Les Hauts de Hurlevent : Une adaptation singulière et ambitieuse (Test DVD)

mercredi 24 avril 2013 - 18:00 | Showbizz
L’adaptation du roman d’Emily Brontë par Andrea Arnold sort ces jours-ci en DVD dans un écrin aussi épuré que son film. L’occasion de revenir non pas sur l’édition (comportant comme seul bonus une bande-annonce du film) mais sur cette relecture audacieuse et contemplative des Hauts de Hurlevent.


En quête d’un distributeur français pendant trois ans pour finalement sortir à la fin de l’année 2012 dans l’indifférence générale des spectateurs, le troisième long-métrage d’Andrea Arnold – pourtant auréolé d’un prix à la Mostra de Venise en 2011 - semblait voué à figurer parmi les innombrables et oubliables adaptations littéraires que fournit chaque année l’industrie du cinéma.
 
Mais c’était sans compter sur le passif de la réalisatrice, deux fois distinguée par le Prix du jury à Cannes pour Red Road en 2006 et Fish Tank en 2009, nourrissant ainsi la curiosité et la fébrilité de ceux qui se seraient laissés emporter par ses deux derniers opus.

Que l’on vous prévienne donc, la cuvée 2012 des Hauts de Hurlevent n’est pas une énième adaptation à l’académisme triomphant dans laquelle se sont fourvoyés de trop nombreux réalisateurs en voulant adapter ce roman du XIXe siècle.
 
Loin de la facture classique d’un William Wyler en 1939 ou du romantisme échevelé du couple Juliette Binoche-Ralph Fiennes dans les années 90, Andrea Arnold signe un film âpre, viscéral et fruste, dépouillé de toutes les afféteries du genre, quitte à déconcerter plus d’un fidèle lecteur du chef-d’œuvre d’Emily Brontë.
 
C’est que la cinéaste, investie du rôle de créateur-alchimiste qu’on lui connaît si bien, retravaille la matière littéraire au corps pour créer de nouveaux lieux cinématographiques, imposant l’expression d’une vision unique de l’univers d’Emily Brontë.
 
La toute-puissance de la nature


Cette vision unique se déploie dans la captation d’une nature sauvage et omniprésente, tantôt accueillante, tantôt menaçante, magnifiquement rendue par la photographie de Robbie Ryan, primé à Venise.
Les paysages font corps avec les personnages, si bien que lorsqu’une bourrasque éclate ou que la pluie s’abat sur les collines du Yorkshire, on ne peut s’empêcher d’y voir en filigrane l’illustration de leur fougue et de leurs meurtrissures.
La nature devient alors le réceptacle des sentiments comme lors de ce corps à corps dans la boue entre Heathcliff et Catherine jeunes, qui se charge d’une tension érotique d’autant plus saisissante qu’elle se joue dans une séquence muette, où seule filtre le bruit de la lande.

Installée dans un cadre minéral, la caméra d’Andrea Arnold filme l’invisible et l’infime avec une sensualité rare (une robe transparente qui virevolte, une oie que l’on plume, des baisers brûlants sur une plaie béante etc.) qui n’est pas sans rappeler le travail de sa collègue Jane Campion dans La Leçon De Piano ou plus récemment dans Bright Star.
Mais si chez la néo-zélandaise un souffle lyrique traversait ses œuvres, chez Andrea Arnold, la sensualité est brusque, aride, organique, restituant toute la noirceur et le désespoir d’origine du roman au détriment de l’amplitude romanesque.
 
C’est peut-être là la limite de ce film qui, a trop vouloir s’affranchir des conventions de l’adaptation, se rapproche dangereusement du geste expérimental notamment par la lenteur de son rythme, son format carré, ses acteurs non professionnels et son absence de musique.
 
Du roman au film : un récit réinvesti

Si ces parti-pris appuyés conduisent par moment la fiction vers une forme d’épure tendant à l’hermétisme, ils révèlent aussi autre chose en creux, comme l’idée d’un film qui ne raconterait pas tant Les Hauts de Hurlevent (escamoté ici d’une quinzaine de chapitres) que le portrait d’un adolescent en butte avec le monde (sujet qui irriguait déjà Fish Tank) en la personne d’Heathcliff - servi par la partition habitée de Solomon Glave et de James Howson - dont la réalisatrice a choisit d'en faire son unique prisme de lecture

Ainsi, de la même manière que Sofia Coppola tirait du matériau historique de Marie-antoinette une fresque intimiste sur l’adolescence et son désœuvrement, Andrea Arnold déconstruit puis réinvestit le canevas littéraire de l’unique œuvre d’Emily Brontë, pour nous livrer une composition plus sensorielle que sensible qui s’attache moins à transposer fidèlement qu’à rendre compte par fulgurances visuelles (en témoignent les nombreux flashbacks) de la psyché d’un personnage dans son apprentissage implacable de la vie, entre violence du désir et difficulté de grandir.



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Mathilde Salmon (24 avril 2013)

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