Notes de Prod. : Wild side

    en DVD le 20 Octobre 2004

Notes de Sébastien Lifshitz

Wild Side

J’ai dû trouver un titre dans l’urgence, un soir, à la demande de la production. Je n’avais pas d’idée. Je trouvais difficile de trouver un terme générique capable de résumer tout le film. L’histoire est faite d’éléments si opposés. J’ai passé ma soirée à chercher dans des recueils de poèmes, sur mes pochettes de disques, ou dans le scénario lui-même… et c’est là que je suis tombé sur un cd de Lou Reed. Wild Side m’a semblé juste dans ce qu’il pouvait évoquer de vie marginale. Ce n’est pas tant la drogue à laquelle la chanson fait allusion qui m’intéressait mais plutôt une référence à un monde, presque une communauté, fait de marginaux de tous bords. J’aurais aussi bien pu parler de Bowie dans sa période glam rock. Ce refus des modèles dominants, le goût du travestissement, repenser l’identité masculine et la porter dans ses limites les plus extrêmes… Wild Side recouvre tout ça pour moi, particulièrement aujourd’hui où une certaine uniformité règne. Je ne compare pas le film à la chanson de Lou Reed, mais je pense simplement qu’il y a une parenté, un monde commun entre les deux. Et puis le hasard a voulu qu’Antony, le garçon qui chante au début du film, soit un ami proche de Lou Reed. Il chante sur son dernier album d’ailleurs.

Les personnages

Je suis attiré par les personnages opaques, qui se construisent en dehors des schémas habituels. J’ai un véritable amour des marginaux, de ceux qui ne correspondent pas à des archétypes de fiction. Ceci dit, j’ai conscience que le film démarre sur trois stéréotypes de la marginalité : une prostituée transsexuelle, un jeune beur qui zone et se prostitue à l’occasion et un émigré clandestin russe. Vous ajoutez à cela un voyage dans le Nord de la France pour assister à la mort de la mère de la transsexuelle, et vous avez un scénario très chargé, limite même. Tout tient à un fil. Ce qui m’intéressait, c’était justement de partir de ces archétypes, de ce que tout le monde croit savoir de ces gens-là, avec un certain mépris d’ailleurs, et, le temps du film, dévoiler toute la part humaine et commune à tout un chacun de la vie de ces trois éclopés. Très vite, le film se dégage de ce qui les caractérise socialement et se concentrent alors sur leur intimité, leur monde intérieur. Au départ, ce sont trois solitudes qui se rencontrent. Seuls, ils ne sont presque plus rien, ils se dissolvent, ils sont au bord du précipice. Ce qui m’a intéressé, c’est comment ce lien qu’ils créent à trois va les aider à vivre, à donner un sens à leur vie. Créer un espoir, les sauver non pas de leur marginalité, parce que là, il n’y a rien à sauver, mais de cette désespérante solitude. Dans le fond, Wild Side est un film d’amour.

La transsexualité

Pour moi, la transsexualité n’est pas un sujet, comme l’homosexualité n’en est pas plus un et je ne veux pas réduire le film à ça.
Mes autres films n’étaient pas des films sur l’homosexualité mais avec de l’homosexualité, ce qui est différent. Ici, il y a de la transsexualité puisque l’un des personnages est transsexuel, mais ça s’arrête là. J’ai banalisé cet état, cette nature des choses. Je n’ai pas voulu faire du phallus de Stéphanie un événement dans le film. C’est pour ça que je l’ai mis dans le générique de début, pour éviter qu’on se pose la question, créer une attente. En quelque sorte, il fallait me dégager du sujet pour aller vers la personne. Je voulais la regarder vivre, être ce qu’elle est pleinement. Je trouve qu’il se dégage d’elle un vrai mystère : à la fois une vérité féminine et, par bribes, cette origine masculine. Je trouve ce mélange troublant, magnifique même. Personnellement, j’ai toujours regardée Stéphanie comme une femme.

Stéphanie

Dès que j’ai vu Stéphanie dans un café, une nuit, j’ai été saisi. Elle avait une allure, un port de tête, une douceur incroyable. Avant elle, j’avais casté beaucoup de transsexuelles mais sans être convaincu. Stéphanie, c’est presque par hasard que je l’ai rencontrée, puisqu’elle vit quasiment en dehors du milieu trans. J’ai eu de la chance. Lorsqu’elle est venue pour les essais caméra, elle a tout de suite été d’une justesse étonnante. Elle s’est imposée à moi. Pourtant, c’est une personne très réservée, presque méfiante dans la vie. Elle a une fâcheuse tendance à rentrer dans sa coquille. J’ai du passé tout le film à lui dire de s’abandonner sans risque. Pour la séquence du train, à la toute fin du film, elle avait beaucoup de mal à pleurer. C’était le dernier jour du tournage et son dernier plan. Elle savait qu’après ça, l’aventure du film, à laquelle elle avait pris goût, se terminerait. Finalement, elle a éclaté en sanglots et ça m’a bouleversé. Ce n’était pas des larmes de cinéma. Cette séquence du train, c’est aussi un chant d’adieu à sa famille, à son enfance. Lorsqu’elle finit par tourner le dos à ce petit garçon, il y a quelque chose de libérateur mais aussi d’incroyablement triste.

Le choix du Nord

J’ai filmé le Nord comme le prolongement ou la transposition du corps de la mère mourante. C’est le même territoire, celui de la ruine, de la désolation, de la mort au travail. D’où, tous ces plans de nature hivernale, de rues désertes, de maisons abandonnées, etc… Il y a une chose qui m’a particulièrement marqué là-bas, c’est la trace du temps. Comme rien n’est véritablement rénové, les choses vieillissent sans qu’on ne puisse rien y faire. Un jour de repérage, je suis tombé comme cela sur une superette des années 70. Rien n’avait changé vraiment. Elle était juste à l’abandon. Il y avait encore quelques articles qui traînaient là. J’étais ému, rempli d’un temps révolu. La même chose est arrivée dans une église, une école… Tous ces lieux étaient comme des tombeaux ouverts. Certains pourront trouver ça morbide, mais pas moi, au contraire.