On vous a découvert il y a un an avec Old Joy. On sait peu de choses sur vous, sur votre travail. Pouvez-vous nous parler de votre parcours ?
J’ai commencé par faire de la photo très jeune. Je pensais alors que je serai journaliste ou quelque chose dans le genre, reporter-photographe. Au début des années 80, j’ai réalisé des vidéos clips pour des amis, MTV venait juste de commencer. River of Grass, en 1993, a été mon premier long-métrage. Depuis, j’ai réalisé de petits films expérimentaux et j’ai commencé à enseigner le cinéma en 1998 à New York, dans une faculté des Arts et des Lettres, le Bard College. C’est comme ça que je gagne ma vie, tout en réalisant en parallèle ces petits films avec un groupe d’amis de Portland dans l’Oregon, dont l’écrivain Jon Raymond et le producteur
Neil Kopp, que j’ai rencontré par l’intermédiaire de Todd Haynes. J’ai fait
Old Joy avec eux, puis j’ai repris l’enseignement. C’est assez confortable comme situation : tourner en été et monter le film en automne alors que les cours reprennent. Cela ne m’oblige pas à être dans l’industrie du cinéma.
Qu’est-ce qui vous a permis d’avoir cette indépendance ?
J’ai la chance d’être soutenue par des investisseurs et d’autres cinéastes qui m’aident à réaliser mes projets. En fait, ils ne sont pas forcément concernés par la création artistique, ils veulent juste me soutenir. Ils ne se mêlent pas de mon travail, une fois qu’ils se sont engagés, ils me font confiance. Tout le monde travaille gratuitement, les dépenses au départ sont très restreintes. La plupart du temps on tourne en extérieur, avec très peu d’équipement. Là où je tourne, en Oregon, il y a tout un groupe - Jon, Neil, le producteur exécutif et d’autres - qui travaille toujours sur mes projets, avec un budget sur deux semaines. Ce n’est pas courant de travailler de cette manière dans le cinéma américain, d’avoir cette approche collective : nous sommes des amis qui travaillent ensemble, avec cette idée, qui me plaît bien, que l’on est un petit noyau. Ce n’est pas impersonnel, comme quand les gens vont et viennent sur le tournage pour un jour ou deux.
En quoi cette économie de moyens joue-t-elle sur votre mise en scène ?
Pour moi, par chance, l’économie du tournage nourrit ma sensibilité esthétique : j’avance et je grandis avec les limites imposées. Miraculeusement, ce sont des conditions de tournage qui se conjuguent parfaitement avec mes préoccupations artistiques. D’une certaine manière, on se trouvait avec l’équipe, dans une forme de restriction qui nous rapprochait des contraintes subies par Wendy.
River of Grass n’est jamais sorti en France. De quoi parle votre premier long ?
C’est un autre road movie sur une femme, qui se déroule à Miami en Floride. “River of Grass” est le nom indien qui désigne les Everglades. Contrairement à
Old Joy et
Wendy Et Lucy, le film n’est pas tiré d’une nouvelle de Jon Raymond. C’est un film qui part du désir de quitter la Floride, qui est la région dont je suis originaire. Mes parents sont d’ailleurs dans le film, mais je n’ai pas cherché à ce qu’il soit autobiographique.
Qu’est-ce qui vous inspire chez l’écrivain Jon Raymond et qui fait que vous avez eu envie de collaborer une deuxième fois avec lui ?
Jon a écrit un roman, intitulé The Half-life, que j’ai lu et beaucoup aimé. Je suis entrée en contact avec lui et je lui ai demandé d’écrire pour moi une histoire située en extérieur et la plus minimaliste possible. Il m’a envoyé
Old Joy. Ça a été très agréable de travailler ensemble sur ce scénario et c’est tout naturellement que nous avons collaboré sur un autre film, en l’occurrence
Wendy Et Lucy. Son écriture est très aérée, elle crée des atmosphères et ouvre des espaces dans lesquels on peut dessiner d’autres choses. Ses courts récits peuvent ainsi être facilement développés dans un scénario. Au tout début, nous avions intitulé cette histoire
Verna & Lucy, parce que j’avais à l’esprit l’image de l’actrice Verna Bloom, puis c’est devenu
Train Choir dans sa version écrite et Wendy and Lucy dans sa version cinématographique. Nous avons écrit la base narrative de Wendy and Lucy ensemble et ce n’est qu’ensuite qu’il a écrit la nouvelle
Train Choir et que j’ai fait le brouillon du scénario. Notre travail était croisé : j’écrivais le scénario, il écrivait la nouvelle, et chacun prenait des éléments écrits par l’autre. Le développement de l’histoire était complètement lié à l’entremêlement de nos deux approches. On a eu l’idée ensemble mais c’est lui qui m’a guidée d’une certaine manière par son écriture, en développant certains détails concernant les personnages. Ce fut à moi, après, d’extérioriser tout ça.
Le film évoque des écrivains comme Jack London ou Mark twain dans sa manière d’aborder la marginalité comme un élément révélateur de la brutalité de la société américaine.
Il est probable que Jack London et Mark Twain ont été des références pour Jon, mais pas particulièrement pour moi. J’ai passé beaucoup de temps à sillonner le pays en voiture, ce qui m’a certainement influencée dans ce projet. Après mes traversées des Etats-Unis, je suis revenue au final tourner en Oregon, là où Jon situe l’histoire, et là où il habite. Je pense que mes références à moi sont plutôt du côté du néo-réalisme italien et du cinéma allemand, principalement Fassbinder. On a essayé d’appliquer ces inspirations à un cadre américain. Dans les films de Fassbinder, on trouve des marginaux, des personnages poussés hors du système par le contexte financier, par la société. Fassbinder établit une réflexion profonde sur les rapports de classes. Souvent, la seule façon pour ses personnages de s’en sortir est de s’aligner sur une autre classe sociale que celle dont ils sont issus. Pour
Wendy Et Lucy, Jon et moi sommes partis de l’idée répandue aux Etats- Unis, que si vous êtes pauvres, que si vous ne réussissez pas, c’est que vous êtes paresseux. L’ouragan Katrina a été un des éléments déclencheurs de notre projet. Après cet événement dramatique, on s’est demandé comment les gens qui n’ont pas d’aides peuvent franchir l’étape qui les aidera à sortir de la pauvreté. Quand on n’a pas de filet de sécurité, comment fait-on pour ne pas partir à la dérive ?
Vous suivez de manière très précise, très détaillée le trajet de Wendy tout en échappant à une vision caricaturale de la société américaine.
Le parcours de Wendy reste tout de même dramatique. Je pense que les grandes sociétés, les grandes productions qui font de plus en plus de profits entraînent la chute de beaucoup de gens. J’espère que les questions posées par le film sont : qu’est-ce l’on peut faire pour les autres ? Qu’est-ce que chacun doit aux autres ? Sommes-nous reliés, unis, ou est-ce que c’est chacun pour soi ?
En même temps, on sent que le personnage qui est interprété par Michelle Williams a du mal à demander de l’aide.
C’est une survivante. Elle est issue d’une classe sociale pour qui peu de portes sont ouvertes, pour qui il n’y a pas vraiment d’opportunités. Elle se débrouille bien avec peu de choses, mais lorsqu’elle se retrouve avec des moyens encore plus réduits, elle ne sait pas comment faire pour sortir de la situation dans laquelle elle se trouve. Elle est profondément seule face à une société qui ne lui offre rien pour la soutenir. C’est comme si au fond elle se retrouvait perdue dans une nature sauvage et hostile, dans la jungle. Elle est entrée dans une dimension primitive de la société. Elle ne peut faire confiance à personne, excepté à son chien.
Qu’a apporté l’interprétation de Michelle Williams ? Comment avez-vous travaillé avec elle ?
C’est quelqu’un qui peut être très calme, très concentré, et qui parvient à exprimer des choses infimes. Ce qui était précieux car Wendy n’est pas quelqu’un qui extériorise ses émotions. Avec Michelle quelque chose pouvait passer, s’exprimer dans le minimalisme. Elle a le talent de travailler constamment, d’être toujours en éveil et de pouvoir faire des propositions instantanément. Je ne pense pas qu’il y ait beaucoup d’acteurs qui puissent intérioriser les choses autant qu’elle. On a essayé de dessiner ensemble son personnage, de cerner qui elle était, et c’était vraiment agréable car elle aime bien être dans ce genre d’approche et rechercher des émotions.
On sent à travers ce jeu minimaliste une volonté de se démarquer clairement de la démarche “Actors studio”...
Oui, tout à fait. D’ailleurs, par moments, Michelle était nerveuse et elle me demandait si ce qu’elle faisait était suffisant. Mais malgré cette inquiétude, elle avait le courage d’aller dans mon sens, de me faire confiance, même si elle n’était pas sûre d’avoir donné assez. Elle était sans cesse en train de chercher à exprimer des choses à travers une performance la plus minimaliste possible, c’est-à-dire de composer dans l’immédiat avec ce qu’elle avait devant elle sans chercher à extérioriser son jeu au-delà de ce périmètre réduit.
Le chanteur compositeur Will Oldham apparaît au début du film : on a l’impression qu’il fait une sorte de trait d’union entre Old Joy et Wendy Et Lucy, en incarnant encore une fois un marginal.
Je ne sais pas si ça correspond à une intention particulière... Nous avons un autre projet ensemble, nous sommes en train de mettre en place avec des amis une histoire du Far West. En pensant à ce projet, Will m’est tout de suite venu à l’esprit car il peut parfaitement incarner ce genre de personnages, en marge de la société, qui apparaîtront dans ce western que l’on est en train d’imaginer. Nous travaillons à plusieurs sur ce projet – toujours la même bande de l’Oregon – depuis longtemps.
On a vraiment l’impression qu’il se passe quelque chose à Portland, d’un point de vue artistique, avec des gens comme Todd Haynes, Gus Van Sant.
Oui, mais nous ne voulons pas en parler, car nous ne voulons pas que Portland devienne un nouveau centre cinématographique ! Les gens ne veulent pas que l’on sache à quel point c’est bon de vivre et de travailler là-bas. Gus Van Sant,
Todd Haynes,
Neil Kopp, qui a produit ce film ainsi que
Paranoid Park, forment une communauté chaleureuse, bienveillante. Les gens là-bas s’entraident naturellement, il n’y a pas de compétition féroce comme à New York ou à Los Angeles. En mai 2008, 75000 personnes sont allées au congrès de Barack Obama, soit un sixième de la population de Portland ! Ils sont très progressistes.