Une rencontre
Hyppolyte Girardot (HG) : J’ai rencontré Suwa en mai 2004. Il préparait Un couple parfait, et il voulait me rencontrer pour le rôle masculin. On s’est vu plusieurs fois, on parlait beaucoup, et ces conversations nous plaisaient. Un jour je lui ai raconté une expérience particulière que j’avais eue, avant même d’être comédien : j’avais réalisé des films en super 8 à partir de travaux d’improvisation faits avec de jeunes adolescents.
Ça l’avait beaucoup intéressé. Plus tard, il m’a rappelé, pour me dire qu’il aimerait bien qu’on travaille ensemble. Il m’a parlé de son désir d’écrire une histoire tous les deux et de la coréaliser. J’ai trouvé ça tellement improbable et étonnant que j’ai tout de suite accepté. C’était une nouvelle expérience pour moi, et ça me plaisait.
Nobuhiro Suwa (NS) : Dans mes films, j’ai toujours cherché une implication et une collaboration plus profonde avec les comédiens, à aller plus loin. Mais en définitive, je restais le seul « maître » du film. Là, pour la première fois, j’avais envie d’autre chose.
A hauteur d’enfant
HG : Notre idée était de rester d’emblée à cette hauteur d’enfant dans la compréhension du monde, de ne pas tirer la narration du film vers l’histoire d’un couple qui se sépare. D’une part parce que c’était quelque chose que Suwa venait de faire, d’autre part parce que je pense que l’endroit où l’on pouvait se retrouver, c’était plus à l’endroit de l’enfant qu’à celui des parents. Notre expérience la plus commune, c’était d’avoir été enfant.
NS : L’une des premières discussions que nous avons eue avec Hippolyte, c’était que lui et moi, nous étions pères. A partir de là, nous avons eu plein de discussions pour écrire le scénario, mais finalement, plutôt que de parler de la relation père-enfant, il fallait juste donner la vision de l’enfant.
Une petite fille
HG : Le fait de se projeter dans ce que l’on n’a jamais été, en l’occurrence, une petite fille, nous a permis de nous retrouver tous les deux dans ce personnage-là et d’avoir un petit peu de distance. Lorsque l’on fait un film, on parle forcément un peu de notre intimité, mais comme nous étions deux, notre intimité possible à deux ne pouvait être qu’une personne autre et c’est ainsi que
Yuki est née. C’était notre Madame Bovary !
NS : L’histoire de
Yuki pourrait être le contre-champ de l’histoire de mon film précédent, Un couple parfait, qui abordait déjà la séparation d’un couple. Mais ce qui m’intéressait surtout, c’était comment montrer les enfants au cinéma, et c’était aussi un défi de voir ce qu’on peut faire avec des enfants. Je crois qu’en général, ils sont montrés selon le point de vue des adultes et comme les adultes les interprètent : c’est une vision des enfants intériorisée par les grandes personnes. On ne peut pas approcher l’existence des enfants de façon pure et détachée de l’influence des adultes.
La forêt, un lieu magique entre la France et le Japon
NS :Au début, on n’avait pas l’intention de tourner au Japon, ni dans une forêt. C’est arrivé au cours du processus, car il y avait beaucoup d’échanges entre la France et le Japon, et j’ai pris conscience que cette histoire avait une double appartenance. Alors, j’ai pensé que la forêt pouvait être un lieu de passage qui, par le biais du cinéma, devenait réel et exprimait notre démarche commune avec Hippolyte. Cette forêt représente aussi un lieu qui serait en dehors de la communauté sociale et familiale, un monde où iraient les enfants seules, sans l’influence de la famille.
HG : La forêt, qui est dans le film le lieu du passage d’un monde à l’autre, est devenue pour nous aussi un lieu « magique » dans la fabrication du film. Dans la forêt Suwaet moi, étions seuls, sans repères. C’est ainsi que le moment de
Yuki seule sur son rocher, prenant ex abrupto la décision d’avancer, fut improvisé en négligeant sans regrets des tas de raisons mises en place dans le scénario. Exactement ce qui arrive à
Yuki.
Yuki/Noë et Nina/Arielle
HG : Le pouvoir de l’imaginaire quand on est enfant, c’est incroyable, ce sont des choses que l’on perd, adultes, à cause du réel. Tout enfant est d’emblée un artiste, quelqu’un qui réussit à changer et transcender le réel. Tourner avec des enfants est compliqué parce qu’il m’est arrivé plusieurs fois d’en voir, qui, malgré eux imitent des images toutes faites qu’ils reçoivent, souvent par la télévision, à travers des personnages d’enfants américains doublés en français. Il y a une modélisation qui se fait chez les enfants qui regardent beaucoup la télévision, comme il y a des acteurs qui se modélisent sur tel acteur de l’Actors Studio. La fraicheur, et l’innocence, sont des choses difficiles à trouver chez un enfant devant une caméra. Notre chance c’est Noë/
Yuki. Faire semblant n’avait pas de sens pour elle. Elle a beaucoup de retenue, de pudeur mais aussi une franchise, une force pleine de confiance. Elle se concentrait sur un plan puis retournait à ses activités l’instant d’après, en toute simplicité.
Ça donne chez ce personnage une sorte de mystère et une part d’intime difficile à percer. Elle nous disait qu’un enfant est toujours extrêmement secret, dans le fond. Et je trouve que notre film raconte ça : ce mystère, cette opacité, cette chose dans laquelle on ne peut pas entrer. Et en tant que spectateur, il me semble que ça crée du désir, on est attiré et vraiment aspiré dans cette énigme.
NS : C’est vrai qu’en général, c’est difficile de tourner avec des enfants. Avec les acteurs adultes, on échange quelques phrases et on se comprend. Alors que pour les enfants, par exemple avec Noë/
Yuki, qui jouait d’ailleurs pour la première fois, il n’y avait pas de langage commun. Mais ce qui était positif, c’est que les petites filles ont bien compris le film, et que la communication s’est établie à un autre niveau que celui du langage. Elles ont bien assimilé le film, y ont réfléchi et donc lui ont beaucoup apporté. Plus que la direction d’acteurs, je dirais que c’est leur compréhension du film qui a été primordiale.
Deux cultures
HG : Depuis le départ, on ne voulait pas un scénario très écrit, ni avec trop de dialogues, on voulait être libre de changer, de partir dans une direction inattendue. Réussir à créer des conditions de tournage pour que les personnages puissent vraiment improviser. Miraculeusement, on a eu l’argent pour faire ce film, avec un scénario très ténu, il doit faire trente pages ! Ensuite, la réalisation a été une nouvelle forme d’écriture, donc une nouvelle aventure. Comme le film se passe majoritairement en France, la grande difficulté a été de faire la préparation alors que nous n’étions pas ensemble. Etant sur place, j’ai pris la responsabilité d’engager beaucoup de décisions. Mais finalement, quand Suwa venait, cela créait aussi une réflexion commune. On n’a jamais voulu établir de « méthode » de tournage pour préserver les opportunités.
Ça s’est avéré très compliqué, parce qu’on ne peut pas travailler avec des enfants huit heures par jour. Le temps nous manquait et il fallait improviser en permanence, plan après plan. Nos choix étaient dans l’urgence et aujourd’hui, je crois que ce fut une chance. Il y avait trop à faire pour que nous nous posions des questions de prééminence. Il n’y avait pas de domaine réservé. Pour le montage, on n’a pas pu être ensemble, à nouveau. On a fabriqué une sorte de montage en parallèle. Suwa montait au Japon, et moi en France, et nous échangions des fichiers. C’était probablement la partie la plus difficile parce que nous avions vraiment des visions très différentes du film, on s’est retrouvé un peu chacun avec sa propre vision du cinéma et du film. Finalement, ce qui m’a guidé, une fois encore, ce fut le personnage de
Yuki : Quelle est l’histoire de cette petite fille ?
Qu’est ce qui lui arrive ? Qu’est ce qui est important pour elle ? Quelle force cette double appartenance culturelle lui apporte-elle ? Et donc m’apporte-t-elle ?
NS : Au moment du tournage, on s’est posé la question de la répartition du travail. On ne voulait pas faire les choses en double et on ne réagissait pas forcément pareil. En phase de tournage, l’idée la plus simple, finalement, c’était que Hippolyte dirige au plus près les acteurs en français, et que moi je supervise plus l’ensemble des scènes. Au niveau du montage, nos vraies différences se sont à nouveau révélées. Le principe, au départ, était que je fasse un premier montage avec mon équipe au Japon, et que j’envoie le résultat à l’équipe en France. Il y avait beaucoup d’allers- retours, ça a été un processus assez long. L’expérience de la coréalisation a été une grande expérience pour moi.
Quand je vois le film maintenant, il y a des moments que je ne peux toujours pas comprendre, des choses que je n’aurais pas imaginées de cette façon. C’est peut-être aussi ce que je cherchais quand je m’y suis lancé. Grâce à cette collaboration, j’ai mieux compris mon cinéma et mon désir de faire des films, ce que je sais faire et ce que j’ai envie de faire.
HG : Ala différence de mon métier de comédien où beaucoup se joue dans l’instant, faire un film oblige à affiner son trait, à le modifier sur une très longue période. Ce temps-là est précieux. Il permet de mieux se connaître soi-même, de reconnaître ce qu’on aime ou pas, ce qu’on désire ou pas. Je croyais avoir créé un monde, mais c’est lui qui m’a créé.