épargner.»
Thomas Kretschmann :
«J’ai trouvé cet entraînement stressant. J’étais arrivé très tard sur le tournage et devais en une semaine me transformer en supertueur. Il me semblait que cela aurait demandé six mois de préparation. J’en aurai encore des angoisses tant que le film ne sera pas sorti !»
McAvoy fut l’un des premiers acteurs confiés à Hooper :
«Au départ, Wesley ne connaît rien aux armes. Il fallait dans un premier temps mettre en évidence son inexpérience et sa maladresse avant d’illustrer les progrès qui en feraient graduellement le meilleur assassin de la Fraternité.»
L’arsenal de WANTED est un mélange très éclectique d’armes modernes et anciennes, regroupant environ 200 modèles distincts, adaptés au fil des siècles aux besoins changeants de la Fraternité.
«Bekmambetov a une approche hautement singulière», remarque Hooper.
«Il a souhaité dès le départ attribuer à cette collectivité des codes hors normes, notamment en matière d’armement.»
John Myhre :
«Les armes modernes ne m’intéressent pas, mais Bekmambetov, qui ne manque assurément pas d’imagination, a eu l’idée de remettre au goût du jour les vieux fusils à silex en les transformant en armes semi-automatiques. L’approche était si séduisante que nous l’avons appliquée à certaines de nos armes contemporaines, en gravant des motifs sur leur canon. Nous avons ensuite pensé à tatouer ce même motif sur les mains des tueurs, pour marquer leur étroite connivence avec l’arme, mais avons finalement décidé que Fox serait seule à bénéficier de cette ornementation.»
DESTINATION PRAGUE
Prague possède une architecture riche et variée, qui va du style Beaux-Arts à la froide et austère esthétique industrielle de l’ère communiste. Outre sa vieille sucrerie, elle fournit notamment à l’équipe : l’immense Stade Stahov, susceptible d’accueillir 220 000 spectateurs ; le château Krivoklat ; une ancienne voie ferrée ; un site de production vinicole, etc.
Le crash et la chute du train furent filmés en Roumanie après de longues recherches en Norvège, au Chili, etc.
À la fin de la phase praguoise, la production se fixa à Chicago pour y tourner en deux semaines l’essentiel des poursuites automobiles, avec Wes et Fox affrontant dans leur «Viper» rouge ultrarapide Cross et divers véhicules de police.
Par-delà la diversité de ces décors, le film trouve son unité esthétique dans la vision, les pensées et les sentiments de son héros, Wesley. Dans une vie antérieure, celui-ci souffrait d’un mal commun : l’angoisse. Durant ses crises, la phénoménale accélération de son rythme cardiaque entraîna de profonds changements organiques. Après avoir rallié la Fraternité, Wesley sut que cette étrange affection était d’origine génétique. Loin d’être une malédiction, elle était un atout : lorsque son cœur s’emballe à 400 pulsations/minute, le monde intérieur de Wes s’accélère, tandis que le monde extérieur paraît ralentir.
Cette particularité, commune à tous les membres de la Fraternité, s’appelle... le Mode Assassin. Le tueur qui entre en Mode Assassin voit tout autour de lui le monde ralentir et a ainsi largement le temps de repérer sa cible, de préparer son coup et d’agir avec une mortelle précision. Restait à traduire cela à l’écran, de manière à ce que le public partage intimement l’expérience peu courante de Wes et passe lui- même en Mode Assassin...
Mais Bekmambetov voulait encore plus : pourquoi ne pas violer les lois physiques en inventant, par exemple, des armes tirant des balles à trajectoire courbe ?
James Mcavoy explique le concept :
«Les canons des armes de la Fraternité sont lisses, et non pas striés. Cela veut dire que les projectiles ne subissent pas l’effet de spirale propre aux armes à feu classiques. Au moment de tirer, un simple mouvement du poignet suffit alors pour imprimer à la balle un mouvement circulaire, un peu comme au tennis.»
DES EFFETS QUI FONT DE L’EFFET
Bekmambetov eu l’idée de créer la totalité d’un effet visuel en postproduction, comme il est aujourd’hui courant. Pour lui, les effets visuels sont destinés à sublimer un plan tourné en prise de vues réelles :
«L’émotion compte bien plus à mes yeux que l’effet. Je suis peut-être de la vieille école sur ce point précis, mais je me repose avant tout sur mes acteurs et mon équipe. Ce qui fait partie intime du personnage et de ses émotions apparaîtra nécessairement à l’écran.»
Le monteur/réalisateur 2ème équipe de WANTED, Dmitri Kiselev, qui collabore depuis dix ans avec Bekmambetov, explique :
«Timur a brisé pas mal de règles, mais il s’efforce toujours de capter sur le plateau des trucs réels et tangibles avant même de songer à faire appel à l’infographie. Il crée ses effets visuels sur du concret.» Et Jim Lemly d’ajouter :
«Lorsque nous développions le script, Bekmambetov visitait régulièrement son «labo» et en ressortait avec des séquences prévisualisées d’une grande précision. L’accent était toujours mis sur les émotions des personnages et l’impact qu’elles auraient sur les effets visuels destinés à compléter la scène.»
Le réalisateur dispose à Moscou de son propre studio d’effets visuels : Bazelevs, qui réalisa une bonne partie des effets visuels de WANTED et supervisa tous les effets traités en externe.
John Farhat :
«Lorsque vous utilisez plusieurs prestataires, se pose un problème crucial : comment préserver la cohérence stylistique des effets ? Bazelevs n’opère pas seulement en Russie, mais à travers le monde. Les effets visuels de WANTED furent répartis entre divers studios, certains se consacrant à la modélisation, d’autre à la texturation, d’autres encore à l’animation, etc. Bazelevs mit donc en place un «pipeline» numérique pour gérer toutes ces données, suivre la progression de tel plan en rapport avec tel autre de la même scène ou d’une autre scène. En conséquence, tous ces studios ont fonctionné comme une seule et même entité.»
Bekmambetov confia cependant à son seul studio la création des «cascadeurs virtuels» qui seraient appelés à
réaliser des exploits littéralement surhumains dans des séquences comme celle du train. Le réalisateur et son chef opérateur,
Mitchell Amundsen, utilisèrent à diverses reprises une batterie de six appareils photo 35 mm synchronisés, regroupés sur une armature rotative pouvant panoramiquer à 180°. Cette technique fut notamment employée pour la scène du métro aérien. Les images, une fois jointes furent projetées sur un fond vert, procurant une vue panoramique en relief de cette spectaculaire séquence d’action.
Créer un monde imaginaire crédible, un univers déformé, magnifié, mais reconnaissable, est la marque de fabrique de
Timur Bekmambetov.
«Nous espérons que le public prendra plaisir à ce formidable «divertissement expérimental», réalisé de main de maître par un authentique visionnaire», déclare
Marc Platt. Et Bekmambetov de conclure :
«WANTED est l’histoire d’un homme ordinaire qui plonge dans un monde dont il ne soupçonnait pas l’existence. Cela peut aussi nous arriver, à nous qui empruntons tous les matins le même chemin sans aller voir ce qui se passe un peu plus loin. Un jour, nous changeons de trottoir, et soudain, nous découvrons... l’inconnu. C’est aussi ce qui arrive à Wes. Et maintenant se pose la grande question : que va-t-il faire de cette découverte ?»